Interviews de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO, à RTL le 16 mars, à Europe 1 le 21 (avec M. Alain Deleu, président de la CFTC) et à RMC le 30 mars, éditoriaux dans "Force ouvrière Hebdo" les 23 et 30 mars, et communiqué de FO le 28 mars 1994, sur le CIP dit "SMIC jeunes".

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Média : RTL - Europe 1 - FO Hebdo - RMC

Texte intégral

RTL : 16 mars 1994

RTL : Manifestation demain contre le CIP : il y a FO, la CFDT et depuis aussi la CGT. C'est demain dans toute la France. N. Sarkozy a bien précisé qu'il n'était pas question de revenir sur le CIP, que ce serait maintenu même si il y avait des concessions. À quoi ça sert de manifester, dans ces conditions ?

M. Blondel : D'abord, c'est contre le CIP – le CIP, le SMIC-jeunes –, mais c'est aussi contre la loi quinquennale et contre ses postulats. Il y a aussi d'autres choses qui vont venir derrière et qui sont toutes aussi graves. Ceci étant dit, Monsieur Sarkozy dit qu'il ne bougera pas et je comprends : avant une guerre, vous ne déclarez pas que vous allez reculer. La grève et la manifestation, c'est ça : nous voulons qu'ils abrogent les deux décrets. Pour décrets. Pour des raisons de caractère politique, le Premier ministre ne souhaite pas reculer, mais c'est son affaire. Le problème de fond, c'est qu'il a présenté ça le 24 février, par le Journal Officiel, quelques jours avant de nous recevoir, le 3 mars, quand nous devions justement discuter des problèmes sur la loi quinquennale, la sécurité sociale et la dépendance. En fait, on a parlé du SMIC-jeunes : cela veut dire que ça a été reçu comme une provocation. Qu'est-ce que plus ? Bac valeur trois : 3 790 francs. Si on ne provoque pas l'émotion avec ça, on ne la provoquera jamais. Tout ceux qui gagnent 5 000 francs se sont dit qu'ils étaient surpayés, y compris. Tous ceux qui gagnent – Bac + 7 –, qui sont surpayés par rapport à cet étiage. Ça veut dire que quand on n'a pas le Bac + 2, on a plus que le RMI. C'est tout simple. Le 3 mars, discussion assez dure et franche avec le Premier ministre, volonté du Premier ministre de s'en sortir car il ne veut pas laisser l'image du SMIC-jeunes. Pourquoi ? Parce que c'est lui qui a changé le papier, en mai 1968, justement où on foutait en l'air le SMIC-jeunes, l'accord de Grenelle qui n'a jamais été signé mais qui a été rédigé par monsieur Balladur. Il ne veut pas se dédire et je comprends très bien. On lui dit de modifier les choses, de revenir sur les salaires. On lui dit de faire attention à ceux qui ont des CAP ; il dit, on prend les CAP. Ça veut dire que l'on transforme le décret, mais il reste que ceux qui n'ont rien, on pourra les embaucher à 80 % du SMIC, ils seront pénalisés strictement parce qu'ils sont jeunes. La jeunesse s'étend jusqu'à 26 ans, quand même ! Ça veut dire que c'est pas mal, et que c'est inacceptable : donc on continue. Je plaide très sérieusement le dossier de la manière suivante : on fait un décret qui se substitue au premier et qui fout en l'air le CIP. Si on n'arrive pas à faire ça, là où les entreprises veulent foutre le CIP en branle, on dira aux sections syndicales de se bagarrer. Ce n'est pas seulement un débat au niveau national : on n'acceptera pas d'application dans les entreprises. Ça nous fout presque toutes nos références salariales en l'air : alors on ne peut pas l'accepter.

RTL : La CGT vient avec vous, demain ? Comment l'interprétez-vous ?

M. Blondel : D'abord, Force ouvrière, la CFDT, la CFTC lancent le mouvement : c'est nous qui organisons les choses. Ensuite, l'UNEF-ID a dit qu'elle venait avec nous, et je comprends. Sur ce problème particulier, ça a des conséquences pour les étudiants : les types pensent valoir quelque chose, parfois leurs parents font des sacrifices. Il faut qu'ils viennent. La CGT dit on vient. Mais la CGT avait déjà préparé une petite manifestation pour le 12 mars, sauf que là, ce n'était peut-être pas de l'action syndicale. La manifestation avait il y a deux mois, et ils ont profité de l'effet d'aubaine sur le SMIC-jeunes pour relancer la mécanique. Et ensuite, ils ont dit qu'ils venaient le 17. Ce qu'ils ont fait le 12, ça ne me regarde pas, ça s'appelle faire de la politique et ce n'est pas mon problème, même si j'ai moi aussi mes opinions, comme tout le monde. Si la CGT vient, et je m'en félicite, on ne fera pas quelque chose qui serait assimilable à un groupement politique ou syndical. On ne va pas préparer les élections de dimanche. Ce n'est pas à travers les manifestations que nous allons lancer sur tout le territoire contre le SMIC-jeunes et contre la loi quinquennale qu'il faudra se réfugier.

RTL : Si vous continuez comme ça, le 1er mai, il y a un défilé unitaire ! On n'a pas ça depuis je ne sais combien d'années !

M. Blondel : Depuis 1945, il n'y a pas eu de défilé unitaire. Vous, ça fait 20 ans que vous posez la question, à Bergeron et à moi ! Ça changerait rien du tout ! On a des problèmes suffisamment importants pour ne pas discuter de la forme. C'est le problème de fond qui est le plus important : c'est lutter contre le chômage. Parfois, il y a des moments où on ne se retrouve, et puis c'est tout. Ce n'est pas parce que nous irions à la grand-messe – et je le dis à dessein – le 1er mai tous ensemble que ça changerait quelque chose.


Europe 1 : 21 mars 1994
Monsieur Blondel et A. Deleu

Europe 1 : Où en est-on ce soir sur le CIP ?

M. Blondel : C'est relativement simple, le ministre nous a informé du poids du dossier avec quelques très légères modifications sur ce que nous connaissions, en indiquant qu'il voulait faire une expérience. C'est inacceptable. La notion de SMIC-jeunes est maintenue. Il y a la création d'une notion de suivi et de tutorat. L'objectif est bien à la baisse tendancielle du salaire. Ça risque d'avoir des répercussions sur les jeunes qu'on va embaucher et sur les salaires existants.

Europe 1 : Qu'est-ce qui vous fait dire que la notion de SMIC-jeunes est maintenue ?

M. Blondel : Elle l'est pour les non-diplômés. On les embauche et on les taxe de 20 % du SMIC parce qu'ils sont jeunes.

A. Deleu : Nous avons depuis le 28 janvier décidé à quatre confédération de faire en sorte qu'il n'y ait plus de SMIC-jeunes. À l'heure qu'il est, sous réserve que le Premier ministre conforme la réponse de M. Giraud et son accord de principe, il n'y a plus de SMIC-jeunes, à mon avis. Il y a effectivement des jeunes sans aucun diplôme qui bénéficieront de 20 % de leur temps de tutorat formation pour lequel le décret n'impose pas la rémunération, mais, mais qui est un temps de formation en interne dans l'entreprise. C'est mieux que certains des dispositifs que nous, avec Marc, avions mis en place dans le domaine paritaire.

Europe 1 : Le décret complémentaire est acceptable en l'état ?

A. Deleu : Non : quand je suis entré dans le bureau de M. Giraud, il restait pour nous 5 points à résoudre. À l'heure qu'il est, il en reste un : la rémunération des gens qui ont un diplôme professionnel, mais qui ne sont pas employés dans le diplôme. Nous demandons que pour eux également le SMIC soit maintenu, bien qu'ils aient 2 % de temps de formation. J'attends la réponse du ministre ce soir. Je pense qu'elle sera positive. Dans ce cas, nous aurons eu gain de cause à quatre.

M. Blondel : Effectivement, il a raison. Ceci étant, je continue à dire qu'il y a un SMIC-jeunes, qu'il y a un abattement strictement à l'âge. J'ai d'énormes réserves, y compris sur les 80 %, en matière de salaire, quand il y a diplôme vis-à-vis des salaires conventionnels.

Europe 1 : On vous sent hésitant ?

M. Blondel : Pas du tout. Ces 80 %, ça émeut sérieusement l'ensemble des salariés qui n'ont pas les diplômes en question et qui sont payés au-delà de la convention. Je ne me vois plus dans la possibilité de négocier correctement les salaires tous les ans sur une évolution qui serait celle comparable à celle des prix, dans la limite où le patron pourra embaucher à sa guise des gens d'une grande qualification qui seraient payé 80 % du salaire de la convention collective.

Europe 1 : M. Giraud va publier ce décret. Que fera FO ?

M. Blondel : Je considère le CIP mort-né. Je n'ai pas vu beaucoup d'engouement de la part du patronat autour de cette affaire. Si le ministre du travail ne veut pas refaire sa copie – il le devrait, le gouvernement devrait même retirer le texte parce qu'il y a aussi l'électrochoc de la jeunesse qui a mis à mal certaines conceptions et tabous. J'ai plutôt le constat que les jeunes ne sont plus animés de ce genre de choses. Je veux ramener pour cela le dossier entre les organisations syndicales et le patronat. Le dossier a été mal enclenché. Il a des conséquences dramatiques.

Europe 1 : N'avez-vous pas le sentiment que les manifestations d'aujourd'hui vous échappent ?

A. Deleu : Le danger est celui de la fuite en avant, surtout si à chaque réponse positive du gouvernement, on oppose de nouvelles demandes. Je m'en tiens au débat du 28 janvier et du 3 mars à Matignon.

Europe 1 : Vous accusez FO ?

A. Deleu : Je n'accuse personne. On essaie d'être efficace ensemble. Chacun ses analyses. M. Blondel a raison d'insister sur la faiblesse de la vie contractuelle dans ce pays. Le patronat est absent du débat. Il a raison d'insister sur le désarroi des jeunes. Précisément, parce qu'il faut prendre très au sérieux ce désarroi, nous devons leur montrer aujourd'hui les résultats que nous avons obtenus avec un dispositif qui est meilleur que ce que nous avions au départ. Donnant cela aux jeunes clairement. Continuons à mener l'action au niveau paritaire pour améliorer demain le système d'alternance.

M. Blondel : Il faut être modeste. J'ai vu les manifestations. Je me suis fait faire les comptes rendus. J'ai manifesté. Si nous n'avions pas fait l'objet d'hostilité de la part des jeunes, on ne peut pas dire que ça ait été embrassade. Il y a déjà un monde entre eux et nous. J'ai l'impression que nous avons un travail considérable à faire pour essayer de leur faire comprendre qu'on obtient rien sans rien. Ensuite, il faut une certaine solidarité pour s'opposer aux malheurs des temps. Ceci étant, à l'heure actuelle, je vois mal ce que je peux dire objectivement parce que je n'ai pas le même jugement final qu'Alain. La notion de SMIC-jeunes est encore maintenue. À partir de ce moment-là, c'est reçu comme une provocation de la part de ces jeunes.

Passage antenne d'un étudiant : J'ai 26 ans. J'ai été diplômé d'une grande école. J'ai continué jusqu'au doctorat. Le chômage est intolérable pour moi. J'ai l'impression d'avoir été trompé. Quand je vois les étudiants qui manifestent tous les jours dans la rue, j'ai l'impression qu'ils ne sont pas informés correctement de la situation actuelle du marché de l'emploi. Je ne suis pas solidaire. J'aurais plutôt tendance à aller dans le sens du gouvernement. Quand on s'est investi moralement et qu'on se retrouve au chômage avec un crédit à rembourser, on est dans une situation telle qu'on est prêt à prendre la première opportunité sans trop se poser de questions.

M. Blondel : Je suis dérouté. C'est homme devrait être en colère et rebelle. Il est soumis. C'est anormal. Une société qui n'est pas capable de donner du travail à la génération qui suit n'est pas une société normale. Il va accepter un salaire à 3 790 francs, pourquoi pas 3 000 francs pour quelqu'un d'autre ?

Le jeune homme : Ce qui me gêne, c'est la récupération politique qui est faite du CIP.

M. Blondel : Quelle récupération politique.

Le jeune homme : Les syndicats et les mouvements de gauche à l'appui, voilà la politisation du débat social qui concerne les jeunes, non la classe politique.

M. Blondel : Vous vous méprenez. Je fais du syndicalisme indépendant. Je me fiche des effets politiques de notre comportement.

Le jeune homme : Il y en a !

M. Blondel : Il n'y en n'a pas. Les élections n'ont pas été aussi défavorables que cela à la majorité. C'est une démonstration a contrario. La vérité, c'est qu'il faudrait beaucoup plus d'activité économique dans ce pays. Peut-être que les entreprises se mettraient à embaucher. Elles le font quand il y a du travail, quel que soit le niveau de salaire. Ce sont les pays qui ont le moins de chômage qui ont les salaires les plus élevés.

A. Deleu : Le drame, c'est que l'on traite l'emploi comme un marché. Comme il y a un écart entre l'offre et la demande, le prix de l'emploi baisse. Ce n'est pas acceptable. Ce jeune accepte, il a raison. On a tort de l'amener à cette situation. Devant cette réalité, nous devons organiser ce marché dans le respect des personnes. Si le Premier ministre accepte les demandes que nous avons faites aujourd'hui, que M. Giraud reconnaît comme bien-fondés, nous aurons tordu le cou au SMIC-jeunes. Dans ces conditions, je ne voudrais pas que l'on continue à opposer les jeunes aux politiques, aux syndicats et autres. Il est temps de reconstruire avec les jeunes. Il faut positiver l'affaire. Cessons de récriminer. Construisons. Nous avons le devoir, en tant que réformistes, d'organiser, de maîtriser la sortie de cette crise. C'est un devoir pour les syndicats réformistes comme pour les politiques. Ce système n'est pas parfait. Expliquons, construisons. Les jeunes attendent du positif, pas de surenchère systématiques.


Force Ouvrière Hebdo : 23 mars 1994
L'électrochoc

Le CIP, contrat de travail temporaire instaurant le SMIC-jeunes, agit comme un révélateur et un catalyseur des problèmes fondamentaux actuels. Au premier rang se situe, bien entendu : le chômage. Cela fait maintenant des années que nous affirmons que la lutte contre le chômage doit être prioritaire. Que le chômage pèse lourdement sur les conditions sociales, économiques, politiques et démocratiques. Qu'il sape progressivement nombre de références et d'équilibres, nous disions que de social le problème devenait sociétal.

Comme nous l'avons expliqué dans notre éditorial de la semaine dernière, la société s'enlise progressivement dans la logique régressive liée au respect du culte de la compétitivité-prix : réduire le coût du travail, en pressurant les salaires et en diminuant les effectifs, est la démarche en vigueur depuis des années.

Plus le temps passe, plus les mécanismes de traitement social du chômage sont coûteux et inefficaces. Et dans la réduction du coût du travail, nous arrivons à un stade où pour continuer, il faut maintenant y compris remettre en cause ce qui devrait être un filet de sécurité et qui tend à être présenté comme un luxe, à savoir le SMIC. C'est là tout le sens du CIP : allier le traitement social et économique du chômage dans une logique du « toujours moins » pour les jeunes et les salariés.

Pour les partisans de l'ultralibéralisme – qui bien souvent n'arriveraient même pas à s'imaginer comment on peut vivre avec 3 790 francs par mois – défendre le SMIC c'est accepter que le chômage augmente ! Au passage, de tels propos sont à rapprocher de ceux visant à prôner le partage du travail et des revenus qui se situent dans la même démarche.

Dans sa lettre aux jeunes, publiée par Libération, le Premier ministre affirme sa bonne foi et sa volonté d'aider les jeunes. Il leur demande de lui faire confiance.

Cela ne suffit pas, le mal est fait, il n'est plus possible de plaider la patience.

Avec le CIP, les jeunes ont bien compris que leurs diplômes se dévalorisaient.

« À quoi bon faire des études » est une interrogation qui revient souvent.

Pour que l'espoir revienne, il faut aussi une volonté et des réalisations concrètes.

Nombreux sont ceux qui prêtent au Premier ministre le syndrome de Mai 68. Si l'on peut comprendre, pour un gouvernement, l'inquiétude d'une explosion sociale, il serait cependant faux de voir dans les manifestations actuelles des raisons identiques à 1968.

En 1968, quel que soit le jugement que l'on porte sur les évènements, l'espoir était là, d'une manière ou d'une autre.

En 1994, la colère est celle de la désespérance.

Il serait faux et dangereux de vouloir isoler les jeunes des salariés qui manifestent contre le CIP.

« Papa, fais gaffe, on va avoir le DUT », slogan étudiant entendu pendant les manifestations est de ce point de vue significatif et révélateur de deux inquiétudes conjointes.

Avec un DUT, je ne pourrai pas gagner suffisamment pour être indépendant et je devrais rester chez mes parents.

Avec un DUT sous-payés, les patrons vireront les salariés les plus âgés qui coûtent trop cher.

Vouloir aujourd'hui, comme certains commentateurs le font, opposer les générations entre elles, est dangereux.

Ce sont aussi bien souvent ceux qui considèrent que la sécurité sociale – outil de solidarité entre générations – coûte trop cher.

Le syndicalisme, comme la Sécurité sociale, sont deux structures passerelles entre les générations. Ne pas le comprendre c'est faire preuve d'une myopie sociale et politique grave.

Si le rôle des adultes est aujourd'hui réel, c'est parce qu'ils sont en situation de responsabilité vis-à-vis de l'avenir.

Mais être adulte responsable c'est savoir préserver et renforcer la solidarité tout en faisant renaître l'espoir.

Si la seule perspective pour de nombreux jeunes c'est « no futur » la société s'enlise et les structures de la démocratie s'étiolent.

Car la démocratie supporte mal la misère. Oser infléchir la politique économique, oser relancer la consommation, oser avoir des exigences européennes, oser avoir des exigences internationales, laisser la libre négociation s'exercer pleinement : telles sont aujourd'hui les priorités.

Il n'y a que les riches qui osent appeler à l'effort et aux sacrifices. Car les autres les vivent et les subissent.

C'est pourquoi écouter et entendre le mécontentement est non seulement nécessaire, mais indispensable.

Demain se prépare aussi aujourd'hui.

En tant qu'organisation syndicale libre et indépendante, Force ouvrière continuera à revendiquer et agir de manière calme et déterminée. Mais qui pourrait en douter ?


Force Ouvrière : 30 mars 1994
Communiqué du Bureau confédéral

Le porte-parole du gouvernement et le ministre du Travail viennent d'annoncer la suspension de l'application du CIP pendant une semaine.

La Confédération Force Ouvrière prend acte de cette intention, elle considère que cela ne modifie en rien les motifs qui l'ont conduit à engager une action devant le conseil d'État et le BIT.

Force ouvrière considère que le différend est avant tout un conflit social qui s'est amplifié par ses conséquences sur l'avenir de la jeunesse.

C'est dans le cadre des relations interprofessionnelles entre le CNPF et les organisations syndicales de salariés que des dispositions conventionnelles doivent être négociées.

C'est autour du contrat d'orientation, d'adaptation et de qualification que la solution doit être recherchée, c'est dans cet état d'esprit que Force ouvrière répondra à la mission de monsieur Bon.

Il ne peut être question d'instaurer par voie conventionnelle ce que nous refusions par les décrets et notamment l'instauration d'un SMIC-jeunes.

Afin d'apaiser le climat social, le Bureau confédéral considère qu'il faut retirer les décrets incriminés.

Paris, le 28 mars 1994


RMC  : mercredi 30 mars 1994

P. Lapousterle : Vous avez été à la pointe du combat contre le CIP et votre intransigeance a un peu surpris à Matignon où l'on parle de votre position systématique…

M. Blondel : Non, il n'y avait aucune opposition systématique. Le CIP pouvait être une idée. Toutes les erreurs a été, d'une part d'en faire un contrat de travail qu'on voulait ordinaire, et deuxièmement de rétribuer ce contrat de travail par rapport au SMIC, à 80 % de celui-ci. Cela veut dire que cela ébranlait y compris ceux qui étaient au travail et qui étaient considérés comme surpayés. D'autant que l'exemple choisi, c'était le niveau Bac + 2, c'est-à-dire les BTS, les DUT. Ce sont les meilleurs professionnels qu'on puisse faire en ce moment. Et ces gens-là trouvent du travail généralement. Et on allait les payer 3 790 francs par mois.

P. Lapousterle : Est-ce que c'est une bonne décision de suspendre le CIP ?

M. Blondel : Je ne sens pas la décision de monsieur le ministre du Travail. Ce que réclament les gens ou les organisations syndicales, c'est en fait le retrait pur et simple. Monsieur E. Balladur, pour l'instant, l'a suspendu jusqu'à la fin de la semaine. Donc, il faut maintenant le retrait. Pour le retrait, il faut une abrogation, donc un décret. Ensuite, à l'occasion du débat parlementaire, ils prennent des dispositions complémentaires pour revoir la loi quinquennale sur laquelle nous avons beaucoup de réserves de manière globale. Moi, je fais remarquer que nous sommes à la veille d'une manifestation.

P. Lapousterle : Pourquoi manifester contre un texte dont on a l'assurance qu'il sera remplacé ?

M. Blondel : Parce que le symbole est là. Cela dure depuis un mois et demi. Pour donner satisfaction à la revendication, c'est le retrait du texte. À partir du moment où il y a eu un affrontement quasi permanent, régulier, la seule solution, pour le Premier ministre, c'est de dire qu'il abroge le décret. Mais il faut qu'il le fasse maintenant. Tout le monde aura compris que le Premier ministre avait un instrument et que cet instrument personne n'en voulait. Ce n'est pas lui qui est en cause. Personne ne veut cet instrument, y compris les employeurs. Il faut savoir se rendre compte que c'est un danger pour rien. C'est une épée de Damoclès. Pour la petite histoire, je pourrais dire que c'est Monsieur E. Balladur qui tenait la plume en mai 68 lorsque les participants ont décidé de supprimer les abattements de zone et les abattements d'âge. Donc, il y a quelque chose qui ne va pas. S'il veut rester fidèle à Mai 68, il ne faut pas instaurer un SMIC-jeunes.

RTL : P. Lapousterle : Est-ce qu'il faut remplacer le CIP seulement, ou bien modifier l'ensemble de la loi quinquennale ?

M. Blondel : Pour moi, il faut modifier toute la loi quinquennale. Parce que contrairement à ce qu'on a dit lorsque le gouvernement a présenté cette loi, elle ne cherche pas à créer des emplois, elle cherche à faciliter l'utilisation des équipements dans les entreprises. Elle cherche à faire gagner un peu plus d'argent aux entreprises. Ça veut dire que l'on néglige les emplois. Dans la pratique, c'est plutôt destructeur que créateur d'emploi. Moi, je suis partisan de la demande. Je note que l'idée gadget des 5 000 francs concernant la voiture a plutôt bien marché. Ça prouve que les gens sont prêts à demander et que c'est cela la solution. C'est pas l'inverse.

P. Lapousterle : Est-ce qu'il vaudrait mieux un nouveau ministre du travail pour poursuivre les négociations ?

M. Blondel : Vous posez les questions avec beaucoup de brutalité. D'abord, ce n'est pas moi qui fais le gouvernement. Ensuite, je crois que monsieur Giraud a agi sur mandat du gouvernement, y compris du Premier ministre. Et enfin, sur le plan des rapports personnels, il est plutôt sympathique. Ceci étant, il faut bien que nous nous comprenions. Nous nous efforçons à bien préciser les conséquences des choix qui sont faits. Généralement il nous écoute, seulement je ne vois pas beaucoup les choses se modifier.

P. Lapousterle : Vous n'êtes pas dans la liste des gens que M. Bon a rencontrés…

M. Blondel : Qui a dressé la liste si ce n'est les gens qui l'ont dit ? J'ai vu M. Bon, hier soir. Je l'ai vu de 20 heures à 23 h 35.

P. Lapousterle : Faut-il remplacer le CIP ?

M. Blondel : Premièrement, en ce qui concerne les idées absolument folles qui étaient de faire une ANPE pour les jeunes, personne n'en veut. Deuxièmement, en ce qui concerne le CIP, l'idée est maintenant complètement vidée. La solution, c'est de trouver une aide pour anticiper un peu sur l'évolution économique et encourager les entreprises à embaucher. Ça va être probablement la solution vers laquelle monsieur Bon s'orientera. Mais on a déjà un arsenal. Ça fait environ 150 000 jeunes à l'année.

P. Lapousterle : Est-ce que huit jours, cela vous paraît sérieux comme délai ?

M. Blondel : À mon avis, les huit jours, c'est huit jours politiques. En définitive, cela n'a rien à voir avec le dossier à préparer. D'abord le dossier tout le monde le connaissait.


Force Ouvrière : 30 mars 1994
Après les paroles : décider

Le second tour des élections cantonales passé, le gouvernement saisira-t-il l'occasion pour retirer les décrets sur le CIP/SMIC-jeunes ? C'est dire si nous étions attentifs aux propos du Premier ministre dimanche soir.

La saisie du Conseil d'État que nous avons diligentée pourrait servir de prétexte, et trouver les voies de l'apaisement.

La semaine à venir sera, de ce point de vue, importante.

Ce que demandent depuis maintenant un mois les salariés et les jeunes, c'est le retrait des décrets instituant le CIP. C'est au gouvernement de les entendre, de montrer qu'il n'est pas sourd à leurs revendications.

Il serait illusoire et dangereux de toujours vouloir faire croire que le CIP n'est pas un SMIC-jeunes. Le CIP est un SMIC-jeunes et un sous-salaire, comme la CSG est un impôt et un demandeur d'emploi un chômeur.

C'est pour toutes ces raisons également que FO a déposé le recours précité pour annulation des décrets au Conseil d'État et deux réclamations au BIT pour non-respect des conventions 131 et 95, la première concernant le salaire minimum, la deuxième la protection du salaire.

Fondamentalement, ce contentieux relève de la sphère du travail, ce qui explique qu'en tant qu'organisation syndicale nous soyons intervenus. Cela relève clairement du rôle et de la responsabilité du syndicat.

Pour tenter de justifier sa fermeté, au risque de provoquer, le gouvernement, à différentes reprises, a voulu faire croire que le dossier était politisé, voire qu'il s'agissait d'un coup monté, notamment par FO et son secrétaire général.

Complémentairement, il laisse entendre que les syndicats n'auraient rien dit au départ, se réveillant en quelque sorte à la publication des décrets. Tout cela ne tient pas.

Dès le mois d'août, puis le 6 septembre, lors de la grand-messe, nous avons dénoncé clairement ce que nous avons appelé les postulats de la loi quinquennale, à savoir l'allégement du coût du travail, la déréglementation et la flexibilité.

Le 6 septembre, nous avons aussi, comme les autres interlocuteurs, demander au Premier ministre de retirer de la loi quinquennale tout ce qui concernait la formation professionnelle et de laisser en la matière la négociation interprofessionnelle jouer son rôle. Là encore nous n'avions pas été entendu.

À partir du moment où, faisant fi des critiques et revendications, le gouvernement maintenait sa copie, nous avons levé le ton. Et si la mobilisation s'est rapidement faite, c'est bien parce que le dossier est révélateur du refus des jeunes et des salariés de subir encore des sacrifices, de leur volonté d'espoir.

Les travailleurs et les jeunes ne sont pas une armée qu'on mobilise aux ordres. Ils sont assez grands et majeurs pour voir dans le CIP l'accentuation de l'austérité, la dévalorisation des diplômes et la volonté de faire baisser tous les salaires.

Le gouvernement devrait comprendre que ne pas répondre à l'angoisse et au mécontentement n'est jamais une solution.

Quand un enfant pose une question qui dérange, la solution n'est pas dans le mépris et la gifle.

Apprendre à entendre, tel devrait être l'un des soucis du gouvernement. Visiblement, l'affaire du CIP n'avait pas encore été bien comprise la semaine dernière, puisque nous avons à nouveau reçu des décrets concernant un autre point de contentieux important de la loi quinquennale : la représentation du personnel dans les entreprises.

Depuis quelques années, tout se passe au niveau gouvernemental comme si les sondages valaient plus que les procédures normales de concertation, de consultation et de négociations.

Comment s'étonner dès lors que pour se faire entendre il faille lever le ton ? N'est-ce pas le rôle d'un syndicat de salariés ?

Botter en touche en voulant voir dans les manifestations actuelles une démarche politicienne n'est pas responsable.

Quelques journaux ont même prêté à l'entourage du Premier ministre des propos selon lesquels « le coût du CIP » aurait été monté consciemment par le secrétaire général de FO. Si ces propos étaient exacts, cela ne ferait que mesurer l'incompréhension de leurs auteurs vis-à-vis du malaise et du mécontentement actuel.

Ils n'auraient toujours pas compris qu'en proposant comme perspective aux jeunes, diplômés ou non, des salaires au rabais, ils tuaient tout espoir et entachaient l'avenir.

Il est vrai qu'entre écrire 80 % du SMIC et vivre avec 80 % du SMIC, il y a un monde.

Le CIP est l'exemple révélateur démontrant qu'on ne peut pas construire l'avenir sur la base de la régression sociale. Comment interdire le progrès tel est la façon dont le CIP est perçu. C'est pour cela que le gouvernement doit passer de l'obstination à l'apaisement.

Nous sommes prêts à discuter.