Texte intégral
Mme le maire,
M. le Président de l'université,
Cher Professeur Kirn,
Mesdames et Messieurs,
Je partage aujourd'hui avec M. Fillon, ministre de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur, la tâche fort plaisante d'inaugurer un magnifique laboratoire de recherche.
Ce nouveau laboratoire est exemplaire à bien des titres : parce qu'il est le fruit d'un partenariat entre l'effort public et le mécénat privé – je veux saluer la générosité de la société Synthélabo – et, pour la contribution publique, par un partenariat entre l'État et la région ; parce qu'il est très symbolique qu'il soit édifié ici, aux portes de l'Europe ; parce que ce laboratoire se consacrera à la recherche sur le Sida, dans un effort de reconversion très remarquable d'une brillante équipe habituée aux succès dans d'autres domaines.
Si j'ai tenu à venir à Strasbourg, c'est pour marquer mon attachement aux activités de recherche médicale et, bien sûr, à la recherche sur le Sida.
À la fin de 1992, on enregistrait en France 23 000 cas de Sida depuis le début de l'épidémie, 95 000 en Europe et on estime à 2 millions et demi le nombre de cas dans le Monde. Environ cent mille personnes en France sont infectées par le virus et probablement 12 millions dans le Monde entier.
Certaines régions d'Afrique sont gravement touchées, les familles y sont décimées et laissent nombre d'orphelins. Enfin, l'immunosuppression provoquée paraît induire dans son sillage, même dans les pays développés, la résurgence d'infections résistantes comme la tuberculose.
Le simple énoncé de ce bilan trop connu doit nous alarmer et nous mobiliser : chacun doit l'avoir présent à l'esprit et chacun doit se sentir responsable devant la pandémie. Car j'ai le sentiment que trop longtemps, individuellement et collectivement, les hommes n'ont pas voulu s'avouer l'ampleur du nouveau mal qui les frappait.
Vous le savez, Mesdames et Messieurs, le Gouvernement fait de la lutte contre le Sida, l'une des grandes priorités de son action, et j'ai récemment eu l'occasion d'en indiquer les grandes lignes. Cette lutte, nous entendons la mener avec tous les Français et sur tous les fronts :
– sur le front des soins, à l'hôpital et en ville, et des soutiens aux malades et à leur famille ;
– sur le front de la connaissance de l'épidémie et des modalités de son expansion ;
– sur le front si important de la prévention, de la prise en charge des toxicomanes et du milieu carcéral ;
– sur le front humanitaire, et il importe que les pays développés se responsabilisent sur la question africaine ;
– enfin, sur le front de la recherche clinique et expérimentale.
Bien que, fait sans précédent dans l'histoire, il ne se soit écoulé que quelques années entre les premières observations cliniques et l'identification, il y a dix ans par une équipe de l'Institut Pasteur, de l'agent causal, certains regardent cette décennie comme décevante en matière de progrès contre le Sida.
Mais je comprends parfaitement la déception des malades et de leurs associations : notre génération a tant pris coutume des formidables progrès de la médecine, que l'on s'étonne et que l'on s'irrite de la voir marquer le pas devant cette nouvelle peste ; et le fait même qu'une nouvelle peste puisse nous atteindre, au moment même où nous étions parvenus à éradiquer la plupart des anciennes, nous surprend comme une incongruité de l'histoire.
Les perspectives d'un vaccin, que l'on a d'abord cru proches et aisé à fabriquer, se sont éloignées. Les difficultés sont grandes de vacciner contre un rétrovirus si apte à changer les formes de son enveloppe et si capable de s'intégrer en grand nombre sous une forme silencieuse au cœur des cellules mêmes qui sont dévolues à la défense de l'organisme.
Les substances médicamenteuses capables de bloquer efficacement la réplication du virus se sont avérées n'avoir qu'un effet palliatif et le virus développe d'étonnantes capacités à leur résister.
Mais j'ai confiance et j'exprime ici toute ma foi dans la recherche.
Déjà, des médicaments de conception toute nouvelle sont ou vont être à l'essai, bloquant l'édification des protéines du virus ou empêchant leur expression. Il paraît raisonnable d'attendre des améliorations cliniques prochaines des associations médicamenteuses. Les expériences très actives qui sont menées en France et ailleurs nous indiqueront bientôt dans quelles directions nous devons orienter nos efforts de mise au point d'un vaccin. Surtout, quotidiennement, de l'effort de maintes équipes de recherche, s'accumulent des connaissances nouvelles sur le virus et les désordres qu'il provoque dans l'organisme.
Un jour, Mesdames et Messieurs, le remède sera trouvé. Il sera découvert comme le résultat d'une expérience bien conçue, où se seront conjugués un hasard heureux et le génie ; ou bien il résultera du cumul des multiples approches en cours. Nul ne sait et nul ne peut prédire d'où viendra le succès. Et c'est pourquoi il importe de ne pas isoler la recherche sur le Sida de l'ensemble des efforts de recherche.
Car – et c'est après tout, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous le rappeler, un chercheur qui vous parle – car le succès de la recherche se nourrit de la liberté des chercheurs.
Cette liberté nécessaire n'exclut nullement que la recherche ne soit occasionnellement incitée vers telle ou telle direction jugée souhaitable pour le développement sanitaire du pays, pourvu que ces incitations demeurent mesurées et larges. La conduite de la recherche sur le Sida, l'exemple de ce nouveau laboratoire, sont bien dans cette perspective.
Pour achever mon propos, je veux dire au Pr Kirn et à son équipe combien je suis attaché à leur succès : que votre laboratoire aille vers l'inconnu ; qu'il aille au-devant de l'inattendu et qu'il nous ramène de nouvelles connaissances et de nouveaux espoirs, car l'espèce humaine tant menacée par cette épidémie inquiétante, dispose des deux meilleurs atouts pour la vaincre : sa générosité et son intelligence.