Texte intégral
Le Quotidien : 4 mai 1994
Le Quotidien : Que répondez-vous à ceux qui instruisent contre vous un procès en populisme ?
Bernard Tapie : Ceux qui disent cela sont associés dans une entreprise de démolition. Qu'ils définissent d'abord ce que c'est que le populisme, et on verra qui l'est et qui ne l'est pas.
Le Quotidien : Quand on parle de « populisme » on pense à vous…
B. Tapie : Évidemment puisque je dis des choses que les gens comprennent. Vous savez on peut laisser croire qu'on est intelligent en disant des choses très simples de manière très compliquée. Mais l'intelligence, la vraie, c'est d'être capable de dire des choses importantes de manière simple. Cette affaire de populisme, c'est le moyen pour la soi-disant élite d'écarter tous ceux qui la gênent en revendiquant pour elle le monopole de l'intelligence et du savoir. Mais prenez les quatre têtes de liste qui comptent pour ces européennes, Baudis, Rocard, Chevènement et moi, et faites-nous passer à la télévision une épreuve de culture générale, et en verra qui l'emportera.
Si Gilberte Beaux, qui n'est pas la plus nulle en la matière, dit que je l'ai épatée en matière de marketing, si François Mitterrand, qui n'est pas le plus nul en politique, dit que je l'ai épaté dans ce domaine, si Berlusconi, qui n'est pas le plus nul comme dirigeant sportif, rappelle quand il parle de moi, que l'OM est le seul club qui ait jamais battu le sien régulièrement, c'est peut-être que moi aussi je ne suis pas si nul que cela.
Le Quotidien : On peut être intelligent et réussir, tout en étant populiste. La preuve : Berlusconi.
B. Tapie : C'est effectivement ce qu'on serine aujourd'hui. Par opposition à nos hommes politiques français et par amalgame avec Berlusconi je serais populiste.
Comme personne ne définit précisément le populisme, essayons de comprendre ce que cela veut dire. Première hypothèse : est populiste celui qui dit des choses démagogiques. J'ai dit par exemple qu'il faut rendre le chômage des jeunes illégal…
Le Quotidien : Oui, pourquoi pas rendre aussi la maladie illégale… ?
B. Tapie : Ne faites pas le malin. Il y a un siècle, Jules Ferry a dit « l'école doit être obligatoire ». Et les mêmes disaient : « Qu'est-ce que c'est que cet abruti qui veut rendre l'école obligatoire ? » Je ne sais pas si nous avons les moyens de nous payer la mise hors la loi du chômage des jeunes. Mais c'est un devoir absolu vis-à-vis de nos enfants. Si nous n'y parvenons pas, il se passera deux choses très graves.
D'abord on n'arrivera plus jamais à détecter les feignants qui ne veulent pas travailler. Et ils sont malheureusement quelques-uns chez les jeunes. Ensuite, ou on laissera les mêmes dans un système totalement fou, car quand on donne à un individu le sentiment d'inutilité, on le tue. Ou alors on le condamne à d'autres règles de vie en société que les nôtres. Alors que l'on ne vienne pas me faire chier pour dire ce que ça coûte ou ce que ça ne coûte pas. Quand on a perdu le service militaire obligatoire, on ne s'est pas posé la question de savoir combien ça coûtait. On a dit que c'était indispensable à la vie de la cité, à la démocratie et à la préservation de notre République. Pour le chômage des jeunes, c'est la même chose. Il faut l'éradiquer. Et il faut faire des sacrifices terrifiants pour y parvenir, je les ferai.
Le Quotidien : La volonté ne suffit pas. Promettre ce qui est infaisable, c'est précisément cela la démagogie.
B. Tapie : Écoutez, quand M. Giscard d'Estaing dit qu'il faut « rétablir le plein emploi », personne ne le traite de populiste ou de démagogue. Quand M. de Villiers dit : « Pour mettre fin au chômage, il faut tout simplement créer des emplois » c'est quoi sinon de la démagogie. Arrêtez de me faire marrer ! Si on devait prendre chaque déclaration démagogique comme le signe de la poussée du populisme il y aurait du monde. À ce compte, on est entouré que de ça. Quand Rocard dit : « Les partis politiques ne peuvent être en distorsion avec la volonté du peuple », c'est quoi d'autre ? Quand M. Blanc, socialiste rocardien, organise un référendum à Air France, c'est quoi d'autre ? Imaginez ce qu'on aurait dit si moi j'avais inventé une formule comme celle-là… Entre nous, si j'avais prononcé la phrase de Giscard à la télé, le lendemain, la presse m'aurait découpé à la moulinette. Alors, oublions la démagogie. Je n'en suis pas le porte-parole. Et j'ai au contraire le sentiment d'avoir dit beaucoup de choses que beaucoup n'ont pas le courage de dire.
Le Quotidien : Par exemple ?
B. Tapie : Notamment à propos des électeurs de M. Le Pen, que tout le monde pelote dans tous les sens en continuant de dire que Le Pen est infréquentable. Si populisme = démagogie, je vais faire un livre qui rassemblera toutes les petites phrases et les inventions que nos homme politiques nous ont servies depuis dix ans, et qui sont d'une autre nature démagogique et mensongère que celles que j'ai pu dire jusqu'à présent…
Le Quotidien : Tous, y compris Mitterrand ?
B. Tapie : Je n'oublierai pas Mitterrand, je n'oublierai personne. Prenez M. Balladur. Quand il recule sur des mesures auxquelles il croyait, par la volonté de 30 000 pêcheurs, ce n'est pas du populisme ça ? Ça serait de la bonne gestion peut-être ? Il ne faut tout de même pas déconner.
Le Quotidien : On vous accuse aussi de populisme par référence à la foudroyante ascension de Berlusconi en Italie…
B. Tapie : Cet amalgame avec Berlusconi me semble beaucoup plus sérieux, parce que le phénomène Berlusconi est beaucoup plus dangereux. Celui qui est dangereux, c'est celui qui utilise un potentiel de sympathie et de notoriété fort, gagné à travers des activités qui n'ont rien à voir avec la politique et qui profite d'un désaveu plus ou moins constant de la classe politique, pour transformer cette sympathie en suffrages, c'est ça le vrai danger.
Le Quotidien : Ça, c'est Berlusconi, mais cela ressemble aussi beaucoup à votre histoire…
B. Tapie : Ça aurait pu être moi, si j'étais passé directement des trois premières place du hit-parade des Français IFOP-JDD, que je ne quittais pas quand je faisais du football et des émissions télé, et si j'avais transformé ça directement en voix, en disant : « Les politiques, ce sont tous les cons ! ». Si j'avais été une espèce de mélange de Berlusconi et de Poujade.
Or j'ai fait le contraire. J'ai quitté mes activités professionnelles petit à petit pour me consacrer à une carrière politique. Moi, en rentrant dans un dispositif de parti, j'ai pris soin de bien définir quel était mon camp sans tricher jamais, sans louvoyer jamais, sans divaguer jamais. Moi, j'ai franchi pas à pas les étapes du pouvoir, toujours en relation directe avec mes capacités démontrées : député, deux fois, conseiller régional, conseiller général, ministre, et maintenant chef de parti. Donc, cette faculté de transformer directement la notoriété en voix, je l'ai annulée. Moi, j'ai perdu 40 points. J'étais populaire à 55, 60, 70 % tout le temps. Et le fait est que lorsque je suis rentré dans un camp politique, j'ai annoncé la couleur, et j'ai tout naturellement perdu ceux qui, parce qu'ils étaient d'une autre tendance politique, n'avaient plus envie de me faire confiance. Rien à voir avec Berlusconi.
Le Quotidien : En politique, vous avez surtout été une étoile filante. Ministre à éclipses, député absent, qu'avez-vous prouvé ?
B. Tapie : Comme ministre, j'ai innové dans tous les domaines. J'ai été le seul à faire des tas de choses qui sont aujourd'hui conservées, et tous ceux que je rencontre, de droite comme de gauche, me disent : « Les seules chose qui ont été faites au ministère de la Ville, c'est quand tu y étais ». Voilà pourquoi je trouve un peu dégueulasse, après avoir fait la démonstration que j'avais des idées très précises sur les choses à faire et prouvé que je ne manquais pas de courage pour les faire, on essaie de me faire passer pour un abruti. C'est insupportable.
Le Quotidien : On vous reproche aussi vos nombreux démêlés avec la justice…
B. Tapie : Écoutez, quand ils ont voulu me présenter comme un escroc, cela ne me gênait pas. Les mecs qui passent leur vie à chercher deux thunes pour financer leurs campagnes électorales, et qui viennent me reprocher à moi de me prendre mon propre argent, ça ne me dérange pas vraiment. Et quand j'ai regardé tous ces mecs à l'Assemblée nationale, je me disais : combien y en a-t-il qui doivent faire la pute à longueur d'année pour pouvoir payer leurs campagnes… Ça ne me gêne pas qu'eux me prennent pour un voyou. Mais me prendre pour un con, ceux-là, jamais ! Alors ça, vraiment jamais ! Parce que je ne sais pas s'il existe un autre monde, mais s'il y a en a un autre, je crois qu'on sera tous jugés sur ce que nous avons fait dans la vie, et il n'y en aura pas beaucoup qui seront dans les cinquante premiers Français parmi ceux qui croient appartenir à l'élite.
Le Quotidien : Tête de liste aux européennes, avez-vous un projet pour l'Europe qui vous différencie des autres listes ?
B. Tapie : Je suis intimement convaincu que l'Europe ne peut marcher que si nous construisons une Europe fédéraliste.
Le Quotidien : Ce n'est pas précisément la position la plus populaire en ce moment…
B. Tapie : C'est même ce qu'il y a de plus impopulaire. Et d'ailleurs ça montre une fois de plus que je suis plutôt moins populiste que tous les autres, à commencer par ces « Européens convaincus » qui veulent l'Europe, mais pas celle-là, parce qu'ils préfèrent flatter l'opinion dans ce qu'ils croient être le sens du poil. C'est franchement dégueulasse.
Le Quotidien : Ce créneau devrait être celui de Baudis, pourquoi lui prenez-vous son fond de commence ?
B. Tapie : Parce que moi l'Europe fédérale j'y crois, et je n'ai pas peur de le dire. Baudis n'a pas les couilles pour le faire. Parce que ce n'est pas populaire.
Le Quotidien : Appréciez-vous davantage les positions très claires, dans l'autre sens, d'un Philippe de Villiers ?
B. Tapie : Là, je me marre. Ce patriote qui prend comme numéro deux un Anglais qui a fait fortune en France avant de se barrer aux États-Unis, pour nous expliquer comment il faut faire l'Europe, c'est vraiment génial. Si j'avais fait cela, je ne vous dis pas ce que je me serais pris dans la figure.
Le Quotidien : Comment allez-vous défendre devant les Français une idée aussi peu à la mode que celle de l'Europe fédérale ?
B. Tapie : C'est très simple. Les gens de notre génération ont vécu cinquante piges sans savoir ce que c'est qu'un obus qui tombe dans la rue. Quand on voit la facilité des peuples de tout poil à se mettre des pruneaux sur la gueule pour un oui ou pour un non, je ne suis pas mécontent que le père de Gaulle et les autres nous aient inventé l'Europe communautaire.
Le Quotidien : Vous oubliez la Yougoslavie…
B. Tapie : On accuse l'Europe d'être incapable de régler le problème de l'ex-Yougoslavie. Mais sans l'Union européenne, l'Allemagne serait du côté des Croates et nous du côté des Serbes et nous ne serions pas en train d'essayer de rétablir la paix en Bosnie ; nous serions en train de nous entre-tuer.
De grâce, ne reprochons pas à l'Europe de n'avoir pas été capable de régler des problèmes que nous n'aurions de toute façon pas réglés tout seuls.
Le Quotidien : On vous croyait plus cocardier que cela…
B. Tapie : On est 1 % du monde. Il est temps que l'on fasse partie d'un ensemble à la bonne dimension, comme le sont les États-Unis, et pas seulement membre d'une espèce de club. L'Europe ce n'est pas l'UEFA. Et cela ne retire rien à mon patriotisme, ni à mon envie d'être plus fort que les Allemands. Mais j'ai toujours envie d'être meilleur que les Allemands. L'Europe fédérale, telle que je la conçois, ce n'est pas ringard. C'est la seule issue.
Le Quotidien : Votre liste perturbe surtout la gauche. Pourquoi combattre des gens qui vous ont porté au pinacle ?
B. Tapie : Ces gens-là ne m'ont jamais adoré. Ils m'ont utilisé.
Le Quotidien : Que se passera-t-il si Rocard essuie un échec sévère le 12 juin prochain ?
B. Tapie : Est-ce qu'on change tout en ne changeant rien ? Est-ce qu'un jour on va enfin admettre qu'on ne peut rien changer si on ne bouge pas les choses et les gens ?
Si Rocard réussit, ce sera la démonstration qu'il est un présidentiable possible. Est-ce que ce sera suffisant pour battre la droite ? La question se pose plutôt dans les rangs de la droite que dans ceux de la gauche. S'ils continuent à s'entrebattre, tout est possible.
Le Quotidien : Mais si Rocard échoue ?
B. Tapie : En cas d'échec de Rocard, on n'assistera pas seulement à une remise en cause de la gauche, mais à une redistribution de toutes les cartes politiques. Jusqu'ici notre vie politique était scandée par un choix binaire obligatoire, qui ne correspondait ni à l'envie des gens, ni à leur opinion, ni d'ailleurs à ce qui se passe partout dans le monde. L'élection européenne fait éclater cette absurdité au grand jour. La preuve : la liste Rocard est bien plus proche de la liste Baudis que la liste Baudis ne l'est de celle de De Villiers et celle de Rocard de la liste Chevènement.
Le Quotidien : Il n'empêche que les présidentielles auront lieu dans un an, et qu'il faudra bien un porte-drapeau de la gauche. Alors qui, si ce n'est pas Rocard ?
B. Tapie : Si Rocard ne réussit pas, cela ne veut pas dire qu'il faudra remettre la gauche en cause. Elle se redéfinira avec un autre.
Le Quotidien : Quelqu'un issu du PS ?
B. Tapie : On verra, si ça se trouve, il n'y aura personne pour gagner si Rocard perd. Mais la gauche ne manque pas d'hommes. Il y a Delors, Lang et Kouchner. Et pourquoi pas Badinter ou… une surprise.
Le Quotidien : Vous avez dit récemment que vous ne vous sentiez pas prêt pour le rôle. Est-ce que votre espoir est d'être l'arbitre de la partie à défaut d'être le candidat de la gauche ?
B. Tapie : Bien sûr. C'est pour cela qu'ils ne veulent pas que je fasse un bon score. Cela va de soi. Ça me plairait d'être à la table quand on désignera le taulier. Pour être certain que ceux qui m'aiment seront bien représentés.
Le Quotidien : Comment mesurez-vous l'hostilité de Rocard à votre égard ?
B. Tapie : Rocard refuse le débat télévisé que je lui propose. Pourtant les Français de gauche ont bien envie de comprendre ce que c'est que la gauche aujourd'hui. Ils ont envie de comprendre la différence entre radicalisme et socialisme.
Le Quotidien : Et c'est quoi cette différence ?
B. Tapie : Il y a ceux qui pensent que pour régler le problème du chômage, il faut faire quatre jours payés quatre jours, et ceux qui, comme moi, pensent qu'au contraire il faut travailler plus qu'avant. Moi, je pense qu'il faut travailler six jours et non pas cinq, parce que pour créer des richesses il faut travailler davantage. Rocard pense qu'il faut travailler plutôt moins que plus. Là il y a un écart. Et les gens ont le droit de comprendre pourquoi.
Le Quotidien : Rocard refuse un débat avec vous, c'est de bonne guerre. Est-ce le seul reproche que vous ayez à lui faire ?
B. Tapie : Il y a aussi l'opération de lobbying anti-Tapie que mènent les copains de Rocard. Ce lobbying auprès des rédactions du « Monde », de « Libé », du « Nouvel Obs » ou du « Point » … est orchestré par M. Tony (Ndlr Tony Dreyfus). Et ça, c'est insupportable. C'est inefficace et insupportable. Et ça risque de m'énerver, au point que les derniers jours de la campagne, je vais finir par me fâcher.
Le Quotidien : Certains observateurs pensent que l'Élysée vous a aidé à recruter pour votre liste. Par exemple en poussant Catherine Lalumière à vous rejoindre…
B. Tapie : D'abord la liste Energie radicale est une belle liste. Et nous n'avons eu besoin de personne pour la constituer. Pour ce qui concerne Catherine Lalumière, elle n'a pas demandé de feu vert à l'Elysée, et si elle l'avait demandé, elle ne l'aurait pas eu.
Le Quotidien : Comme Maurice Benassayag ?
B. Tapie : Benassayag m'a dit, à moi personnellement, qu'il était d'accord, mais qu'il avait demandé au président qui lui a dit non.
Le Quotidien : Est-ce la même raison qui a poussé le président de SOS-Racisme à refuser ?
B. Tapie : C'est moi qui n'ai pas voulu. Pourtant, il me l'a encore demandé à 9 heures du soir la veille de la publication de la liste. J'ai pensé que ce n'était ni bon pour moi, ni bon pour lui. Le mettre sur la liste, cela aurait fait un peu musique…
Le Quotidien : Pourquoi avoir refusé Soisson, votre président de groupe à l'Assemblée nationale ?
B. Tapie : Parce que Soisson, en politique, c'est tout ce que je ne veux pas qu'on soit. Avec lui, on n'est plus dans le binaire mais dans le quadrinaire. Non, ce n'est pas sérieux. Soisson il y a une carrière à assurer. Il a des qualités énormes. C'est un très bon ministre, et il a des qualités exceptionnelles d'organisateur politique. Mais moi, je suis trop exposé pour pouvoir m'associer avec un gars qui est un peu à droite, un peu à gauche, un peu devant, un peu derrière.
Le Quotidien : Pour convaincre, comptez-vous surtout sur la télévision ?
B. Tapie : Écoutez, pour l'instant, je n'ai été invité à aucun débat sur l'Europe. Il y a eu déjà trois « Heure de vérité », trois « 7 sur 7 », un débat public sur TF1, un autre sur France 3. Le seul à n'avoir été dans aucun de ces débats, c'est moi.
Le Quotidien : On vous dit pourtant très lié aux directions des chaînes…
B. Tapie : Quand j'ai su que je n'étais pas invité au débat de TF1, contrairement à ce qu'ils ont dit, j'ai demandé pourquoi. Et on m'a répondu que « ce n'était pas un débat sur l'Europe, mais un rééquilibrage par rapport à l'émission de Balladur ». Donc on se fout de moi. Mais personne n'empêchera Tapie de faire deux villes par jour à partir du 8 mai et jusqu'au 12 juin. Et là, je rencontrerai quatre à cinq mille personnes. Et croyez-moi, il est en train de se passer un truc énorme. Je le sens depuis huit jours. Les Français sont maintenant avec moi comme les Marseillais. Le courant passe.
Le Quotidien : Dans votre campagne, ne craignez-vous pas d'être handicapé par les nombreuses affaires où vous êtes mis en cause ?
B. Tapie : Ecoutez, ça suffit comme ça. Si vous voulez savoir ce que pensent les gens, venez suivre nos réunions. À chaque fois je parle deux heures et demie. Et je réponds aux questions de la salle, elles portent sur tous les vrais sujets et jamais sur ce que vous appelez « les affaires ». Je n'en entends parler qu'à l'occasion des points de presse. Alors là, on me demande ce que le juge Beffy m'a dit, et puis on me parle de Bernès ou de Testut… C'est hallucinant.
Le Quotidien : Vous ne pouvez tout de même pas vous prétendre victime des médias qui ne font que leur métier.
B. Tapie : Ma liste va faire un tabac et on ne m'interroge que sur des choses ressorties d'on on ne sait où. Par exemple quand trois magazines reproduisent, au mot près, les mêmes articles qu'il y a un an et demi sur les finances de l'OM, sans que rien, n'ai avancé d'un centimètre. Alors comprenez que les gens se disent maintenant qu'on les prend pour des imbéciles. C'est trop facile de m'interroger pendant une heure de vérité uniquement sur le foot, les affaires, la justice sans me poser une seule question politique, ni sur l'Europe, ni sur le chômage, et d'écrire ensuite dans des chroniques que je n'ai pas d'idée. C'est comme pour « le Monde ». À chaque fois qu'il parle de moi, c'est pour évoquer les comptes de l'OM, ou pour raconter que je suis démuni d'idées. Mais pas une fois un journaliste du « Monde » ne m'a interrogé sur la politique. Je fais 68 % à Marseille. Mais pour eux, c'est peut-être une ville de zombis.
RTL : lundi 9 mai 1994
M. Cotta : M. Aubry vous accuse de ne proposer que des solutions-miracles et de baigner les Français dans l'illusion. Que lui répondez-vous ?
B. Tapie : Si on devait faire l'inventaire de ce qu'elle a fait dans sa vie au cours des dix dernières années et de ce que j'ai fait, personne ne pourrait contester que je sais agir et qu'à chaque fois j'ai mené des combats difficiles avec parfois les échecs, mais aussi des succès. Si elle parle des problèmes de Le Pen, je crois avoir résolu à Marseille pour l'insécurité qui régnait autour du stade et j'ai pris toutes les mesures qu'il fallait pour qu'il n'y ait plus de bagarres. Quand 1,1 million d'enfants vont en vacances pour la première fois quand j'étais ministre de la Ville, ce sont des mesures qui ont été comprises.
M. Cotta : Elle a dit qu'il ne suffisait pas de dire le chômage des jeunes illégal pour résoudre le chômage et qu'il ne suffisait pas de demander que la Bosnie entre dans l'Union européenne pour que la guerre cesse.
B. Tapie : Cela prouve d'abord que le PS s'est laissé enfermer dans un conformisme qui fait que dès qu'on propose une solution différente aux schémas qu'ils ont en tête, on devient totalement en dehors de la réalité. Le chômage des jeunes doit être déclaré illégal. Après, on verra comment faire pour le financer. Le jour où on a déclaré que le service militaire était obligatoire, c'était parce que la cité, la ville, le pays dépendaient de cette décision. On ne peut plus laisser les jeunes qui sortent de l'école dans le chômage. Cela coûte 70 milliards. Est-ce que la France est prête parce que c'est notre devoir, on doit se sacrifier pour la jeunesse et a les moyens de financer 70 milliards ? Il y a 10 milliards rien qu'avec le 1 % patronal qui ne sert à rien. On va vous les additionner les milliards qu'il faut payer pour que les jeunes aillent au travail.
M. Cotta : Il vaut mieux les additionner avant !
B. Tapie : Exactement. Mettez-les au travail, après, vous en ressortirez des jeunes qui auront eu au moins le pied à l'étrier une fois. J. Ferry a déclaré l'école obligatoire il y a plus d'un siècle. Ça avait fait sauter tout le monde de la même manière ! On estimait que le petit gars qui gardait les vaches n'avaient aucune chance un jour d'apprendre l'algèbre. Ce n'est pas démagogique que de dire que les jeunes ne peuvent plus rester au chômage.
M. Cotta : Quand on vous parle du populisme, que répondez-vous ?
B. Tapie : Je m'en fous. Le problème n'est pas de savoir ce qu'est ou ce que n'est pas Tapie. Il n'a aucune importance. L'Histoire ne retiendra rien de son passage.
M. Cotta : Vous parlez de vous à la troisième personne ?
B. Tapie : Oui et ça n'a pas d'importance. La seule chose qu'on veut opposer à des idées qui sortent de l'ordinaire, c'est d'essayer de les discréditer en discréditant les gens qui en parlent. Cela ne m'intéresse pas de parler de moi lorsqu'on parle du chômage. Lorsque j'ai créé les premières écoles pour les gosses sans formation, on a aussi dit que c'était utopique. On en a envoyé 10 000 depuis. Il faut arrêter de croire, dès lors qu'on sort d'une idée qui n'est pas standard… Un exemple : Séguin, peut-être se trompe-t-il sur le référendum, est-il populiste ?
M. Cotta : Vous êtes pour le référendum ?
B. Tapie : Je suis contre. Mais si j'avais sorti ça, ce serait la une des journaux pour dire « vous vous rendez compte, Tapie, quelle audace, quel culot ! ». Quand M. Rocard dit qu'il faut arriver à la semaine des quatre jours au moment où on a besoin de créer de la richesse, si Tapie sort une connerie pareille, ce serait repris partout. Tous les hommes politiques recherchent. Quelquefois, on trouve, d'autres fois on ne trouve pas. Il n'y a pas de raison qu'il y en ait qui aient le label du droit à dire des choses un peu utopiques et d'autres qui sont plus populistes, plus démagogiques.
M. Cotta : N'êtes-vous pas le perturbateur numéro un de la gauche ?
B. Tapie : On pourrait peut-être en France un jour accepter qu'on soit vraiment et sincèrement à gauche sans être forcément le meilleur support de M. Rocard. Ou alors vous estimez que M. Rocard est le seul label qui a le droit d'incarner aujourd'hui la gauche française de demain. Si c'est cela, votre gauche, ce n'est pas la mienne !
M. Cotta : Est-ce celle de F. Mitterrand ?
B. Tapie : Objectivement, ce n'est pas faire injure à quiconque que de constater pour l'instant qu'on a plus donné, nous les radicaux de gauche, les signes d'affection à l'égard du président de la République que le PS actuel. En dehors de ce constat qui fait que dans son gouvernement, au moment où le président de la République avait un Premier ministre de gauche, il y avait des radicaux de gauche, il y en avait d'autres. Il ne faut pas ramener la vie politique française au sacro-saint arbitrage de tel ou tel. Actuellement, Rocard incarne une partie forte de la gauche. Il va lui faire faire un score important. Pour que le président de la gauche soit au pouvoir, il faut qu'il y ait d'autres composantes avec lui.
M. Cotta : Vous dites que si M. Rocard faisait largement moins que 20 %, les cartes seraient redistribuées.
B. Tapie : Évidemment. On ne va pas se battre pour un président qui n'est pas capable de battre le candidat de droite.
M. Cotta : Mais si vous contribuez à lui enlever des voix ?
B. Tapie : Dans un rapport de forces classiques où le PS était à peu près à 9,5 fois plus fort que les radicaux de gauche, si le PS devient juste le double, il faudra regarder s'il n'y a pas quelqu'un qui est capable d'associer l'ensemble des voix de gauche pour faire plus de voix. Pour l'instant, Chevènement ne prend pas le chemin pour faire un pourcentage de voix pour soutenir M. Rocard après. Pourtant, on ne lui fait pas de procès d'intention, alors qu'il est vraiment de gauche. Chacun a sa famille. Les socialistes ne s'occupent pas de savoir qui sera éventuellement présidentiable chez les radicaux de gauche.
M. Cotta : Vous en occuperez-vous ?
B. Tapie : Non. La seule élection qui m'intéresse, c'est celle de Marseille. Les autres ne m'intéressent pas.
M. Cotta : Comment interprétez-vous le fait que tous les problèmes que vous avez avec la Justice ne vous nuisent pas ?
B. Tapie : Les problèmes sont préliminaires. Les gens ne sont pas dupes. Jusqu'au jour où j'ai été ministre, je ne savais pas comment c'était fait, un juge d'instruction. Au cours des 12 derniers mois, il y a eu 18 chefs d'inculpation. Il y a une disproportion qui ne fait de doutes pour personne. On est dans une période très troublée où chacun a des raisons de souffrances : il y a des femmes seules, des gens au chômage, des gens malades. Le fait est que c'est la réaction face à cette adversité, face à ces coups durs qui fait que de temps en temps, les gens disent « tiens, on ne le savait pas courageux. On le savait un peu malin ».
M. Cotta : C'est courageux ?!
B. Tapie : Oui, quand on s'acharne comme ça sur quelqu'un. Si ça vous arrive un jour, je ne suis pas sûr que vous aurez de la résistance comme moi. C'est difficile de résister à cela. On ne m'a encore jamais accusé de mettre la main dans une caisse avec de l'argent public. Les gens font une grosse distinction entre ceux qui se prennent leur argent et ceux qui prennent l'argent dans la caisse de la mairie, du Conseil régional ou la caisse de l'État. Le bon public sait faire cette différence.
M. Cotta : Vous êtes pour l'Europe fédéraliste ?
B. Tapie : Ce n'est pas très populiste ! Il faut arrêter de dire « on est pour l'Europe, mais… ». Ou on l'est, ou on ne l'est pas. Être fédéraliste, c'est donner beaucoup de libertés aux nations et aux peuples qui y sont, plutôt que d'essayer de faire une espèce de bouillabaisse de faux semblants, de pouvoirs extrêmement forts sur des sujets qui n'ont rien à voir avec la vie des gens, et de ne pas avoir une unité de pensée avec des moyens d'agir. L'Europe, c'est la défense, l'environnement et l'organisation économique. Tout le reste dépend des nations et de leur capacité à savoir faire face eux-mêmes, sans que l'Europe s'en mêle.
Globe Hebdo : 11-17 mai 1994
Est-il populiste ? Est-il dangereux ?
Bernard Tapie intrigue, agace et suscite les analyses les plus contradictoires. Ainsi, dès 1988, Thierry Saussez, conseil en communication, l'assimilait à Jean-Marie Le Pen et faisait des deux hommes des « jumeaux du populisme ». Depuis, le qualificatif a fait florès et, d'Olivier Duhamel, politologue présent sur la liste européenne du PS, à Alain Minc, la thèse a circulé et même enflé ces derniers jours. Le verdict du jury de 21 intellectuels que nous avons réunis vient pourtant nuancer ce jugement.
Première tendance (minoritaire) : certains voient en lui un Berlusconi en puissance, un démagogue dangereux, voir pour certains la honte du système politique français.
Deuxième tendance : le qualificatif de populiste n'a que peu de sens et Bernard Tapie n'est ni plus ni moins qu'un homme politique comme les autres, doté, comme eux, de la même capacité de démagogie.
Troisième tendance (majoritaire) : il n'y a rien à craindre d'un Tapie dont la popularité ne saurait être confondus avec le populisme. De façon générale pour les intellectuels qui se prononcent dans ce sens, Tapie reste de gauche et ne peut en aucun cas être confondu avec Le Pen, Berlusconi et l'extrême droite.
Il y a donc un « cas Tapie » qui ne s'inscrit pas dans quelques idées reçues, un cas Tapie compliqué et complexe, comme en témoignent les intellectuels (peu suspects de faiblesse à l'égard du populisme) que nous avons interrogés. L'avenir de Bernard Tapie dépendra donc de sa capacité à faire la preuve que le capital de sympathie dont il dispose est convertible, en confiance, cette fois.
Il se défend : « Tous les politiques sont des populistes »
Globe Hebdo : Bon, eh bien, le populisme, pour commencer ?
Bernard Tapie : Certains intellectuels utilisent souvent des formules ou des mots compliqués pour exprimer des choses banales. Pour montrer que leur langage est exactement au diapason de leur intelligence. Tu prends l'aristocrate le plus raide de France, il porte toujours ses initiales sur sa chemise !
Globe Hebdo : Les intellectuels, c'est l'Ancien Régime ?
Bernard Tapie : Non, mais nous sommes tous à la recherche du distinguo. L'intello a envie de vite faire savoir qu'il est un intello.
Globe Hebdo : Et alors, les intellectuels auraient tort vous concernant ?
B. Tapie : Le populisme, c'est, je crois, le contraire de ce que je fais. Exemple, je commence la campagne européenne avec un Manifeste pour une Europe fédérale, ce qui est l'argument actuel le plus impopulaire. Et puis, je passe mon temps à dire des trucs que les autres n'osent pas dire, et surtout impopulaires ! La politique est un argument de séduction pour rafler des voix, mais cela a toujours été ainsi. Tous les programmes politiques deviennent démagogiques lorsque l'on sait que des propositions populaires ou séduisantes ne pourront pas être tenues.
Globe Hebdo : Tous les politiques sont donc des populistes ?
B. Tapie : Obligatoirement ! Si être populiste, c'est aller dans le sens du poil du plus grand nombre.
Globe Hebdo : Ne confondez-vous pas populisme et démagogie ? Et que faites-vous de Le Pen ?
B. Tapie : Le Pen dresse l'inventaire des mauvaises humeurs des gens et va donc dans leur sens. Moi, en meeting à Marseille, que je dis : « Arrêtez de dire qu'il y a trop d'Arabes, ce n'est pas ça votre problème majeur », je suis à l'opposé du populisme. Paradoxalement, il en va de même lorsque j'affirme que je veux rendre illégal le chômage des jeunes car cela flatte les jeunes, qui en principe ne votent pas. Et ça irrite évidemment tous les autres, qui considèrent à juste titre que le chômage est dramatique pour toutes les tranches d'âge.
Globe Hebdo : Cette sorte de « Y'a qu'à », si ce n'est pas du populisme…
B. Tapie : Mais, demain, si j'ai un vrai pouvoir, c'est la première mesure que je prends ! C'est le même débat que lorsque Jules Ferry a décrété l'école obligatoire. Relisez les réactions de l'époque : « On ne va pas apprendre l'algèbre aux illettrés qui gardent les moutons ! ». Ferry s'était lancé dans ce combat parce qu'il considérait qu'on ne pouvait plus laisser de côté les illettrés. Aujourd'hui, le chômage représente un enjeu aussi fondamental, car si, dans dix ans le problème n'est pas résolu, on ira vers la guerre civile. Or, il est impossible d'admettre qu'un môme en âge de bosser ne puisse pas le faire.
Globe Hebdo : Encore un effet d'annonce de plus ?
B. Tapie : En aucun cas !
Globe Hebdo : Comment faire, alors ?
B. Tapie : C'est jouable. Si on avait écouté ce que je disais il y a quinze ans sur la nécessité de ne pas laisser mourir les entreprises en difficulté on n'en serait pas là aujourd'hui. Ceux qui m'ont cru, Bolloré, Pinault, Arnaud, ont fait fortune et leurs secteurs d'activité restent bien vivants. Des quarante boites moribondes que j'ai reprises, aucune n'a redéposé le bilan depuis. Une bonne annonce n'est donc pas forcément de la démago, ni une connerie !
Globe Hebdo : Vous deviez garder Adidas cent ans !
B. Tapie : Ça n'a rien à voir.
Globe Hebdo : Bon, alors quel est le plan Tapie !
B. Tapie : Ce n'est pas le plan Tapie. C'est le plan du MRG, qui sortira dans quelques jours. Nous savons évalué son coût : 70 milliards. Très peu de choses par rapport aux sommes gaspillées pour des faux boulots, de faux stages et de mauvaises formations.
Globe Hebdo : Qui sont les jeunes intéressés par vos mesures ?
B. Tapie : Tous les jeunes de moins de 25 ans. C'est pour moi une obsession. Un gosse qui n'a pas travaillé pendant les premières années de sa vie ne travaillera jamais. Bien sûr, le chômage est un fléau à tout âge, mais un jeune qui n'a jamais connu l'organisation du travail en entreprise s'installe dans un autre univers, et on ne peut plus le faire revenir dans celui du boulot. Il faut donc placer les jeunes, tous les jeunes, en activité. Mais attention ! Parmi ces jeunes, il y a aussi, comme il y en a toujours eu, des fainéants, des marginaux qui ne font pas l'ombre d'un effort pour s'inscrire dans la « mécanique » du travail !
Globe Hebdo : Et de ceux-là, on fait quoi ?
B. Tapie : S'ils veulent rester à la charge de la société, il faudra qu'ils effectuent des tâches d'intérêts général. On n'a plus les moyens de les nourrir à ne rien faire !
Globe Hebdo : Ce plan précis ne sera pas bloqué par les pesanteurs administratives ?
B. Tapie : On m'avait promis un même enfer lorsque je me suis installé au ministère de la Ville. En un an, on a fait davantage pour la ville que ce qui avait été fait avant. J'ai poursuivi les contrats Plan-Ville de Delabarre. J'ai inventé les maisons du citoyen, proposé les juges de paix, les maisons de quartier, mobilisé 5 000 appelés du contingent et envoyé à peu près 500 000 gosses en vacances par an, pour la première fois de leur vie.
Globe Hebdo : Quelle institution existante pourrait se charger de faire appliquer votre plan ?
B. Tapie : Un ministère « convergent », qui fédérerait des membres de l'Éducation nationale, des Affaires sociales et du Travail.
Globe Hebdo : Pourquoi d'autres n'ont-ils pas eu cette idée plus tôt ?
B. Tapie : Demandez-leur ! En tous cas, au cours de cette campagne européenne, croyez-moi, les partis politiques ne pourront plus se dissimuler. Car nous allons les forcer à prendre position sur des mesures très impopulaires, et tout le monde verra ce qu'ils ont derrière la tête. Par exemple, demandons publiquement pourquoi 320 000 retraités quittent leur emploi à 40 ans pour prendre un deuxième métier ? Il est inadmissible que certains conservent deux rémunérations. Dorénavant, il faut interdire ces cumuls.
Globe Hebdo : La réduction du temps de travail à 35 heures que proposent les socialistes, c'est une bonne piste ?
B. Tapie : Comme progrès sociale et comme amélioration de la vie, je suis évidemment pour. Mais cela n'aura aucun effet pour résorber le chômage. Tous les pays riches, ceux qui ont le moins de chômage, sont ceux dans lesquels on travaille le plus !
Globe Hebdo : L'usage du référendum dans l'entreprise, ce n'est pas une bonne approche ?
B. Tapie : Je traiterai pendant la campagne électorale du scandaleux référendum d'Air France. En voilà du populisme pur et dur ! Qu'un énarque explique à ses employés que faute de se serrer la ceinture il n'y a pas de salut possible, ça, même les plus démagos n'y avaient pas pensé ! En réalité, dans notre système perverti, il y a deux sortes de gens. Ceux qui ont un label de respectabilité et qui, de ce fait, peuvent tout se permettre : tout, tout et encore tout ! Dans la majorité actuelle, les exemples ne manquent pas. Et puis ; il y a les autres, comme moi, qui n'ont pas la respectabilité suffisante.
Globe Hebdo : Pourquoi ?
B. Tapie : Mais parce que la lutte des classes n'est pas morte ! Mais plus au sens marxiste. J'étais ministre d'un gouvernement de gauche et fier de l'être, mais on était seulement deux fils de prolos sur quarante, Béré et moi. En plus, j'ai commis trois fautes. D'abord, je viens d'un milieu où normalement on ne se hisse pas à la place où je suis arrivé. Ensuite, quand par hasard, et avec beaucoup de chance, un type comme moi y parvient, il tombe à droite et devient un bel alibi. Pour expliquer : « Levez-vous bordel, tout le monde peut y arriver ! ». Enfin, troisième faute, en bonus, j'ouvre ma gueule pour dire le contraire !
Globe Hebdo : Vous avez une preuve ?
B. Tapie : En 1986, j'écris un livre, Gagnez pour expliquer cela ; Les « bien-pensants » ne l'ont pas lu. Ils ont probablement cru, en voyant le titre, que c'était un Sulitzer de plus !
Globe Hebdo : Pourquoi être entrés en politique alors que vous cumuliez tant de handicaps ?
B. Tapie : À cause de Marseille ! En 1988, je faisais du foot dans mon coin et qui je vois arriver ? Le Pen, Mégret, Stirbois, Martinez… ils étaient convaincus de prendre la ville. C'était terrifiant, d'autant plus qu'ils étaient associés à Gaudin et qu'ils ont, grâce à ça, failli réussir.
Globe Hebdo : Vous auriez dit : « À 12 % aux européennes, c'est Tapie qui nomme le taulier ». Vrai ou faux ?
B. Tapie : Mais c'est n'importe quoi !
Globe Hebdo : Reconnaissez que vous voulez vous rendre incontournable à gauche.
B. Tapie : Sincèrement, ma seule envie, aujourd'hui, c'est d'être, l'année prochaine, maire de Marseille. Je n'ai aucune autre envie politique.
Globe Hebdo : C'est dans ce but que vous avez investi le MRG ?
B. Tapie : On ne peut plus raisonner de manière bipolaire. Le radicalisme, de ce point de vue, est une notion des plus modernes.
Globe Hebdo : Qui s'appuie sur quelles valeurs ?
B. Tapie : La laïcité, une dimension humaine réelle et, surtout, l'harmonie de l'individu avec la collectivité…
Globe Hebdo : Vous citez le philosophe Alain dans le texte…
B. Tapie : J'ajoute que, sur les trois enjeux essentiels que sont la santé, la justice et le savoir, le service public remplira toutes ses fonctions. Mais il est le seul à pouvoir le faire.
Globe Hebdo : Le radicalisme façon Tapie, c'est donc une force d'avenir ?
B. Tapie : Oui, beaucoup plus que le socialisme qui ne peut plus répondre aux attentes. Dieu merci, il a toujours raison d'être avec sa créativité, son impertinence et son utopie. Mais on ne gouverne pas avec ça. Les socialistes les plus convaincus s'en sont d'ailleurs aperçus.
Globe Hebdo : Quelle partie de la population cela représente-t-il ?
B. Tapie : Tous ceux et ils sont très nombreux en France qui sont attirés par les valeurs radicales sans le savoir encore.
Globe Hebdo : Le radicalisme, c'est aussi la franc-maçonnerie…
B. Tapie : Je ne suis pas maçon, mais c'est une pensée noble.
Globe Hebdo : Que répondez-vous aux socialistes qui vous critiquent ?
B. Tapie : On ne peut pas parler d'un socialisme aujourd'hui, parce que, dans un même mouvement, on retrouve un Julien Dray, un Bernard Kouchner, un Olivier Duhamel et un Henri Emmanuelli. Ou encore Martine Aubry, dont tout le monde sait le mal qu'elle pense de Rocard et qui dimanche à 7 sur 7 a joué les pro-Rocard et les anti-Tapie ! Mine est sûrement passé par là !
Globe Hebdo : Hypothèse : Tapie renforce le MRG et recrute au PS. Avec qui travaille-t-il ?
B. Tapie : Tous les authentiques, et il y en a beaucoup.
Globe Hebdo : Des noms !
B. Tapie : Julien Dray.
Globe Hebdo : Emmanuelli ?
B. Tapie : Oui.
G. H.: Mauroy ?
B. Tapie : Banco !
Globe Hebdo : Rocard ?
B. Tapie : Non.
Globe Hebdo : Jospin ?
B. Tapie : Oui, celui-là, oui.
Globe Hebdo : Quels sont vos critères ?
B. Tapie : Les authentiques contre les autres.
Globe Hebdo : Et comment mesurez-vous cette authenticité ?
B. Tapie : L'authenticité, c'est : « Tu es ce que tu dis ».
Globe Hebdo : Qui incarne le mieux l'héritage mitterrandien ? Le MRG ou le PS ?
B. Tapie : Hory, Zuccarelli et moi et presque tous les radicaux, on est plus fidèle à Mitterrand que Rocard à ses amis.
Globe Hebdo : Pourquoi ça ne colle pas entre Tapie et Rocard ?
B. Tapie : J'aime bien Jean-Paul Huchon, mais tant que les rocardiens utiliseront Tony Dreyfus comme porte-flingue, on ne pourra pas être très amis…
Globe Hebdo : Pourquoi ?
B. Tapie : Parce qu'il est le dernier à pouvoir donner des leçons de morale. Il sait que je sais…
Globe Hebdo : Rocard peut-il être président de la République en 1995 ?
B. Tapie : Oui, je le pense, vraiment. Et si avec nos deux listes nous faisons 33 % ou 34 % aux européennes, il le sera !
Globe Hebdo : Rocard est un bon candidat de second tour ? Il vous apparaît suffisamment charismatique et rassembleur ?
B. Tapie : Dans un an, l'état de désunion de la droite peut être tel que le candidat qui viendra en tête de la gauche sera président.
Globe Hebdo : Et ce candidat, c'est Rocard ?
B. Tapie : À l'heure qu'il est, oui.
Globe Hebdo : C'est le meilleur, c'est le seul ?
B. Tapie : Ce n'est ni le seul, ni le meilleur. Mais, aujourd'hui, il n'existe pas d'autre schéma possible.
Globe Hebdo : Et à droite, si Chirac et Balladur se présentaient l'un contre l'autre ?
B. Tapie : Pour l'instant, les Français préfèrent encore Balladur. Mais Chirac est le candidat légitime de l'appareil RPR. Si les candidats légitimes se mettent à ne plus être candidats, parce qu'un candidat plus populaire qu'eux sort de leurs rangs, c'est la fin des partis politiques. Je pense donc qu'il ne peut y avoir un autre candidat dans un parti que celui désigné par l'appareil. La seule possibilité de voir Balladur candidat en plus de Chirac, ce serait que le Premier ministre parvienne à être le candidat de l'UDF.
Globe Hebdo : Demain, il faut recomposer la gauche atomisée : existe-t-il une méthode Tapie ?
B. Tapie : Il ne faut pas se gargariser de mots derrière lesquels on range trente-cinq ans d'histoire, tout en projetant les trente années à venir. Aujourd'hui, la question est : « Quels sont ceux qui sont proeuropéens ? » Ensuite : « Qui sont ceux qui sont pour la laïcité, pour un service public fort ». Recomposons donc sur des valeurs l'humanisme, la laïcité, l'Europe et le service public.
Globe Hebdo : Justement, avec qui ?
B. Tapie : Pas Chevènement, celui-là, il est de droite. Mais une partie du PC.
Globe Hebdo : Les écolos ?
B. Tapie : 90 % d'entre eux pensent comme nous.
Globe Hebdo : Le PS ?
B. Tapie : 90 % aussi.
Globe Hebdo : Et à droite ?
B. Tapie : 25 % de la droite également.
Globe Hebdo : Si, demain, vous deviez recomposer sur ces valeurs en intégrant des hommes de droite, Sarkozy, vous l'embarquez ?
B. Tapie : Je pense que Sarkozy est un radical de droite.
Globe Hebdo : Barre est du voyage ?
B. Tapie : C'est un pro-européen.
Globe Hebdo : Léotard ?
B. Tapie : Non, il est trop libéral.
Globe Hebdo : Et le tandem Séguin-Pasqua ?
B. Tapie : Séguin est, je crois, le meilleur à droite.
Globe Hebdo : Pour l'avoir avec vous ou contre vous ?
B. Tapie : Peu importe ! Avec ou contre ! Il reste le meilleur.
Globe Hebdo : Que pensez-vous de l'action de Simone Veil au ministère de la Ville ?
B. Tapie : Elle agit trop confidentiellement. Pourtant, elle travaille et y met, je le sais, tout son cœur.
Globe Hebdo : Vous l'enrôlez dans une recomposition éventuelle ?
B. Tapie : Oui. Evidemment.
Globe Hebdo : Et Pasqua ?
B. Tapie : Pasqua, pour moi, c'est typiquement celui qui incarne l'autre côté. Il est tout ce que nous ne sommes pas. Il sait utiliser les bonnes vieilles méthodes de la droite. D'ailleurs, si tous les SRPJ de France sont à mes trousses, c'est bien à lui que je dois cette faveur.
Globe Hebdo : Comment interprétez-vous la campagne récente sur les affinités existantes entre le président de la République et vous-même ?
B. Tapie : On a mis en commun nos ennemis – qui étaient déjà, séparément, très nombreux. Tous ceux qui me détestent se servent de Mitterrand pour me faire détester davantage, et vice versa. Paradoxalement, d'ailleurs, cela nous fait monter l'un et l'autre dans les sondages car nos ennemis sont au cœur des relais d'opinion. Mais pas dans l'opinion.
Globe Hebdo : Qui sont ces ennemis ?
B. Tapie : Ils ne sont pas de même nature. En ce qui me concerne, auparavant il n'y avait pas de complot organisé. Cela restait très circonscrit à la volonté de mes concurrents de m'éliminer de la course à la mairie de Marseille. Il y a encore un an, d'ailleurs, je ne savais même pas comment était fait un juge d'instruction. Et puis, ils m'ont collé 18 chefs de mise en examen. Balèze, non ? J'ai affaire maintenant à la bande qui depuis des années s'en prend au président et à ses proches. Désormais c'est organisé, et je vois la différence…
Globe Hebdo : Qui organise le complot ?
B. Tapie : C'est un processus de démolition qui est l'œuvre de quelques bons « copains » qui servent de relais dans certains médias.
Globe Hebdo : Vous avez les mêmes avis que Mitterrand, à l'exception de TF1.
B. Tapie : TF1, c'est plus compliqué pour cela. D'ailleurs, TF1 est aussi fâché avec la droite qu'avec la gauche. Donc, c'est un bon signe. Et ne croyez pas qu'ils m'épargnent. Récemment, dans un sujet sur le Crédit Lyonnais, ils ont expliqué que la banque avait perdu des milliards parce qu'elle avait des clients un peu « particuliers » : Paretti, Tapie, Maxwell ! Me citer entre Paretti et Maxwell, quel cadeau !
Globe Hebdo : Vous préférez Mougeotte ou Le Lay ?
B. Tapie : Le Lay, c'est un ami de dix ans.
Globe Hebdo : Au registre des « affaires », votre nom avait été cité dans l'affaire Yann Piat.
B. Tapie : Oui mais heureusement, – et j'ai eu chaud –, je n'ai pas le permis moto…
Globe Hebdo : On peut prendre Marseille sans traiter avec la Mafia ?
B. Tapie : Je suis convaincu que Vigouroux ne travaille pas avec la Mafia. Gaudin, pas davantage. La Mafia, vous savez, qu'elle s'incruste plutôt dans les villes où il y a de l'argent.
Globe Hebdo : Puisqu'on en est à la Mafia, venons-en à l'Italie : Tapie-Berlusconi même combat ?
B. Tapie : La manière dont Berlusconi fait de la politique peut être vraiment dangereuse. Un homme qui capitalise un fort courant de sympathie dans une activité qui n'a rien à voir avec la politique et qui, d'un coup, le temps d'une seule élection – une élection qui donne le pouvoir – transforme ce coefficient de sympathie en voix, c'est la porte ouverte à tous les dangers ! Je n'ai rien de commun avec cela. Je me suis inscrit dans un processus politique à gauche. J'ai défendu le socialisme à Marseille, aux régionales, aux cantonales, aux législatives, et, maintenant, je me présente à une élection nationale. J'ai fait mes classes ! Personne ne peut être surpris de ce que je pense.
Globe Hebdo : Par exemple, vous êtes favorable au vote des étrangers non européens lors des élections locales et ce, même contre l'opinion française ?
B. Tapie : Oui. C'est la moindre des choses. Quelqu'un d'installé sur notre sol depuis plusieurs années, en situation régulière, a des devoirs. Mais pour les lui faire respecter, on doit aussi satisfaire à ses droits.
Globe Hebdo : La banlieue, c'est un enjeu important de demain ?
B. Tapie : Avec un peu de bonne gestion et énormément de volonté, ça se règle.
Globe Hebdo : Si demain, les banlieues flambaient, vous feriez le « Casque bleu » ?
B. Tapie : Oui, et je pense pouvoir réussir parce que ces gosses me respectent. J'y appliquerais la même méthode que j'ai employée pour pacifier les tribunes de l'OM. En responsabilisant les supporters et en en faisant des acteurs participant à un spectacle qui se joue autant dans les tribunes que sur la pelouse, on a totalement réglé le problème de la délinquance dans et autour du stade.
Globe Hebdo : Qu'est-ce que l'OM va faire en 2e Division ?
B. Tapie : Remonter !
Globe Hebdo : Pour finir, que répondez-vous à Alain Minc qui vous compare à Doriot dans nos colonnes ?
B. Tapie : Je trouve Mine assez séduisant. Mais il a plusieurs problèmes. D'abord, il croit pouvoir régler les choses de la vie en nous racontant de belles histoires. Comme si un éditeur de livres de recettes de cuisine pouvait prétendre résoudre le problème de la famine dans le monde ! Ensuite, il cherche un peu, à rester une vedette après ses exploits dans l'économie. Et il a pensé, comme Montgolfier, avant lui : « Pour gagner en notoriété, soit je fais des choses importantes, soit je mène campagne pour ou contre quelqu'un qui peut m'apporter de la notoriété ». Mais, à vrai dire, c'est un personnage que je respecte. Il a fait de très brillantes études. Mais il ne m'épate pas beaucoup.
Paris-Match : 26 mai 1994
Le match de la semaine : Tapie « Mes cinq vérités » je ne suis pas Berlusconi, et je veux mettre les jeunes hors chômage
Bernard Tapie, tête de liste radicale, vient de lancer à Toulouse sa campagne européenne. Jusqu'où ira-t-il ? Quel score atteindra-t-il finalement ? Difficile à dire car, malgré ses déboires judiciaires et sportifs, le patron de l'OM ne cesse de progresser dans les sondages aux dépens de Rocard et des socialistes. Pour donner corps à son combat politique, le député des Bouches-du-Rhône vient d'élaborer son programme. Un livre au format de poche d'une centaine de pages, qui sera disponible en librairie fin mai sous le titre : « De l'énergie pour l'Europe » (20 francs, aux éditions Radicales). Il sera aussi distribué par les vendeurs à la criée du « Macadam Journal ». En exclusivité, voici cinq des principaux passages.
Je ne suis pas Berlusconi
L'intelligentsia parisienne s'est trouvée récemment un nouveau sujet pour de profondes réflexions : la montée du populisme. À la faveur des élections italiennes, ces consciences graves ont découvert le parallèle qui devait me dévoiler pour ce que je suis : Berlusconi = Bernard Tapie. Très finaud. Suivez bien le raisonnement. Les deux viennent du monde des affaires, ces deux dirigent un grand club de football, les deux savent s'exprimer à la télévision. Donc, ce sont les deux mêmes et le scénario pratiqué en Italie, avec l'alliance du populisme et du fascisme, menace la France avec Bernard Tapie. M. Berlusconi s'engage en politique en s'alliant avec les néofascistes ; je m'y suis engagé en combattant Le Pen et l'extrême droite française. Voilà, me semble-t-il, une petite différence. En veut-on quelques autres ? Forza Italia préconise la baisse généralisée des impôts ; je crois, moi, que cette ligne est démagogique et irréaliste et je suggère même la création d'une fiscalité directe communautaire. Berlusconi propose la privatisation et la déréglementation généralisée ; je suis favorable à la consolidation des grands services publics et même à l'accréditation de services publics européens. Il s'appuie sur les crispations identitaires et sur les réflexes nationalistes ; je me bats pour une France et une Europe ouverte et tolérante. Ses alliés développent des thèses racistes ; mes amis et moi menons le combat contre le racisme et l'antisémitisme. Il flatte tous les groupes et les corporations ; je vante la République et sa force d'intégration. M. Berlusconi est tous simplement de droite alors que, moi, je suis de gauche. Tout simplement. Il n'y a rien de commun entre lui et moi.
Halte à la nouvelle aristocratie française
Qu'est-ce donc dans une démocratie que cette classe aristocratique qu'on n'aurait plus le droit de critiquer ? Qu'est-ce donc dans une République que cette caste irresponsable qui excommunie tous ceux qui ne lui ressemblent pas ? Je dis, moi, que ce pays (la France) – et avec lui une bonne partie des démocraties occidentales – est dirigé par un groupe de gens interchangeables, issus des mêmes systèmes de formation, bardés des mêmes diplômes et des même vérités révélées, dotés d'une pensée tellement orthodoxe qu'ils sont incapables d'apporter une réponse à la crise économique, sociale et culturelle qui se développe au-delà de l'horizon de leur réflexion, un groupe de gens impuissants dès lors qu'il s'agit de faire autre chose que la conversation de leurs privilèges. Je dis aussi, comme une mise en garde, que cette nouvelle aristocratie du savoir qui remplace l'ancienne classe de l'avoir, ce groupe où se mêlent de façon indéfinie dirigeants politiques et hauts fonctionnaires, a tout à redouter d'une réaction du peuple si elle ne modifie pas ses comportements. On ne peut éternellement abuser du tiers état. (…) Lorsqu'un homme a réussi dans le milieu économique, je trouve ses prétentions politiques au moins aussi légitimes que celles des inspecteurs des finances dont la compétence indiscutée – mais surtout autoproclamée – a régulièrement ruiné l'État.
Tapie : « Dans la gauche officielle, il y a de fieffés conservateurs »
Dans quelle entreprise accepterait-on la Villette, le trou des Halles, le plan câble ou les avions renifleurs ? Dans aucune et c'est pourquoi il faudra s'habituer à des relations plus fréquentes entre le monde de la politique et celui de l'entreprise.
Les politiques sont « coupés du peuple »
En se tenant éloignés des gens, en cultivant leur homogénéité de caste, en développant des discours incompréhensibles pour leurs électeurs, en donnant libre cours à leurs certitudes arrogants et hautaines, en critiquant ce qu'ils ont eux-mêmes créé, ils ouvrent les vannes de la fronde populaire et ils ouvrent les chemins de ceux qui veulent tuer la démocratie. Il y a manifestement en France une crise de tous les mécanismes de représentation (partis politiques, syndicats, mutuelles, grandes associations). Les Français ne se sentent plus représentés et, dans tous les interstices des grandes organisations, la vie, la vraie, celle du terrain, de la France qui bouge et qui entreprend, cette vie-là essaie de se glisser pour contester la représentation traditionnelle. C'est le sens même des grèves spontanées, des manifestations de pêcheurs ou d'agriculteurs, des coordinations de fonctionnaires, de tous les petits groupements éruptifs. Il y a là une vaste interrogation sociale adressée aux « responsables », qui ne savent y répondre que par le mépris. Pfff… populisme. Et ce réflexe est malheureusement tout aussi ancré à gauche qu'à droite. Pour la gauche institutionnelle, la gauche officielle qui était si à l'aise dans les lieux du pouvoir, la distance est devenue tellement grande entre elle et le terrain où sont ses électeurs qu'elle appelle populiste tout ce qui est populaire, et simpliste tout ce qui est simple et compréhensible.
Pourquoi je suis de gauche
« Tapie, de gauche ? Vous voulez rire. » Et il y a en effet des gens de la gauche estampillée que cette idée fait rire. Ils n'arrivent pas à y croire. Premier motif d'incrédulité : je suis riche et, donc, je suis naturellement de droite. (…) Je souligne, au passage et sans amertume ni regret, que je suis plutôt beaucoup moins riche depuis que je fais de la politique qu'avant d'en faire ; j'aimerais bien que tous les responsables politiques, même à gauche, puissent en dire autant. (…) Je suis de gauche parce que je sais, pour l'avoir vécu, que la société pseudo-libérale n'est pas également douce à tous, qu'elle organise de formidables inégalités, qu'il y a effectivement des exploiteurs et des exploités, des gens à qui tout est facile et des défavorisés. (…) Faut-il, pour être de gauche, avoir sa carte d'un parti dit de gauche depuis vingt ans ? Et peut-on, à ce prix, être de droite dans tous ses comportements quotidiens, gérer les collectivités locales de façon féodale, considérer le bien public comme son patrimoine privé et ses électeurs comme ses sujets, détenir le pouvoir sans jamais le partager et sans jamais s'en expliquer ? Peut-on seulement invoquer la démocratie sans même savoir comment vit le peuple au nom de qui on prétend gouverner ? Je ne crois pas être le seul à penser qu'il y a, dans cette gauche officielle, quelques fieffés conservateurs.
Je veux mettre le chômage des jeunes hors la loi
(…) Ceux qui me taxent de populisme veulent dire autre chose que ce qu'ils disent réellement. En fait, ils m'accusent de démagogie, ce qui est un peu différent. Mais je vais leur renvoyer aussi ce compliment. Illustration de ma démagogue supposée ? J'ai proposé que l'on mette hors la loi l'inactivité des jeunes. Voilà le crime, le « populisme » à l'œuvre, la démagogie caractérisée. Je rappelle tout d'abord que le droit du travail est inscrit dans notre Constitution et donc que la résignation au chômage est plus illégitime que ma proposition ; elle est contraire au droit. Ensuite, je précise que j'ai toujours donné quelques indications sur sa mise en œuvre : il s'agirait d'une sorte de tutorat réel pour intégrer les jeunes dans les entreprises et les faire encadrer par des salariés âgés (…). Le dispositif supposerait une loi qui ferait obligation à toute entreprise publique ou privée d'embaucher, à concurrence de 5 % de son effectif, des jeunes de moins de 25 ans en chômage de longue durée. Le surcoût de cette embauche serait compensé de deux manières. Premièrement, par la baisse de rémunération (20 % du salaire précédent) des salariés anciens qui seraient employés à mi-temps à l'intégration des jeunes. Deuxièmement, par l'État, à la condition préalable du décloisonnement du financement de la protection sociale ; et j'ai indiqué des pistes précises sur les sommes disponibles.
Extrait de : « De l'énergie pour l'Europe », par Bernard Tapie, Ed. Radicales