Interviews de M. Henri Emmanuelli, premier secrétaire du PS, dans "Le Monde" et à TF1 le 24 août 1994, à Europe 1 le 31 août, dans "Paris-Match" du 1er septembre et à France 2 et France 3 le 2 septembre, sur la situation économique et sociale et sur la stratégie du PS pour les élections présidentielles de 1995.

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Média : Le Monde - TF1 - Europe 1 - Paris Match - France 2

Texte intégral

Le Monde : 24 août 1994

Le Monde : La France vient de procéder au retrait de ses troupes du Rwanda. Ce retrait s'imposait-il vraiment ?

Henri Emmanuelli : En se retirant du Rwanda, les militaires français ne font que respecter le mandate qui était le leur. Ils apportent, en outre, la preuve – mais était-ce encore nécessaire ? – que leur seul objectif était bien humanitaire, amenant parfois ceux qui reprochaient à la France, voilà quelques semaines, son intervention, à lui demander de la prolonger. Aujourd'hui, c'est bien à la communauté internationale de reprendre notre mission et de s'efforcer de faire reculer la violence et, aussi, la maladie, en maintenant les populations rwandaises dans leur pays. Le processus se déroule conformément au vœu du gouvernement rwandais, dont il faut souhaiter qu'il sache restaurer la confiance et le calme dans le pays.

Le Monde : Édouard Balladur a récemment affirmé que, si une levée de l'embargo était admise en Bosnie, les troupes françaises seraient immédiatement rappelées. Approuvez-vous cette résolution ?

Henri Emmanuelli : J'ai toujours pensé que, sous une apparence simplicité, la levée de l'embargo était une solution risquée. Si elle devait déboucher sur un assaut généralisé des Serbes, on ne serait pas déresponsabilisé sur la question, bien au contraire. Nous sommes, en vérité, toujours dans le même imbroglio. Il est difficile de comprendre la position de la communauté internationale sur cette affaire bosniaque. Le passé a quand même démontré que les positions de fermeté étaient payantes. Démonstration a été faite que les frappes aériennes servaient à quelque chose et qu'elles n'ont pas entraîné l'escalade qu'on nous annonçait.

Le Monde : Comment appréciez-vous la gestion du dossier algérien par le gouvernement ?

Henri Emmanuelli : La position de M. Pasqua est une position à hauts risques. Entre autres erreurs, il a donné le sentiment que c'était un dossier franco-algérien et qu'il ne relevait que du ministre de l'intérieur français. Un anachronisme lourd de conséquences ! La deuxième erreur est d'avoir déclaré qu'entre les terroristes et l'armée, il n'y avait rien, ce qui est faux. Il existe, en Algérie, un pôle démocratique consistant. De surcroît, je ne suis pas de ceux qui considèrent que tous les membres du FIS sont des intégristes en puissance, prêts à basculer dans le terrorisme. Troisième grave erreur. Enfin, il y a aussi un risque sur le plan intérieur : en faisant, comme Charles Pasqua le fait, de la gesticulation sécuritaire, on prend le risque de déclencher une chasse au faciès et de porter ainsi un coup sérieux au processus d'intégration. En fait, c'est une politique de sécurité à hauts risques dont il s'agit !

Le Monde : Sur ces trois dossiers de politique étrangère, n'avez-vous pas à regretter que François Mitterrand ait laissé par trop le champ libre à Édouard Balladur ?

Henri Emmanuelli : On ne peut avoir accusé François Mitterrand de sombres arrière-pensées au départ de l'opération au Rwanda et, maintenant qu'elle a été un succès, dire que c'est grâce à Édouard Balladur. Il faudrait un peu de cohérence. François Mitterrand a été tenu très informé. Il est évident que sa maladie a été un handicap, mais je pense qu'il devrait pouvoir reprendre une activité pleine et entière rapidement.

Le Monde : François Mitterrand, le 14 juillet, et Édouard Balladur, au cours de son entretien sur RMC le 14 août, assuraient tous deux que la reprise économique est là. Faites-vous le même constat ?

Henri Emmanuelli : Nous sommes passés d'une situation où nous avions, en 1993, un recul de la production intérieure brute à une situation où nous allons retrouver 1,5 à 2 points de croissance, ce qui est plutôt normal et conforme, mais moins bien que ce qui se passe chez tous nos voisins. Cette « reprise », qui est en réalité un retour à la normale minimale, est très contrastée. Ni l'investissement ni, surtout, la consommation ne donnent de signes évidents de reprise, et la situation de nos finances publiques est alarmante.

Je ne pense pas, dans ces conditions, que, en dehors des manipulations statistiques ou d'un traitement social renforcé, le chômage puisse reculer, ni même cesser d'augmenter. Nous payons cher les erreurs d'orientation de la politique économique de M. Balladur, entièrement axée sur une politique de l'offre, qui s'est traduite par un prélèvement massif sur le pouvoir d'achat des ménages. Nous payons aussi très cher, sur le plan de l'emploi, la politique de déflation salariale larvée qui est à l'œuvre.

Le Monde : Comment expliquez-vous l'espèce d'état de grâce permanent dont semble bénéficier, malgré tout, le Premier ministre ?

Henri Emmanuelli : Au début de cet été, nous étions avec un bilan de 340 000 chômeurs en plus, une baisse des salaires dans le secteur privé, un blocage de deux de la fonction publique et un prélèvement accru sur le pouvoir d'achat ; Nous avions, aussi, une dérive des finances publiques de près de 1 000 milliards de francs de dettes supplémentaires en deux ans, et cela malgré les privatisations. La situation ne s'est guère améliorée depuis.

Si un homme de gauche avait présenté un tel bilan, qui n'a guère évolué depuis deux mois, l'establishment français et international aurait poussé des hauts cris. Cela ne se produit pas ; Pourquoi ? On est sous l'emprise d'un système dominant. Le libéralisme économique est un système politique qui se présente sous la forme d'une évidence économique, c'est sa grande force ; mais c'est en réalité, un système politique, avec ses objectifs, ses présupposés, ses moyens.

Il s'impose comme l'ordre naturel des choses, y compris sur le plan culturel. Il invente un nouveau vocabulaire. On ne dit plus « acquis social », on dit : « rigidité » ; On ne dit plus « revenir sur certaines dispositions du code du travail », on dit : « travailler en faveur de la flexibilité ». On ne dit plus « société inégalitaire », on dit : « société duale ». C'est tellement plus chic et plus doux ! Et, apparemment, cela fonctionne.

Le Monde : Un nouveau congrès de votre parti est annoncé pour la fin novembre. En quoi ce congrès Emmanuelli sera-t-il différent du congrès Rocard d'octobre 1993 au Bourget ?

Henri Emmanuelli : Je n'aime pas beaucoup ce gendre d'appellation. « L'emmanuellisme » n'existe pas ; j'ai dit, le 19 juin, que je souhaitais un congrès pour une clarification politique. Ce n'est pas une fantaisie personnelle. Le problème n'est pas d'assurer une légitimité au premier secrétaire ; personne ne me l'a demandé, et une simple convention aurait suffi. L'essentiel est d'arriver à charger nos pratiques – car je reste persuadé que notre principal problème est notre état d'esprit, nos comportements – et de le faire sur la base d'une orientation politique claire.

Le Monde : N'était-ce pas déjà ce qui était réclamé au Bourget ?

Henri Emmanuelli : Sauf qu'on ne l'a pas fait. On a instauré le culte de l'unanimisme, qui dissimulait, en réalité, un partage du pouvoir. Depuis ce fameux congrès de Rennes, dont on avait dit tant de mal, on n'a fait que perpétuer en permanence le vote de ce congrès, pour se donner à chaque fois une nouvelle bouffée d'oxygène. Je souhaite qu'il y ait, en novembre, plusieurs motions, mais ce n'est pas à moi de le décider : on ne décrète pas les minorités.

Ce qui m'avait frappé, lors du congrès du Bourget, c'est l'absence de clarification politique. On en est sortis incapables de se mettre d'accord sur la question de la réduction du temps de travail, par exemple. Sur ce point-là, moi, je clarifierai. Dans la motion que je présenterai, le principe des trente-cinq heures sans baisse de salaire sera clairement réaffirmé.

Le Monde : « La rentrés devra être sociale », venez-vous de donner pour mot d'ordre. N'est-ce pas le slogan convenu ?

Henri Emmanuelli : Je ne le pense pas. Chaque fois que les socialistes, au gouvernement ou dans l'opposition se sont éloignés de la question sociale, ils ont perdu et leur identité et leur électorat. Notre première préoccupation doit porter sur les questions sociales, pour ne pas nous laisser enfermer dans les discours gestionnalistes, économistes ou monétaristes. Notre attention un devoir d'opposition claire et nette par rapport à une politique de régression sociale ; un devoir, aussi, de critique et de propositions. Car il serait quand même paradoxal, sinon ahurissant, que certains secteurs de la droite puissent se livrer à une critique parfois avancée du libéralisme économique et qu'on reproche, dans le même temps, au Parti socialiste de se laisser enfermer dans une attitude protestataire.

Le Monde : Dans l'immédiat, comptez-vous répondre positivement à la proposition communiste d'engager une mobilisation commune contre la privatisation de Renault ?

Henri Emmanuelli : Je me suis exprimé en disant que, sur ce dossier, les socialistes étaient prêts à se mobiliser avec tous les partis et tous les syndicats qui partagent le même point de vue. La privatisation de Renault ne répond à aucun impératif industriel, et c'est un risque stratégique pour le secteur automobile français.

Le Monde : Dans ces colonnes, Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, suspectait votre parti de vouloir s'ériger « en super-organisation syndicale ». (Le Monde du 23 août). Ce reproche vous paraît-il fondé ?

Henri Emmanuelli : Le socialisme est né de la question sociale, et nul ne saurait lui demander de s'en désintéresser. Quant à la querelle franco-française sur les rapports entre partis et syndicats, c'est un vieux classique. Le Parti socialiste n'a ni la vocation ni les moyens de se substituer à l'action syndicale, mais il a toute capacité – et je le revendique hautement – d'axer prioritairement sa réflexion et son action sur les questions sociales, qu'il s'agisse de défendre l'emploi, le pouvoir d'achat des salariés, le code du travail et l'exercice de l'action et des libertés syndicales. Je ne vois pas où serait le problème.

Le Monde : Espérez-vous restaurer l'union de la gauche pour les élections municipales de juin 1996 ?

Henri Emmanuelli : Il ne s'agira pas de restaurer l'union de la gauche. Nous élaborerons une plate-forme municipale et nous en discuterons avec nos alliés traditionnels du PCF et du MRG. Nous en discuterons, aussi, avec toutes les formations qui sont parties prenantes au processus des assises de la transformation sociale, mais je n'oublie pas, non plus, les formations plus modestes, qui nous ont aidés lorsque nous étions au pouvoir. Je recommanderai à tous nos élus municipaux socialistes d'opérer les rassemblements les plus larges possibles. Je suis persuadé que la critique du libéralisme économique peut rassembler bien au-delà des limites du PS.

Le Monde : Irez-vous jusqu'à reprendre à votre compte le souhait d'une « nouvelle alliance », que Michel Rocard avait présentée en juin dernier ?

Henri Emmanuelli : Il ne faut pas sacrifier à des formules, mais travailler au rassemblement de toutes les forces progressistes. Il n'y a d'ailleurs là-dessus, me semble-t-il, aucun désaccord, mais le dire ne suffit pas, il faut donc concrétiser.

Le Monde : Quelle stratégie préconisez-vous pour l'élection présidentielle ?

Henri Emmanuelli : L'intérêt des socialistes, en général, et de celui qui portera nos couleurs, en particulier, est de ne pas se précipiter. Nous allons manifestement à un affrontement sévère à droite. Il serait vraiment dommage que nous la privions de la possibilité d'aller jusqu'au bout de sa démonstration. Pour une personnalité connue, s'exposer pendant six mois en tant que candidat déclaré à l'élection présidentielle serait une erreur.

Le Monde : Les dénégations de Jacques Delors ne vous dérangent donc pas ?

Henri Emmanuelli : Non. Je considère que nous avons du champ devant nous par rapport à cette élection présidentielle, qui n'est pas la préoccupation essentielle des Français aujourd'hui, même si elle est devenue l'obsession du « microcosme ». Comme tout le monde, je sais lire les sondages, mais, heureusement, les sondages varient avec l'opinion. En toute hypothèse, si je devais agir, je dissuaderais ceux qui voudraient trop se précipiter, plutôt que ceux qui savent attendre

Le Monde : Les ambitions de Jack Lang pour cette élection vous paraissent-elle sérieuses ?

Henri Emmanuelli : Je n'ai d'a priori contre personne. Tout le monde, parmi ceux qui le peuvent, a qualité à être candidat. Ce n'est pas mon rôle de dire à tel ou tel qu'il a le droit ou qu'il n'a pas le droit. Mon rôle de premier secrétaire est de dire : moi, je ne vous conseille pas de vous presser. Ce n'est ni bon pour vous ni bon pour le parti. De toutes les manières, je ne hâterai pas la consultation des militants. Il reviendra à chaque section de désigner son candidat, et, si je suis suivi, nous ne procéderons à cette consultation qu'en fin d'année ou début janvier.


TF1  : mercredi 4 août 1994

P. Poivre d'Arvor : Est-ce que vous voyez-là le début d'un désengagement ? Vous considérez qu'il peut encore être un candidat à la présidentielle ?

H. Emmanuelli : Je n'ai pas eu l'occasion d'en parler avec M. Rocard, mais je ne pense pas qu'il se désengage. Un homme politique ne quitte pas facilement la politique.

P. Poivre d'Arvor : Cela n'exclut pas une candidature possible à la présidentielle ?

H. Emmanuelli : je ne le pense pas, même si aujourd'hui le favori des sondages c'est J. Delors. Encore faut-il que celui-ci le veuille. La vie politique est toujours pleine de rebondissements intéressants. Il ne faut pas faire de pronostics à trop long terme.

P. Poivre d'Arvor : Dans le dernier sondage CSA-La Vie E. Balladur distance F. Mitterrand. Ne va-t-il pas devenir un homme incontournable pour n'importe quel candidat socialiste ?

H. Emmanuelli : Il marche mieux dans les sondages que le déficit de la sécurité sociale ! Est-il en position de présidentiable ? Il en donne le sentiment cet été, d'autant plus que le Président de la République a été un petit peu éloigné des affaires au cours du mois d'août. Je pense que la session budgétaire va très rapidement rétablir les réalités. Il y aura eu une illusion optique pendant un mois. La politique d'E. Balladur et les résultats qui sont les siens ne me paraissent pas faire de lui un Président de la République prédéterminé. Il faudra d'abord qu'il soit candidat !

P. Poivre d'Arvor : Vous souhaitez pousser un poulain avant quelque mois, ou attendre ?

H. Emmanuelli : Mon souhait c'est d'attendre. Le candidat, quel qu'il soit, n'a pas intérêt à être sous les feux croisés du questionnement, y compris le vôtre. La droite va s'affronter. Il ne faut pas que les socialistes interfèrent dans ce débat. Les socialistes ont le temps, jusqu'à la fin de l'année. Début janvier me paraîtrait le bon moment où un candidat socialiste doit se manifester, et où les socialistes devront prendre leurs décisions. Les militants socialistes seront concernés, consultés, je m'y suis engagé.

P. Poivre d'Arvor : Votre positionnement sera « À gauche toute ! » ?

H. Emmanuelli : Le congrès du PS s'ouvre aujourd'hui, j'en attends un positionnement politique clair, un débat sincère et courageux, une nouvelle pratique politique. « À gauche toute ! », c'est une formule. Je crois surtout que le PS devra être déterminé dans son devoir d'opposant, qu'il doit relancer le combat cultural contre le libéralisme économique, qui a des avantages mais qui a tellement d'inconvénients que nous aurions tort de ne pas preuve de courage et d'audace dans la critique de ce système. Et nous devons bien entendu faire des propositions. Il faudra qu'on explique de ce que nous comptons faire.

P. Poivre d'Arvor : Pour le budget, quelles priorités conseillez-vous ?

H. Emmanuelli : Une réduction des impôts, sûrement pas ! Ce n'est pas le moment. Nous avons une certaine reprise économique qui se manifeste en France comme dans tous les pays. On pronostique 1,5/2 en France, un peu plus de 2 en Allemagne : ce n'est pas typiquement français. L'urgence, aujourd'hui, c'est la situation sociale, c'est l'exclusion, le chômage : de ce point de vue-là, la politique qui a été menée jusqu'à présent a aggravé la situation de ces gens ; Le prélèvement de 80 milliards qui a été fait l'année dernière sur le pouvoir d'achat des ménages a eu des conséquences économiques mais aussi sur la situation sociale. À la place du gouvernement, je me préoccuperai de ces exclus, de ces chômeurs.

P. Poivre d'Arvor : Aujourd'hui, on a cru comprendre que le gouvernement n'irait pas jusqu'à la privatisation de Renault. C'est une première victoire ?

H. Emmanuelli : Monsieur E. Balladur a eu la sagesse de reculer, à la fois parce que Renault est un symbole mais aussi parce que le vrai argument, c'est que le secteur automobile en Europe est fragile, même s'il est important. Donc d'une certaine manière, ça devient un secteur stratégique.

P. Poivre d'Arvor : Mais économiquement, ça a beaucoup de sens ?

H. Emmanuelli : Quand on voit ce qui s'est passé en Grande-Bretagne, où la privatisation du secteur automobile l'a fait passer sous contrôle étranger avec tous les problèmes que nous avons pu suivre après, je ne pense pas qu'il faille limiter Madame Thatcher dix ans plus tard ! Et si E. Balladur l'a compris, il fait acte de sagesse et je m'en félicite. Et de toute façon, s'il ne le comprenait, nous nous mobiliserons.

P. Poivre d'Arvor : N. Sarkozy vous a envoyé une pique en disant que les premiers à privatiser c'était vous en autorisant 20 % de la vente à Volvo ?

H. Emmanuelli : Là où Monsieur Sarkozy a raison – c'est ce que je pense, et je le ferai savoir le plus rapidement possible – c'est que les socialistes ont besoin de redéfinir précisément leurs positions par rapport à toutes ces questions de nationalisations, privatisations, appropriations collectives. J'ai l'intention de le faire rapidement, parce qu'il est vrai que la question est un peu floue aujourd'hui, et je ne suis pas sûr que l'opinion s'y retrouve parfaitement. Ça fait partie de cette volonté de clarification que j'ai.


Europe 1 : mercredi 31 août 1994

F.-O. Giesbert : Les sondages favorables pour E. Balladur et ses entretiens ne sont-ils pas décourageants ?

H. Emmanuelli : Il a raison de se garder de tout triomphalisme. Ça a été un peu comme l'été indien. Mais après l'été indien, il y a toujours l'hiver. Il y a une reprise économique mondiale dont la France n'est pas tenue à l'écart. Mais de là à imaginer que les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont résolus, il y aurait un grand pas que je ne franchis pas M. Balladur le sait.

F.-O. Giesbert : Cela fait des mois que vous dites cela !

H. Emmanuelli : Cela ne fait pas des années que M. Balladur est là ! Vous verrez que l'automne remettra les choses d'aplomb, quand les Français prendront conscience d'un certain nombre de réalités qui affectent leur vie quotidienne, notamment leur portefeuille. Ça ira différemment.

F.-O. Giesbert : Qu'allez-vous dire aux Français pour les convaincre qu'ils font fausse route ?

H. Emmanuelli : Il suffit qu'ils regardent leur portefeuille, leur feuille de paie, qu'ils prennent conscience qu'il y a un grand coup de froid sur les salaires comme je le dis depuis un an. Pendant ce temps-là, les profits explosent : plus 29 % en 1994. On annonce la même chose pour 1995. On est dans le cadre classique d'une politique déflationniste de droite. Les Français vont en faire les frais. L'immense majorité des salariés vont en faire les frais. Ils ne le savent pas tout à fait, mais ils doivent commencer à s'en apercevoir.

F.-O. Giesbert : Vous étiez content quand les entreprises faisaient du profit, lorsque vous étiez au gouvernement !

H. Emmanuelli : Selon la vieille rengaine, il faut qu'il y ait beaucoup de riches pour qu'il y ait moins de pauvres ! C'est du XIXe siècle ! On a évolué depuis.

F.-O. Giesbert : On a le sentiment que le grand débat a lieu à l'intérieur de la droite, entre J. Chirac et E. Balladur. Que pouvez-vous ajouter de plus au discours de J. Chirac qui dénonce les risques de déchirement du tissu social ?

H. Emmanuelli : J'ai remarqué que M. Chirac reprenait notre discours. Je suis content que M. CHIRAC se mette à la remorque du PS. Ça ne me dérange pas s'il y a des hommes de droite qui se mettent à parler comme nous. Ce que nous poursuivons, ce sont des objectifs, ce n'est pas une exclusivité de droits d'auteur sur un discours ! M. Chirac : je suis tenté de dire « pauvre M. Chirac ! » On a eu droit au travaillisme à l'anglaise, puis on a eu droit au thatchérisme, maintenant on a droit au social-gaullisme. Le problème de M. Chirac, c'est que finalement, il est aussi instable dans ses objectifs qu'il est actif dans la vie quotidienne. Finalement, chez M. Pompidou, il y avait deux ailes dans son château : il y avait la droite activiste dont M. Chirac est l'héritier ; les conservateurs BC-BG dont M. Balladur est l'héritier. On les retrouver aujourd'hui face à face.

F.-O. Giesbert : Quel est le projet social du PS aujourd'hui ?

H. Emmanuelli : Le projet social du PS consiste d'abord à éviter qu'on mette par terre le compromis social qui existe en France entre le compromis de bien-être social et l'efficacité économique – je pense à la sécurité sociale, au code du travail ; puis faire comprendre aux Français qu'on ne sortira durablement du chômage que si on passe par des politiques de redistribution pour financer de l'emploi. La France est un pays riche qui continue à s'enrichir heureusement. Quand dans un pays riche il y a de plus en plus de chômeurs et d'exclus, c'est qu'il y a un problème de redistribution de la richesse produite. Tel est le cœur du projet social du PS.

F.-O. Giesbert : C'est pour ça que vous dites que les socialistes doivent redevenir socialistes ?

H. Emmanuelli : Ils doivent se souvenir qu'ils sont nés de la question sociale. Leur spécificité, c'est de parler des problèmes de redistribution. C'est de prendre en compte et de porter l'aspiration à l'égalité. À la liberté, c'est déjà fait, tout le monde la revendique. On a eu beaucoup de mal à l'imposer, mais c'est fait. En revanche, l'aspiration à l'égalité reste tout à fait à satisfaire.

F.-O. Giesbert : Ne craignez-vous pas de tomber sous l'accusation d'archaïsme ?

H. Emmanuelli : Depuis le début du siècle, à chaque fois qu'un homme de gauche reste à gauche, il est archaïque. À chaque fois qu'il fait trois pas vers la droite, il devient moderne. Tout cela finit par être très archaïque, finalement !

F.-O. Giesbert : Y a-t-il des gens de droite avec lesquels vous auriez envie de travailler ?

H. Emmanuelli : Je veux travailler avec tous les gens qui sont soucieux de maintenir ce compromis entre le bien-être social et l'efficacité économique. Il y a eu des gens de droite qui par le passé, notamment après la guerre, qui ont contribué à l'élaboration de ce compromis.

F.-O. Giesbert : Qui ?

H. Emmanuelli : Le général de Gaulle, me semble-t-il. C'est bien lui qui a nationalisé Renault que M. Balladur voulait privatiser la semaine dernière et qu'il ne veut plus privatiser cette semaine ?

F.-O. Giesbert : Au congrès de Liévin, vous mettrez au point votre programme ; Pourront-ils alors choisir un candidat ?

H. Emmanuelli : En novembre, les socialistes auront leur congrès. Ils arrêteront leurs propositions. Sur la base de ces propositions, ils élaboreront rapidement une plate-forme et choisiront leur calendrier pour désigner le candidat qui sera le leur ou qu'ils soutiennent.

F.-O. Giesbert : J. Delors marche bien dans les sondages.

H. Emmanuelli : C'est bon signe.

F.-O. Giesbert : Êtes-vous sûr qu'il se lancera dans la bataille ?

H. Emmanuelli : On ne va pas passer l'automne pour savoir s'il est candidat. Ça ne nous regarde pas, laissez-le vivre !

F.-O. Giesbert : Il vous va bien ? Est-il assez socialiste ?

H. Emmanuelli : Tout socialiste qui gagnera me va.

F.-O. Giesbert : S'il ne se présente pas, J. Lang ?

H. Emmanuelli : Il y a une foultitude de candidatures.

F.-O. Giesbert : H. Emmanuelli ?

H. Emmanuelli : Non, je suis candidat au redressement du PS. Je suis candidat à la mobilisation du PS et à la mobilisation de la gauche. La présidentielle n'est pas mon obsession. Cette semaine, je suis plutôt branché sur la rentrée scolaire.

F.-O. Giesbert : J. Glavany avait pourtant cité votre nom,

H. Emmanuelli : L'amitié de J. Glavany est totale.

F.-O. Giesbert : Quel rôle jouera F. Mitterrand dans la campagne ?

H. Emmanuelli : Je n'ai pas de présupposés sur le rôle que jouera ou ne jouera pas l'actuel Président de République. S'il doit faire quelque chose, il le fera savoir en temps opportun.


Paris-Match : 1er septembre 1994

Paris-Match : Posons la vraie question : les socialistes sont-ils « cuits » pour 1995 ?

Henri Emmanuelli : C'est ce que l'on disait en décembre 1980. On donnait 65 % à Giscard et 35 % à Mitterrand. C'est aussi ce que l'on disait un an avant l'élection de 1988 : Barre était déjà élu par les sondages. Et nous ne sommes qu'en août 1994 ! Non, je ne pense pas, au risque de décevoir celles et ceux qui en rêvent, que les socialistes soient « cuits ». Je sais qu'aujourd'hui le rapport de forces n'est pas favorable. Mais d'ici à mars 1995, la masse de l'électorat « libre » d'aller vers un camp ou vers l'autre peut changer d'avis et modifier la donne.

Paris-Match : Comment donc insufflerez-vous vie et moral au PS ?

Henri Emmanuelli : Le PS n'est pas mort. Je vous l'accorde, c'est plutôt de retrouver le moral qu'il a besoin. Pour cela, il faut un positionnement politique clair et une pratique différente. C'est faisable.

Paris-Match : Combien de motions souhaitez-vous voir discuter ou congrès du parti, en novembre ?

Henri Emmanuelli : Lors de mon élection du 19 juin, un autre candidat s'était présenté qui prétendait incarner une « autre ligne politique ». Il serait donc logique qu'il y ait au moins deux motions, pour que les militants puissent choisir. Je pense que, pour avoir une pratique politique différente, le PS devrait renouer avec les règles élémentaires de la démocratie, celles de la majorité et de la minorité. Mais je ne peux pas inventer des lignes politiques différentes de la mienne.

Paris-Match : Selon vous, quelles grandes idées peuvent réveiller la gauche et surtout vos électeurs ?

Henri Emmanuelli : Le Parti socialiste doit réinstaller au cœur du débat politique la primauté de l'homme sur la rentabilité économique et le profit, la primauté de la liberté et de la dignité sur la propriété ; Bref, les socialistes doivent tout simplement redevenir socialistes et ne pas craindre, comme le recommandait Jaurès, de s'attaquer, « au message triomphant qui passe », c'est-à-dire au système idéologique dominant, le libéralisme économique. Il doit aussi s'opposer sans faiblesse à la régression sociale qu'organise Balladur sous prétexte de lutter contre un chômage qui, en réalité et malgré des signes de reprise économique, continue à augmenter et à exclure.

Paris-Match : Vous avez vu samedi le Président de la République. Vous encourage-t-il à reconstruire un PS bis ? Après vingt-trois ans exigence, le parti ne doit-il pas être « repensé » ?

Henri Emmanuelli : Le socialisme n'a pas 23 ans ! Il faisait déjà parler de lui au début de ce siècle et fera toujours parler de lui au début du prochain millénaire. L'aspiration à la liberté et à la justice sociale sont des composantes éternelles de l'espérance humaine qui ne disparaîtront jamais. Quant au parti d'Épinay qui, lui, a 23 ans, il a surtout besoin de retrouver une identité pour pouvoir redevenir un véritable inspirateur d'idées et un acteur indispensable de la vie politique.

Paris-Match : La présidentielle ne va-t-elle pas occulter le débat de fond ?

Henri Emmanuelli : La présidentielle va, au fil des mois, peser de plus en plus lourd. Je ferai tout pour que le débat ne soit pas uniquement axé sur les personnes, même si, s'agissant d'une élection présidentielle, la personne est importante.

Paris-Match : Quel est pour vous le candidat idéal : Delors ? Rocard ? Mauroy ? Lang ? Vous ?

Henri Emmanuelli : Mon candidat idéal, c'est celui qui gagnera. Étant entendu qu'aujourd'hui l'un d'eux à la faveur des sondages… Je dirai, le moment venu, ce que j'ai à dire. Mais ce que je peux vous affirmer dès maintenant, c'est qu'en toute hypothèse ce sont les militants du parti qui choisiront. Je veillerai à ce qu'ils soient consultés. Ne comptez pas sur moi pour vous révéler dès maintenant mon candidat. Je suis persuadé que nous devrons laisser à la droite le champ libre pour exprimer ses divisions.

Paris-Match : Rocard peut-il encore jouer un rôle ?

Henri Emmanuelli : Sans aucun doute. Comme tous les anciens et les futurs Premiers ministres de gauche.

Paris-Match : Quels sont les dix commandements que vous demanderez de respecter à tous les socialistes pendant la campagne ?

Henri Emmanuelli : N'étant ni l'éternel ni Moïse et Montmartre n'étant pas le mont Sinaï, je me contenterai d'un seul : « Sois fier d'être de gauche et gagne : nous sommes avec toi, comme les millions de femmes et d'hommes qui ont besoin de toi ».

Paris-Match : Vos prochains combats ?

Henri Emmanuelli : M'opposer à la régression sociale, au démantèlement du code du travail : poser avec force la question du pouvoir des salariés dans l'entreprise et mobiliser les Français contre la privatisation de Renault. Cette dernière ne répond à aucune nécessité industrielle et ne serait, de la part du gouvernement qu'une forme de provocation symbolique : un Calvet ça va, deux Calvet, cela ferait de gros dégâts !


France 2  : 2 septembre 1994

M. Masure : Vous avez déclaré que les socialistes ne sont pas des grenouilles qui attendent un roi, ce n'est pas très aimable pour J. Delors ?

H. Emmanuelli : Non, mais c'est aimable pour La Fontaine. Nous sommes moins obsédés par M. Delors que vous semblez l'être. Nous ne sommes pas suspendus, nous respirons à pleins poumons, nous réfléchissons, nous allons faire un congrès, des propositions puis une plate-forme. Nous sommes très sereins.

M. Masure : On a tout de même l'impression que certains dirigeants socialistes soutiennent J. Delors un peu comme la corde le pendu ?

H. Emmanuelli : Attendez, le problème n'est pas là. M. Delors n'est pas candidat. Attendez qu'il soit candidat pour savoir si on le soutient ou pas. Ça devient surréaliste. Et ce qui m'inquiète, c'est que pendant ce temps-là, on ne parle pas de monsieur Balladur et on ne parle pas du fait que M. Juppé vient de choisir J. Chirac. Donc, j'ai l'impression que le coup est parti et vous pouvez compter sur les socialistes pour ne pas occulter ce remarquable combat de chefs.

M. Masure : Il vous arrange ce combat de chefs ?

H. Emmanuelli : Car nous attriste un peu mais ce n'est pas aux socialistes de fournir des dérivatifs pour qu'on ne parle pas de ça. Donc lorsque des gens se déclareront candidat au PS, que ce soit J. Delors ou d'autres, on examinera la question, mas pour l'instant nous ne sommes pas sur cette question.

M. Masure : Le problème c'est qu'on n'en voit pas beaucoup d'autres ?

H. Emmanuelli : Et pourquoi pas vous ?

M. Masure : Et si on voit un parti très ancré à gauche et un candidat social-démocrate affiché, ça va faire désordre ?

H. Emmanuelli : Jusqu'à nouvel ordre, je suis socialiste, c'est-à-dire social-démocrate parce que je crois que tous les socialistes français sont sociaux-démocrates même si les appellations varient. Je pense que nous devons avoir un discours marqué, que nous devons avoir une opposition résolue à la politique d'E. Balladur mais je ne vois pas pourquoi ça choquerait tel ou tel candidat au PS. Pour être élu Président de la République pour le camp de la gauche, il faut réunir les voix qui vont du PCF jusqu'aux frontières du centre droit.

M. Masure : Certains ont le sentiment qu'existe au PS la tentation d'entretenir une culture d'opposition de rester à gauche quitte à faire une croix sur la présidentielle ?

H. Emmanuelli : Mais, non, je ne suis pas l'homme des impasses. Faire une impasse c'est une élection, c'est une stupidité. Quand on est militant et qu'on fait de la politique, on assume ses responsabilités devant le suffrage universel et nous les assumerons.