Déclaration de M. Alain Carignon, ministre de la communication, sur le développement des "autoroutes de l'information", les conséquences sociales du multimédia, les pouvoirs de l'image et les dangers pour la société et la démocratie de "vivre par écrans interposés", Paris le 19 mars 1994.

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Circonstance : Deuxièmes rencontres "Sorbonne, INA techniques, sociétés culture" à Paris le 19 mars 1994

Texte intégral

Je suis très heureux de l'occasion qui m'est donnée aujourd'hui de participer à vos travaux, et de m'associer ainsi à votre réflexion sur les problèmes que pose pour l'avenir de l'humanité, la mise en place de ce nouvel environnement technologique avec l'avènement du numérique et le développement du multimédia. Il me paraît effectivement très urgent d'y réfléchir, urgent de comprendre que la mise en chantier des dites autoroutes de l'information ne pose pas seulement à notre pays, à l'Europe, des questions d'ordre industriel, commercial, mais aussi, et peut-être avant tout, des questions d'ordre existentiel, et qu'elle appelle donc aussi une réflexion sur le type de société que nous voulons construire, parce que, me semble-t-il, c'est totalement lié.

On peut en effet se demander dans quelle mesure, à l'avenir, les écrans feront écran, dans quelle mesure les moyens de médiation entre les hommes ne risquent pas de s'interposer entre eux, découvrant alors que l'utopie du village planétaire cher à McLuhan cache un tout autre visage, l'avènement d'une société de non-communication, socialement inégalitaire, culturellement aseptisée et unidimensionnelle. Une société où, sous prétexte de répondre aux désirs des individus, seraient en réalité détruites les fulgurations créatrices et les singularités. Il me semble donc que les défis que nous affrontons en cette fin de siècle appellent à la fois notre lucidité et notre vigilance. Lucidité et vigilance sur « cette universelle promotion des icônes et le sacre planétaire de l'œil qui s'en déduit », pour reprendre une formule de Régis Debray, lucidité et vigilance qui ne signifient pas l'adoption d'une attitude défensive, celle de ceux qu'Umberto Eco appelle les « apocalyptiques », car le pessimisme, fût-il teinté de tragédie, ne me paraît pas de mise dans ce domaine. Je ne crois pas qu'il soit inscrit a priori, dans ces nouvelles technologies qui vont bouleverser nos manières d'être, l'impossibilité de leur bon usage. La guerre du faux ne conduit pas nécessairement à asseoir les fondements d'une vie par procuration qui ignorerait les discours de vérité et de salut, les universaux et les idéaux. Et si, pour citer une nouvelle fois Umberto Eco, « le faux absolu est fils de la conscience malheureuse d'un présent sans épaisseur », il nous revient donc à nous – et je crois que c'est l'utilité de cette réflexion –, à nous citoyens, d'alourdir la conscience de sa charge historique, de sa faculté de juger et de son imagination créatrice pour assurer le coup authentique de la vie.

Nous sommes face à un défi international. Certes, il n'est pas faux de dire que si le gouvernement a tenu avec le Premier ministre, Monsieur Balladur, à ouvrir le chantier des premières autoroutes de l'information en confiant une mission d'étude à Gérard Théry c'est parce que nous avions aussi le souci politique, logique et légitime, de la place de la France dans le monde. Souci de voir notre pays en mesure d'affronter les défis technologiques du futur, non seulement pour assurer sa puissance dans cette industrie de la communication, qui sera probablement une des grandes industries du prochain siècle, une industrie créatrice d'emplois, mais aussi pour qu'il puisse continuer à affirmer ce que nous avons tenté de défendre l'année dernière à l'occasion de la bataille du GATT, continuer à affirmer son identité culturelle dans un monde qui justement s'uniformise. Pour répondre à ce souci politique, il fallait que notre pays soit présent non seulement dans les super réseaux thématiques de type Internet Renater, ou l'Europe et la France plus particulièrement sont déjà en pointe, mais aussi dans les réseaux interactifs large bande. Je sais bien que l'échec de la fusion TCI-Bell Atlantic doit nous conduire à rester prudents dans nos prévisions – je le serai –, mais il serait erroné de croire pour autant que l'avenir du multimédia est menacée. Seule la possibilité de développer massivement, à court terme, sur les zones industrielles du monde est une illusion. En revanche, il serait inconséquent, en particulier pour un homme politique, de ne pas percevoir que les réseaux interactifs en fibre optique bouleverseront bientôt la vie quotidienne et qu'il s'agit donc bien là d'un enjeu politique et économique à dimension mondiale. C'est pourquoi, depuis le début 1993, administration américaine, vous le savez, a ouvert ce chantier des super autoroutes de la formation, notamment en entreprenant une vaste réforme réglementaire qui vise à mobiliser l'ensemble de l'appareil industriel et commercial. Une course à laquelle participe le Japon, puisque depuis janvier 1994, ce n'est pas vieux, le ministère japonais des postes et télécommunications, je le cite, « alarmé par la perspective d'une avance américaine en matière de réseaux multimédias », a annoncé lui aussi une série de mesures qui vise notamment à assouplir ses réglementations en matière d'audiovisuel. Sur notre continent même, en Europe, depuis décembre 1993, et le Livre Blanc publié par la Commission européenne, le lancement d'un grand projet d'infrastructures des réseaux d'information a été avancé. Ce développement technologique et industriel déjà engagé en Grande-Bretagne et en Allemagne mobilisera les capitaux et les énergies et favorisera la constitution de grands groupes. Quoi qu'on en pense, comment pourrions-nous être absents ? D'ailleurs, voudrions nous ne rien faire, que nous ne le pourrions pas. La mise en place d'un plan de libéralisation du téléphone à partir du 1er janvier 1998 en Europe, le développement de la diffusion par satellite et par câble contraignent la France à se préparer, sur son propre territoire, à une vive concurrence. Je sais que certains disent, écrivent que le marché du multimédia n'existe pas, ou si peu qu'il faudrait attendre.

Aux États-Unis même, les analystes et les industriels s'interrogent sur la viabilité des super autoroutes et surtout sur la réaction des consommateurs. Il me semble pourtant difficile de considérer a priori que l'augmentation de la quantité de l'offre, par ces convergences techniques entre les trois secteurs des télécommunications, de l'audiovisuel et de l'informatique, ne trouvera pas d'écho du côté des individus et des entreprises. Le vaste complexe de vidéo services qui s'ouvre devant nous (l'information, le téléachat, le télé-enseignement, l'accès à distance à des fonds de musées) suscitera probablement un véritable engouement, sinon à court terme, en tout cas dans les années qui suivront. En 1975, personne ne réclamait le Minitel. Aujourd'hui, on ne peut pas nier son succès. Et si aucun homme politique ne peut savoir comment vont évoluer les technologies, il lui appartient, je crois, de favoriser autant que possible l'éclosion des outils qui nous permettront de mieux affronter ces défis.

On a dit aussi que la France n'a pas les moyens de son développement multimédia. Nous avons montré dans le secteur des logiciels que nous possédions les qualifications, les savoirs, la création et les moyens de la recherche qui constituent la valeur ajoutée des nouveaux services qui naissent. Je ne crois pas qu'il faille considérer ce combat comme perdu d'avance, même si, incontestablement, nous avons du retard sur les États-Unis. Alors s'il est difficile de savoir jusqu'à quel point on doit aller dans l'alliance des diffuseurs (des opérateurs du téléphone et du câble) et des spécialistes des programmes, s'il n'est pas tout à fait possible encore bien sûr de proposer le calendrier et le cadre juridique, financier et technique qu'implique le lancement des autoroutes de l'information, je crois très sincèrement que la France peut et doit jouer sa carte, dans le cadre européen, en expérimentant rapidement la diffusion d'images sur le réseau téléphonique et la distribution de communication téléphonique sur les réseaux câblés, en favorisant le rapprochement des télécommunications et de l'audiovisuel.

Secondement, et cela me paraît le plus important à aborder et probablement le plus difficile à résoudre, ces techniques posent la question de savoir quel projet de société nous voulons. Et dans quelle mesure ce projet de société peut-il être compatible avec le développement des nouvelles technologies de communication ? Je voudrais vous dire combien, pour un républicain qui doit, lorsqu'il a une charge politique, vivre selon une éthique qui est celle de la responsabilité, ces questions sont difficiles. Je n'ai nullement le désir, je dois vous l'avouer, de considérer que le point de vue du consommateur dans l'individu soit prioritaire. Je me méfie de cette attirance proprement humaine vers ces « lignes de fuite devant la vie » que dénonçait Pascal. Je souhaite pour ma part, comme homme politique, favoriser d'abord le citoyen dans l'individu, son épanouissement, son savoir, ses facultés créatrices.

Et à cet égard, je crois nécessaire de rappeler qu'il faut sortir d'une illusion selon laquelle la multiplication des médias et la démultiplication des programmes sont nécessairement corrélatives dans le développement de la démocratie et de la citoyenneté. Ce n'est pas parce que cent chaînes présenteront des séries bas de gamme tous les soirs – ou des sitcoms, comme on dit – que seront assurés l'avenir de la civilisation et son progrès. Il est à craindre au contraire d'abord, si nous n'y prenions garde, que les nouveaux services et les télécommunications mobiles, malgré la prévisible baisse des coûts sur les équipements et la dynamique qu'elle enclenchera sur la demande, accentuent un peu plus encore l'exclusion sociale. Il y aurait ceux qui ont accès aux nouvelles technologies, notamment aux autoroutes de l'information, et ceux qui, d'une certaine manière, en seraient exclus, victimes de la dérive du tout-marchand. Ce qui pourrait être un formidable vecteur de l'information et du savoir pourra-t-il être géré afin que notre société ne soit pas composée de citoyens ayant par exemple accès aux bases de connaissances et de « sous citoyens » exclus de cet accès ? Aux États-Unis même, la question est soulevée. Elle mérite de l'être dans notre pays. Il y en là un défi difficile, fantastique, que le gouvernement, que les gouvernements doivent affronter en se dotant des moyens nécessaires pour permettre une véritable démocratisation de l'accès au multimédia.

Cette question de l'exclusion, je le note, se pose aussi au niveau international. C'était la fin de l'intervention que je viens d'entendre : comment ne pas songer aux 80 % de la population mondiale pour lesquels les nouvelles technologies de communication offriraient des possibilités de développement, des possibilités de formation ? Si les États les plus riches n'acceptent pas de faire les efforts nécessaires, nul doute que l'écart important que nous constatons, entre les pays et le nôtre, s'accentuera d'une façon tout à fait considérable. Aussi bien au niveau national qu'international, la seule logique du marché ne suffit pas. Il faut aussi une volonté politique qui passe par la prise de conscience de ce redoutable problème et la mise en œuvre de moyens techniques pour l'affronter. Ce problème en cache un autre et le recouvre en partie. C'est celui que l'on pourrait appeler du « code » et du « décodage » et, je parle devant Régis Debray qui a beaucoup développé ces questions, et avec quel talent. Car une idéologie naît sous nos yeux, celle selon laquelle le « visible » serait le « réel » et le « réel » serait le « vrai ». Le danger n'est pas qu'avec la télévision du futur on puisse demain visiter le Louvre, pour prendre un exemple très simple, depuis sa salle à manger en étant son propre metteur en scène et que l'on édite, voire crée des photos, la musique ou le texte pour accompagner la visite. Bien au contraire, il y a là des possibilités tout à fait fantastiques qui peuvent être mises au service du savoir et de l'imagination créatrice.

Non, le danger, c'est celui de la restriction ou de la rétention d'informations, notamment culturelles et politiques. Pour prendre toujours un exemple très pratique et très simple, le risque est grand que l'on arrive à croire que le Louvre n'existe pas parce que Bill Gates, n'ayant pu acheter les droits de reproduction du musée du Louvre, celui-ci ne se trouve sur aucun catalogue d'images disponible, et que, dès lors, le Louvre disparaissant des écrans, les citoyens en concluent à l'inexistence du musée, ou plutôt doutent de sa réalité. Je prends un exemple provocateur pour montrer combien, derrière cela, il y a une série de questions extrêmement difficiles. Que restera-t-il demain de ces morceaux de réel qui ne pourraient être vus ? « Vus », tout est là, tout est dans ce doublage qui, pour des raisons commerciales, politiques ou culturelles, conduirait à exclure des pans entiers de la culture. Qui ira tourner, qui programmera, qui diffusera des opéras, des enquêtes sur la vie de certaines population étudiées, si ceux qui détiennent les clés des banques d'images – et cela rejoint les cartels que vous évoquez à l'instant – jugent que le marché est insuffisant ? Qui osera proposer des informations politiques ou culturelles si ceux qui ont les clés les jugent dérangeantes ? Et dans la mesure où ces phénomènes ne seraient pas « visibles », quelle réalité les citoyens pourront-il leur accorder ? Alors à nouveau il nous faut trouver les moyens techniques et politiques qui permettront de ne pas construire un univers aseptisé.

Le danger ne réside pas seulement dans la restriction et la rétention des informations. Nous avons affaire à une menace plus grave encore, c'est celle de l'acculturation, car paradoxalement, la profusion des images peut conduire à l'extinction de la pensée conceptuelle, celle qui justement code et décode, celle qui met à distance et permet le jugement. Rappelons ici ce que vous savez mieux que moi : les mythes et les concepts, ces immatériaux qui sont fondateurs de civilisations, n'ont pas d'images, ils n'ont pas de place sur les écrans, même dans un « cyberspace ». Le concept de chien, comme le disait Kant, n'aboie pas. Le concept de solidarité n'est solidaire que des autres concepts comme ceux de liberté, d'égalité ou de dignité, avec lesquels il forme le paradigme culturel fondateur de la République. Sans ces concepts, sans cet imaginaire social constitutifs des civilisations, il n'y a pas de réception distanciée possible. L'uniformisation et le conformisme nous guettent. Corrélativement, quelle sera la qualité du regard porté sur cet univers d'images ? Car la qualité du regard provient de la maîtrise d'une conception du monde qui ne peut en aucun cas être formée par une juxtaposition d'images. Sans la capacité de décoder à l'aide d'idées générales abstraites et de raisonnement, que deviendrait l'esprit critique ? Nerf de l'évolution historique, il serait détruit. La déréalisation pourrait alors régner et, avec elle, la vie par écrans interposés.

Ce qui revient à dire qu'il nous faut trouver les synergies capables d'assurer la pérennité de la relation fondatrice de l'apprentissage, qui est celle du maître au disciple-élève, de l'écrivain au lecteur. Qu'il nous faut trouver le moyen de maintenir – et c'est très difficile – la hiérarchie des valeurs et des savoirs, et celui de propulser les forces créatrices. Le danger est grand que nous nous trouvions en même temps dans un monde ne permettant plus l'appropriation des œuvres de civilisation. Et j'ose dire que, sans la mémoire du passé, avec ses mythes structurants, il n'y a non seulement pas d'avenir, mais probablement pas de présent non plus. Car l'immédiateté n'est pas un rapport nouveau au temps, mais la mise hors circuit de la temporalité. En vérité, sans mémoire, nous consacrerions la vraie fin de l'histoire et, par elle, la fin de la civilisation. Notre monde pourrait demain fonctionner un peu à la façon dont Umberto Eco dépeint là « Ca'd' Zan », de Sarasota en Floride, ce palais dit Vénitien construit par les Ringling. Palais où tout est exagéré pour ressembler au Daniéli à l'intérieur, avec une surcharge de gondoles, de vitraux style Murano, mais aussi de tapisseries flamandes et anglaises, de chaises Empire, de lits Louis XV, dans un joyeux bric-à-brac inhabitable, mélangeant pièces authentiques, copies, portraits du couple de propriétaires, marbre de Carrare, sans que nul ne sache, où sont le vrai, le faux, où sont le présent et le passé, où sont les œuvres d'art et les babioles. Devant nous, menace le surgissement d'un univers où l'histoire ne serait plus palpable et où l'individu, plongé dans une actualité banalisante, celle qui prétend s'auto exposer en temps réel, deviendrait indifférent à son histoire, et donc finalement étranger aux autres et à lui-même. Avec cette sorte de fin de l'histoire serait ainsi du même coup annoncée la fin de toute solidarité. Il nous faut donc, pour s'opposer à cette atomisation et au narcissisme, opposer les conditions d'une constitution de la mémoire et celles du maintien des liens sociaux par la communication. Alors plus que des réponses, vous le comprenez bien, ces questions sont comme des pistes qui mêlent indissociablement les techniques, l'éthique, la politique. J'ai la certitude que nous pouvons aborder ce défi de manière positive, optimiste. En tout cas, il faut le faire avec lucidité et vigilance, parce que c'est ainsi que nous pourrons mettre ces techniques au service des citoyens et du fondement qui nous rassemble, qui a pour nous la République. Car loin de la position des « apocalyptiques », je crois, comme le disait le poète Schiller qu'« ici est la rose et ici il faut danser ». Et j'aimerais que, à l'occasion de la réflexion que vous avez engagé aujourd'hui, vous aidiez l'État, vous aidiez les gouvernements à s'en donner les moyens. Merci de votre attention.