Texte intégral
Q. : Croyez-vous que la France et l'Allemagne ont toujours le même enthousiasme pour maintenir l'axe Paris – Bonn comme pilier de la construction européenne après la crise monétaire de cet été ? Les plaies sont-elles déjà refermées ?
R. : Le calendrier de l'Union économique et monétaire est maintenu, et nous sommes attachés à Paris et à Bonn au respect de ce calendrier. Le passage à la deuxième phase s'est déroulé comme prévu au début de cette année, et l'Institut monétaire européen, embryon d'une future banque centrale européenne, a été mis en place à Francfort. Quant à la future monnaie unique, elle reste l'objectif à atteindre, tel que le prévoit le traité de Maastricht, et il nous faut pour cela travailler à la convergence de nos économies. Les faits parlent d'eux-mêmes, et vous aurez noté la bonne tenue de notre monnaie sur les marchés. En ce qui concerne la première partie de votre question, je vous répondrai simplement que je suis très confiant dans l'avenir de la relation franco-allemande, qui demeure l'un des fondements de notre politique extérieure. Cette relation est solide, elle est la base de tout.
Q. : Après la réunification allemande, le centre politique de l'Europe s'est déplacé vers l'Est. Par le poids retrouvé de l'Allemagne, par ses nouvelles frontières, et surtout par ses intérêts économiques pour les pays du Centre et de l'Est. Cette réalité inquiète-t-elle la France ?
R. : En quelques années, c'est vrai, notre continent a connu de profonds bouleversements. L'Union soviétique s'est disloquée, et derrière elle l'Europe de l'Est. L'Allemagne a pu enfin se réunifier. Ces changements n'ont cependant pas ralenti les progrès dans la construction européenne. Le traité de Maastricht est entré en vigueur, l'élargissement de l'Union européenne avance. Les négociations ont abouti avec la Finlande, la Suède, l'Autriche et la Norvège. La perspective d'un futur élargissement aux pays d'Europe centrale et orientale a en outre été clairement dessinée à Copenhague. Autant d'avancées dont nous nous réjouissons. Les réalités qui inquiètent la France et ses partenaires sont ailleurs. Comment retrouver le chemin de la croissance et de l'emploi ? Comment affronter la compétition économique mondiale ? Comment assurer la sécurité et la stabilité sur notre continent ? Comment répondre aux problèmes que pose la situation en Méditerranée ? Il est clair que nous aurons de meilleures chances de répondre à ces problèmes si nous le faisons dans le cadre d'une Europe forte, solidaire et démocratique.
Q. : Pensez-vous que l'élargissement de l'Union européenne offrira d'autres axes de coopération pour l'Allemagne : l'Autriche dont elle est proche culturellement et les pays scandinaves avec lesquels elle partage la même conception de l'économie ?
R. : Je me réjouis de la conclusion des négociations avec la Finlande, la Suède, l'Autriche et la Norvège. Le fait que les acquis communautaires aient pu être préservés constitue pour moi un grand sujet de satisfaction. Bien sûr, cet élargissement offrira de nouveaux axes de coopération à l'Allemagne, mais aussi aux autres pays membres de l'Union. Pourquoi voulez-vous absolument opposer les intérêts de la France et ceux de l'Allemagne ? En réalité, le ciment de l'Europe réside autant dans la conviction d'un destin partagé que dans l'intérêt que chacun y trouve.
Q. : La crise yougoslave a fait apparaître des différences importantes entre les diplomaties française et allemande. Après avoir forcé la marche vers la reconnaissance des anciennes Républiques yougoslaves, l'Allemagne fait-elle tout ce qui est en son pouvoir pour mettre un terme à un conflit que sa décision à précipiter ?
R. : Ce jugement appartiendra aux historiens. Il est certain qu'il y a eu à l'époque des différences d'appréciation entre la France et l'Allemagne. Aujourd'hui, nous partageons la même analyse et avons décidé d'harmoniser systématiquement nos positions dans les réunions internationales et communautaires qui traitent de cette affaire. Je vous rappelle la lettre commune que j'ai adressée avec mon collègue Klaus Kinkel, le 8 novembre 1993, à la Présidence européenne. Le Conseil européen extraordinaire du 22 novembre 1993 a fait sienne cette initiative sur l'acheminement de l'aide humanitaire et la recherche d'une solution politique d'ensemble du conflit dans l'ex-Yougoslavie. J'ai la ferme intention de poursuivre sur cette voie.
Q. : La France est-elle prête à accepter que l'Allemagne devienne membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU et accède ainsi à des responsabilités politiques conformes à sa puissance économique ?
R. : La France considère qu'il est naturel que l'Allemagne entre comme membre permanent au Conseil de sécurité à l'occasion de l'élargissement de cette instance. Je crois qu'il appartient à l'Allemagne de démontrer comment elle entend à cette occasion assumer les responsabilités politiques globales qui lui reviennent.
Q. : Selon certaines analyses, la France serait revenue sur sa décision de 1966 de sortir de la structure militaire intégrée. L'Eurocorps, embryon d'armée européenne, sera sous commandement de l'OTAN en temps de crise ; la France participe de nouveau à certaines instances militaires de l'OTAN quand il est question d'opérations de maintien de la paix ou de coopération militaire avec les pays de l'Est. Comment expliquez-vous cette évolution ?
R. : Les principes posés en 1966 s'agissant de notre situation militaire particulière au sein de l'OTAN continueront de guider nos relations avec l'organisation militaire intégrée. Le contrôle qu'exercerait l'OTAN sur le Corps européen en temps de crise ne met pas ces principes en cause.
Pour ce qui concerne le maintien de la paix, il appartient au Président de la République et au Premier ministre de décider de la participation de la France aux opérations exécutées par l'OTAN. En cas de décision positive, la France doit être représentée dans les organes de décision de l'Organisation. Le Président de la République et le Premier ministre décident au cas par cas de la participation du ministre de la Défense au Conseil atlantique et de celle du chef d'état-major des armées au Comité militaire.
Q. : Est-il envisageable qu'à l'avenir la France partage sa force de frappe avec l'Allemagne ?
R. : Le Livre blanc pour la défense précise que si la France ne saurait s'en remettre à d'autres pour la défense de ses intérêts vitaux, les questions ouvertes par la perspective d'une défense européenne commune dans le cadre de l'Union européenne ne doivent pas être perdues de vue.
La question de la doctrine nucléaire européenne est subordonnée à celle de la définition d'intérêts vitaux européens, considérés comme tels par les Européens et compris comme tels par les autres. D'ici là, la France n'entend diluer les moyens de sa défense nationale dans ce domaine sous aucun prétexte.