Interviews de M. Charles Millon, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, à RMC le 14 et Europe 1 le 21 septembre 1994, sur les propos de François Mitterrand concernant sa maladie et son passé, le développement des "affaires" liées à la corruption et la nécessité d'un candidat défendant les valeurs de l'UDF pour l'élection présidentielle de 1995.

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Média : RMC - Europe 1

Texte intégral

Q. : Quelle a été votre impression sur les propos du président de la République ?

R. : Un malaise certain malaise lorsqu'il a parlé de sa maladie, malaise lorsque F. MITTERRAND a abordé le problème de son passé. Malaise lorsqu'il a abordé sa maladie parce qu'on n'a pas bien pu discerner la limite entre transparence et indiscrétion. Où doit s'arrêter la transparence sur la vie intime d'un homme public, même s'il est président de la République ? C'est la question que F. MITTERRAND a posée par cette émission. Malaise sous l'angle politique parce que personnellement, j'ai été troublé, même choqué par les trous de mémoire de F. MITTERRAND, par ses aveux. F. MITTERRAND, dans cette émission, a participé au discrédit de la politique.

Q. : Pourquoi ?

R. : Comment voulez-vous que les Français croient en la séparation des pouvoirs, en la démocratie, lorsque le président de la République en place reconnaît avoir freiné des procédures judiciaires, avoir fait pression sur les autorités judiciaires ? Comment voulez-vous aussi que les Français croient à l'honnêteté de leurs dirigeants quand le président de la République feint d'ignorer les lois antisémites de 40 ? Ces deux éléments démontrent à l'évidence que cette émission est une émission choquante et troublante. Elle a porté atteinte au crédit de la politique.

Q. : Il a dit que c'était pour conserver la paix civile.

R. : La démocratie, c'est la séparation des pouvoirs. MONTESQUIEU dit que le pouvoir doit arrêter le pouvoir. Si véritablement, pour des motifs qui sont nobles, on viole la séparation des pouvoirs, à partir de ce moment-là, tout est permis.

Q. : Faut-il qu'il aille jusqu'au bout de son mandat ?

R. : F. MITTERRAND a eu raison de dire que s'il n'en avait plus les moyens, si la douleur lui interdisait d'assumer sa fonction, il se retirerait. Là, F. MITTERRAND a été un peu pathétique. Il a eu raison de l'annoncer.

Q. : N'était-ce pas courageux pour le président de la République de dire tout cela devant les Français ?

R. : On attendait du président de la République une transparence sur son état de santé, on attendait des éclaircissements sur son passé. On aurait aimé que le président de la République parle de la France et des Français. Il est très intéressant de se retourner sur le passé, mais il est, pour les Français, passionnant, de se préoccuper de l'avenir.

Q. : Approuvez-vous les propositions de E. BALLADUR sur la lutte contre l'exclusion et le coup de pouce donné au développement des emplois familiaux ?

R. : Ce sont des mesures qui vont dans le bon sens. Elles sont nécessaires. Je ne crois pas qu'elles soient suffisantes pour rétablir la situation de l'emploi. Le gouvernement – et le budget de 1995 le relatera – s'est engagé dans une entreprise d'assainissement pour baisser le déficit budgétaire et les déficits publics. Il faudra ensuite, si on veut lutter contre le chômage et l'exclusion, engager des réformes de fond. Il faudra passer de dépenses passives, de subventionnements pour empêcher l'exclusion, la pauvreté ou le chômage à des dépenses actives, c'est-à-dire celles qui favorisent l'innovation, la recherche, la création d'emplois. À partir de 1995, quand le gouvernement aura devant lui la durée, il pourra engager des réformes de fond. C'est sans doute l'un des thèmes qui sera abordé pendant la campagne présidentielle quelles sont les réformes de fond pour pouvoir changer les structures économiques et sociales françaises et permettre la création d'emplois, l'innovation, la recherche ?

Q. : Pourrait mieux faire ?

R. : Non. Il y a de étapes dans la vie économique et politique. On est dans une période intermédiaire. Le gouvernement fait ce qu'il peut. Il propose des mesures qui ont nécessaires. Il ne faut pas enlever de l'esprit qu'il faudra aller beaucoup plus loin, après les présidentielles, parce que la France a besoin de réformes de fond pour recréer des emplois et pour recréer un dynamisme économique et social.

Q. : Que peut-on faire pour enrayer les mises en examen des patrons français ?

R. : Il faut rappeler que la corruption s'est un cancer de la démocratie. Si l'on continue à ce rythme de révélations, il y aura une perte de confiance de la part de nos concitoyens dans la démocratie. Il y aura en fait un délitement de nos institutions, une déconsidération de notre République. Je souhaite que le gouvernement, les autorités judiciaires continuent leur opération d'assainissement de la vie publique française. Mais il est vrai aussi qu'il convient de réfléchir aux modes et aux moyens pour pouvoir empêcher que cela se poursuive. C'est pourquoi je fais une simple proposition : qu'il soit interdit aux personnes morales de subventionner des personnes physiques, des candidats, directement. Que ceci soit vraiment inscrit en lettres d'or dans le marbre de nos institutions. Que les personnes morales ne puissent financer les partis politiques que par l'intermédiaire d'une fondation pour les partis politiques. Il ne faut qu'il y ait de liens directs entre l'entreprise et les partis politiques.

Q. : C'est une proposition de loi ?

R. : Oui. Je vais demander à mon groupe de la déposer. Il me paraît très important d'éviter aux entreprises et aux partis politiques ce concubinage qui est souvent malsain.

 

Mercredi 21 septembre 1994
Europe 1

Q. : Que se passe-t-il ? Vous n'avez pas été encore mis en examen ?

R. : Le problème ne se pose pas ainsi. Le problème est de savoir si, en France, on va parvenir à une véritable politique qui terrasse la corruption car la corruption est un cancer pour la démocratie. La corruption est le vol de l'argent des citoyens, c'est dilapider les fonds publics et c'est discréditer la démocratie et peut-être alimenter les extrêmes. Donc il y a urgence à mettre en œuvre d'autres mesures pour terrasser la corruption.

Q. : Pourquoi toutes ces affaires ? Pensez-vous comme R. BARRE que la société est gangrenée par l'argent roi ?

R. : En effet, depuis quelques décennies, l'argent est devenu le centre de la préoccupation de trop de personnes. Je crois surtout que la séparation des pouvoirs est insuffisante dans notre pays et c'est la raison pour laquelle je voudrais faire trois propositions. La première est que l'on arrête ce concubinage malsain entre les entreprises et la politique et que l'on interdise totalement le subventionnement par des personnes morales de personnes physiques. C'est-à-dire que les entreprises n'auraient plus le droit de donner de l'argent à des personnes physiques candidates. Deuxièmement, je propose que l'on fasse cesser cette collusion entre l'État et les entreprises. Si l'on est fonctionnaire et que l'on décide d'aller travailler dans une entreprise privée, ce jour-là, on renonce totalement à son statut de la fonction publique. Troisièmement, je propose qu'il y ait un contrôle beaucoup plus strict qui soit installé par les chambres régionales des comptes, par les tribunaux sur les marchés publics. Enfin, il me paraîtrait souhaitable que la formation des juges soit améliorée et qu'ils connaissent les arcanes financières et économiques par une formation en entreprise.

Q. : N'y-a-t'il pas dans cette montée en puissance des juges quelque chose d'inquiétant ?

R. : Effectivement, il y a à l'heure actuelle une redéfinition de la séparation des pouvoirs dans notre pays. Il y a trois pouvoirs, le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et l'autorité judiciaire. Aujourd'hui, du fait des médias, du fait de l'opinion, il y a un déséquilibre qui apparaît et je souhaite que l'on revienne à une véritable protection du secret de l'instruction pour éviter la dérive telle qu'on la constate aujourd'hui.

Q. : Avez-vous un conseil à donner à G. LONGUET ?

R. : Je pense qu'il faut qu'il soit serein. G. LONGUET le dit et je n'ai pas de raisons de ne pas le croire, qu'il n'a rien à se reprocher. Que la justice passe et que G. LONGUET, qui est présumé innocent aujourd'hui, soit proclamé innocent.

Q. : Vous étiez assez critique à l'égard du gouvernement au début, mais on ne vous entend plus. Ne seriez-vous pas en train de devenir un godillot ?

R. : Tout le monde me connaît. Je dis ce que je pense et je fais ce que je pense. Aujourd'hui, je dirai mon opinion sur le budget ou sur la politique de l'emploi.

Q. : Il n'y aura pas de baisse d'impôts, êtes-vous déçu ?

R. : C'est un budget qui est contraint par les marchés financiers internationaux, par la montée inéluctable des dépenses sociales qui sont la conséquence de l'exclusion et, en particulier, le RMI, par la dette publique, par une politique de désendettement que veut mener le gouvernement. C'est un budget sérieux mais qui n'engage pas de grandes réformes car aujourd'hui, l'objectif du gouvernement est d'assainir les finances publiques. C'est un budget sérieux mais il est vrai qu'après les élections présidentielles, il faudra passer à une vitesse supérieure.

Q. : Dîtes-vous aussi bravo à la politique de l'emploi ?

R. : Pour ce qui est de la politique de l'emploi, le problème est identique. Nous sommes dans une période de transition. Il y aura l'année prochaine un événement important qui est l'élection présidentielle et je souhaite qu'à cette occasion-là on puisse décider sur cinq à sept ans des réformes de fond qui permettront effectivement, comme le suggère V. GISCARD D'ESTAING, une révolution des mentalités et une révolution des attitudes.

Q. : Êtes-vous favorable à un candidat UDF à l'élection présidentielle ?

R. : Je crois que toute grande famille politique, et l'UDF en est une, ne peut être absente dans la Ve république de la compétition présidentielle. Je souhaite qu'il y ait un candidat qui se réfère aux convictions et aux valeurs de l'UDF.

Q. : Qui pourrait-être ce candidat ?

R. : Il y en a beaucoup.

Q. : V. GISCARD D'ESTAING ?

R. : Bien sûr.

Q. : R. BARRE ?

R. : Bien sûr.

Q. : R. MONORY ?

R. : Bien sûr.

Q. : C. MILLON ?

R. : Je n'en sais rien.

Q. : Si vous aviez à choisir au second tour entre J. CHIRAC et E. BALLADUR, pour lequel voteriez-vous ?

R. : À cette question, je n'ai pas de réponse. Les Français attendent une seule chose, aujourd'hui, des hommes politiques, qui est que ces derniers leur disent comment on va répondre à leurs problèmes quotidiens. On ne va donc pas commencer à transformer les élections présidentielles en courses de chevaux. Je ne veux pas commencer à parier et à dégrader la vie politique. Je suis trop frappé, aujourd'hui, par le discrédit de la vie politique pour pouvoir y ajouter ma participation. C'est la raison pour laquelle je ne répondrai pas à cette question.