Texte intégral
Monsieur le ministre,
Messieurs les directeurs,
Mesdames, Messieurs,
Il y a exactement une semaine, j'ai signé avec monsieur Alphandéry, ministre de l'Économie, un protocole avec la Caisse des dépôts définissant les modalités de partenariat pour le développement des quartiers.
Aujourd'hui, ce sont à nouveau deux ministres qui lancent l'opération "École Verte" qui est le fruit d'un partenariat entre le Fonds d'action sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles, la Caisse des dépôts et consignations et les ministères dont François Bégot et moi-même avons la responsabilité. Partenariat qui n'existe que parce que, dans les quartiers, vous vous êtes mis ensemble pour réussir quelque chose de nouveau.
Par ce préambule, je voulais que les équipes qui font la réussite de la politique de la ville sur le terrain sachent bien que, sous l'autorité du Premier ministre, le gouvernement tout entier se mobilise pour les soutenir.
Mais revenons à l'École Verte !
Ouverte sur quoi ?
Ouverte, pourquoi ?
C'est en réfléchissant à ces deux questions que je voudrais vous redire mon attachement, partagé, je le sais, par monsieur Bayrou, à ce vaste mouvement qui bouleverse le paysage scolaire qui n'est pas accoutumé à la présence des enfants et des adolescents pendant les vacances.
L'école est un lieu un peu mythique, le lieu où l'on apprend à lire, à compter, où l'on apprend l'histoire et la géographie, où l'on apprend à mieux se connaître et à connaître d'autres enfants du même âge.
C'est donc un lieu où l'esprit des enfants, des futurs citoyens s'ouvre au monde d'hier, d'aujourd'hui et de demain.
Et pourtant, jusqu'en 1991 l'école restait fermée une partie de l'année. C'est à l'initiative du ministère des affaires sociales, du ministère de l'éducation nationale et de celui de la ville que grâce au programme "École Verte", les choses ont désormais changé.
École Ouverte, ce sont des écoles qui s'ouvrent sur leur quartier et des quartiers qui s'ouvrent sur leur école.
La première ouverture, c'est ce travail qui associe des enseignants, des personnels administratifs et techniques de l'école, des appelés du contingent, des animateurs du quartier, trop rarement des parents. C'est un gros travail de préparation et d'animation du projet, qui change les regards et enrichit les expériences des uns et des autres.
La deuxième ouverture, c'est la démonstration que l'école participe toute l'année à la vie du quartier. Service public de base, l'école est un monde insuffisamment connu, notamment des parents, ne serait-ce que parce qu'eux-mêmes n'ont pas toujours pu la fréquenter autant ou aussi longtemps qu'ils l'auraient souhaité. Elle reste pour eux un monde difficilement accessible.
En ouvrant effectivement l'école pendant les vacances, vous faites la preuve qu'elle se soucie de répondre aux besoins et aux aspirations des familles les moins favorisées. En les aidant à donner à leurs enfants de vraies vacances, une occasion de vivre une expérience collective différente et valorisante, vous rendez au quartier un peu de cette âme qui leur manque parfois tant.
La troisième ouverture, c'est celle du quartier à des jeunes qui viennent d'ailleurs. 30 % des jeunes qui fréquentent les écoles l'été viennent d'un autre quartier. Ils apportent leur histoire, et repartent chaque soir enrichis d'une expérience positive vers là où ils habitent. Ces échanges féconds entre jeunes sont particulièrement importants pour les quartiers ; il faut rappeler que 70 % des établissements sont situés en zone d'éducation prioritaire ou dans des quartiers prioritaires de la politique de la ville.
École Ouverte, c'est un grand espace de liberté ouvert dans la vie des jeunes des quartiers.
Vous connaissez mieux que moi cet enfermement entre les hauts murs des tours dans lesquels vivent nombre des enfants que vous accompagnez tout au long de l'année. Enfermement qui explique le développement de ces fuites dramatiques par rapport aux réalités de l'existence que sont la délinquance et la drogue, et ce dès les premières années du collège. Je sais que vous partagez l'angoisse des pères et des mères devant ces situations ; c'est elle qui souvent motive votre engagement.
Pendant deux semaines, et parfois jusqu'à huit, au cours des grandes et aussi des petites vacances, des activités nouvelles sont proposées dans ce cadre habituel que les jeunes connaissent bien : celui de leur collège ou leur lycée. Vous leur proposez de vivre une expérience différente. Visites et séjours, activités culturelles, activités sportives constituent des possibilités nouvelles sur lesquelles des activités plus scolaires sont organisées.
Toutes les évaluations soulignent combien ce temps permet à des jeunes rebutés par la scolarité traditionnelle de découvrir les trésors auxquels elle permet d'accéder et de comprendre ce que sont la soif et le goût d'apprendre. Bien qu'il ne soit pas facile d'identifier les raisons de ce changement d'attitude, on peut penser que le fait de vivre plusieurs semaines avec des adultes dans un rapport d'autorité différent de celui auquel ils sont accoutumés permet à ces enfants d'apercevoir ce que peut être l'amour d'un métier et une passion de vivre.
Cette découverte d'un monde différent s'avère particulièrement fructueuse quand elle est initiée par les surveillants, les professeurs, le directeur voire les personnels de service ! Le volontariat, base de votre engagement et donc les jeunes savent le prix, car ils sont eux aussi volontaires, est un garant de la qualité de cette relation différente. Je tiens donc à ce volontariat.
Mais je souhaite qu'il s'étende et que la qualité de votre expérience donne l'envie à vos collègues de "faire à leur tour un essai" et de se joindre à vous.
En 1994, École Ouverte à quatre ans. Vous ne serez donc pas étonnés que cette politique en soit encore au niveau de la pédagogie de la découverte.
La première nouveauté, c'est celle que les établissements des académies de Bordeaux, Rouen et de la Réunion vont pouvoir découvrir cette année en rejoignant les onze académies des quatre régions les plus urbanisées, dans lesquelles le programme fonctionne depuis l'origine.
La deuxième, c'est une charte un peu rénovée et des moyens en hausse de 35 %. Cela devrait permettre d'accueillir près de 20 000 jeunes cette année.
Enfin, je m'adresse là à ceux qui ont participé les années précédentes à cette opération, il faut poursuivre dans la durée. Concevoir, animer, faire vivre l'école ouverte est une tâche fatigante, il faut le reconnaître.
Mais les jeunes qui tirent tant de satisfaction et de profit de votre intervention vivent une vie difficile dans des quartiers eux-mêmes en difficulté. Ils auraient le sentiment d'être trahis si les adultes lâchaient prises avant eux ! Alors que cette action porte des fruits reconnus de tous.
Je vous demande donc de trouver les moyens d'aider les nouveaux venus, appelés du contingent, collègues, parents à concrétiser les idées nouvelles qui feront renaître l'émerveillement qu'ont suscité les actions que vous avez inventées. Actions que vous saurez, pour votre part, enrichir à la lumière de l'expérience acquise.
Les conclusions du séminaire d'évaluation de février dernier seront examinées avec attention par les initiateurs du programme : direction de nos deux ministères, délégation interministérielle à la ville, fonds d'action sociale et la Caisse des dépôts et consignations. Je retiens d'ores et déjà trois axes de travail :
1. Expliquer plus largement ce qu'est "École Ouverte", qui mérite l'entier soutien de tous, en premier lieu de l'État, mais aussi de la part des partenaires locaux et de toutes les personnes qui travaillent auprès de vous.
2. Faciliter et alléger les tâches de gestion des responsables locaux, en particulier au niveau financier.
3. Préserver la place privilégiée des jeunes les plus défavorisés. L'engagement financier important du ministère des affaires sociales, de la santé et de la ville est justifié par l'ambition d'une action vraiment ouverte à tous, qui crée des lieux et des temps de rencontre entre des jeunes de tous les milieux.
Je voudrais pour conclure, remercier toutes celles et ceux qui donnent leur temps et leur énergie au service d'une action très importante pour les quartiers et pour l'école.
Je vous invite, chers collègues et Messieurs les directeurs, à lancer officiellement l'opération "École Ouverte 1994" en procédant à la signature de la charte.
Mercredi 6 avril 1994
Madame le ministre,
Mesdames, Messieurs,
Vous venez de consacrer une journée à la préparation des Opérations de l'Été 1994 qui vont permettre à un grand nombre de jeunes de quartiers défavorisés de mener à bien, pendant quelques semaines, un vrai projet culturel, sportif ou professionnel.
Deux ministres ont tenu à clôturer vos travaux pour rappeler l'importance que le gouvernement attache à ces opérations. Créé sous la pression d'évènements dramatiques en 1982 à Vénissieux, le programme de Prévention Été est né d'une prise de conscience : il existe des quartiers où l'on ne part pas en vacances, il existe dans nos villes des secteurs entiers ou, en dépit des capacités créatrices de nombreux jeunes, les actions d'animation sont restées trop rares. Depuis, beaucoup d'énergies se sont mobilisées pour inverser cette tendance et, au cours de ces douze dernières années, les opérations de Prévention Été n'ont cessé de se développer, de s'enrichir, de se diversifier. Ainsi, l'été dernier, plus de cinq cent mille jeunes ont bénéficié de ces opérations qui ont mobilisés, dans vingt-neuf départements prioritaires, cinq cents municipalités et trois mille associations. Le caractère interministériel de ces actions est tout à fait exemplaire puisqu'elles associent les services de onze départements ministériels au premier rang desquels le ministère des affaires sociales de la santé et de la ville et celui de la jeunesse et des sports. Enfin, elles ne se déroulent dans de bonnes conditions que parce qu'elles sont menées en partenariat étroit avec les collectivités locales et les élus.
Les opérations de Prévention Été sont donc tout à fait représentatives de la politique de la ville puisqu'elles ne s'adressent qu'aux jeunes des quartiers concernés par cette politique, sont interministérielles et doivent être menées en concertation étroite avec les élus locaux.
Je voudrais revenir quelques instants sur le but que nous poursuivons à travers ces opérations. Que s'agit-il de prévenir puisqu'on parle de Prévention Été ?
Avant tout, le sentiment de solitude et d'exclusion qui peut se développer chez les jeunes, demeurés en ville alors que, sur fond de commerces fermés et de stades déserts, la télévision présente, chaque jour, pendant deux mois une communauté nationale d'abord et avant tout en vacances. En réalité, cette image doit, elle-même, être nuancée car la crise économique restreint pour tous la possibilité de prendre des vacances. Mais, dans la conscience collective les mois de juillet et d'août restent ceux des loisirs et des villégiatures.
Pour qu'ils ne se sentent pas exclus, les opérations Prévention Été veulent donner aux jeunes des quartiers un vrai temps de vacances, l'occasion de faire quelque chose de différent qu'ils ne font pas pendant le reste de l'année.
Boucler une exposition photo, monter une pièce de théâtre avec l'aide de professionnels, c'est se prouver que l'on peut réussir une action de qualité. Pour quelques jeunes, faire une croisière quelques jours ou découvrir un autre pays, c'est montrer que le quartier n'est pas une impasse et qu'il est ouvert sur le monde extérieur.
Traditionnellement consacrées aux loisirs dans le quartier lui-même ou dans une autre région, voir un autre pays, les activités proposées privilégient désormais les perspectives d'insertion, notamment professionnelle.
Les jeunes eux-mêmes souhaitent d'ailleurs cette évolution puisqu'à côté des activités traditionnelles de loisirs qui leur sont proposées, ils demandent, désormais, à pouvoir participer à des activités professionnelles rémunérées. Je me réjouis, à cet égard, que, dès cet été, pour les jeunes de plus de 18 ans qui sont de plus en plus nombreux à vouloir exercer, dans le cadre des opérations de Prévention Été, des activités de type professionnel, la délégation à la formation professionnelle ait accepté de leur assurer le statut de stagiaire à la formation professionnelle.
L'ensemble des actions conduites au titre du programme de Prévention Été se diversifie de plus en plus. C'est une bonne chose car cela reflète la richesse des talents des jeunes qui, bien encadrés, peuvent réussir dans beaucoup de domaines différents.
Il faut cependant préserver la cohérence de ce programme national. Pour cela, il faut dégager des priorités communes pour l'organisation d'activités aussi diverses que des stages de saut en parachute ou de plongée sous-marine, des chantiers de débroussaillage et d'aménagement d'espaces verts, des activités de moto karting, l'apprentissage des techniques de la photo où les stages de formation professionnelle que j'évoquais tout à l'heure.
Ces priorités me paraissent devoir être les suivantes :
1. Le caractère éducatif des activités doit être préservé. L'objectif prioritaire de la politique de la ville, c'est la restauration d'une véritable égalité des chances pour les jeunes des quartiers.
Nous voulons donc privilégier les activités qui permettent de leur redonner confiance en eux-mêmes et les conduisent à accepter des règles de vie collective tout en acquérant une réelle autonomie.
2. Il faut proposer des projets qui répondent aux attentes des jeunes et tiennent compte de leur situation familiale. Il faut donc associer étroitement les jeunes à la définition des projets qui leur sont proposés et tenir compte de l'expérience de ceux qui sont proches d'eux et les connaissent bien, qu'il s'agisse d'éducateurs, de responsables d'associations, d'animateurs ou d'élus. Je suis heureuse de savoir que, dans chaque département, se constitue autour des directions départementales de l'action sanitaire et sociale et de la jeunesse et des sports, un réseau d'interlocuteurs connaissant particulièrement bien, au travers de leurs expériences, la situation et les attentes des jeunes concernés par ces opérations et disponibles pour en faciliter la réalisation.
Il me paraît important également qu'il y ait une bonne articulation entre les actions menées l'été auprès des jeunes et celles qui sont conduites tout au long de l'année auprès de leur famille.
3. Enfin, il faut utiliser ce temps privilégié d'insertion sociale dans une équipe culturelle, sportives ou professionnelle pour renforcer les actions de prévention et de sensibilisation de ces jeunes vis-à-vis des problèmes dramatiques auxquels ils sont directement confrontés : je pense à la toxicomanie et au Sida, à la violence, à l'intolérance.
C'est bien pour renforcer la cohérence de ce programme qu'une journée nationale est consacrée à son lancement et que vous avez, depuis ce matin, réfléchi notamment à la formation des encadrants saisonniers ou à l'évaluation des expériences de l'an dernier et aux leçons que l'on peut en tirer.
Pour sa part, le gouvernement constatant la grande qualité du travail accompli et les effets des actions déjà menées, à décider :
- de poser le principe de la poursuite de ces opérations sur toute la durée du XIe plan ;
- d'affecter une enveloppe de 52 millions de francs au financement de ces actions pour 1994 soit 25 % de plus qu'en 1993 ;
- d'étendre cet été le bénéfice de ces opérations à 7 département supplémentaires : le Calvados, le Finistère, le Gard, le Loiret, le Maine-et-Loire, l'Oise et le Haut-Rhin, portant ainsi à 36 le nombre de départements concernés.
En terminant, je voudrais vous remercier, madame le ministre, de votre engagement pour le succès de ces opérations et en particulier de l'aide qu'apportent vos services déconcentrés. Mes remerciements s'adressent aussi à vous tous qui êtes ici, et, à travers vous, à tous ceux qui, dans la France entière, consacrent leur énergie à la réussite de ces opérations. Elles sont importantes bien plus encore que nous ne le pensons parfois. À chacune de mes visites sur le terrain, je me rends compte de l'immense attente des jeunes, de leur capacité de création, de leur désir d'être entendus et associés à des actions positives.
Je souhaite que l'été 1994 permette à un plus grand nombre encore d'entre eux d'être fiers d'eux-mêmes parce qu'ensemble, et avec nous, ils auront agi contre l'exclusion.