Texte intégral
Le Point : 10 septembre 1994
Le Point : Sommes-nous durablement sortis de la crise ?
Edmond Alphandéry : La reprise est là, cela ne fait plus l'ombre d'un doute. Les chiffres de la croissance au deuxième trimestre sont en ligne avec nos prévisions révisées, qui sont de + 2 % pour 1994. Je vous rappelle que nous avons déjà engrangé 0.7 % au premier trimestre, puis 1 %, donc, au deuxième. En termes d'acquis de croissance, cela représente d'ores et déjà 1,6 % au titre des six premiers mois. (Ndlr : la combinaison de deux taux de croissance trimestriels exprimés en rythme annuel est distincte de leur somme algébrique). Même si nous assistons à un ralentissement de ce mouvement au second semestre, les 2 % sont assurés.
Souvenez-vous, beaucoup, l'an passé, raillaient notre prétendu optimisme lorsque nous annoncions une croissance de 1,4 % pour 1994. Par charité, je n'énumérerai pas tous ceux qui disaient alors : « Le ministre de l'Économie pratique la méthode Coué ! ». Aujourd'hui, on voit que j'avais été plutôt prudent !
Le Point : Et pour 1995, quel chiffre attendez-vous ?
E. Alphandéry : Nous sommes encore en train de mettre la dernière main aux prévisions officielles. Je suis en mesure de vous dire, au vu des informations dont nous disposons, que la croissance, l'an prochain, ne devait pas être inférieure à 3 %.
Le Point : Mais la consommation a-t-elle déjà, cette année, pris le relais ?
E. Alphandéry : Cela est indéniable. Depuis le printemps, la croissance est réellement tirée par la demande intérieure – en particulier celle des ménages. La consommation totale a augmenté de 1 % au deuxième trimestres, c'est-à-dire au même rythme que celui du PIB. Pour les seuls produits manufacturés, la hausse de la consommation a atteint 1,4 %.
Le Point : C'est l'Europe entière, en fait qui sort de la récession, et la France accompagne seulement le mouvement du cycle…
E. Alphandéry : Si nous n'avions pas eu de reprise, on nous imputerait intégralement la responsabilité de cet échec. Nous avons une reprise de 2 %, et voici qu'on nous dit : « Le gouvernement n'y est pour rien ». C'est trop facile… Soyons sérieux : les choix que le gouvernement Balladur a faits ne sont pas pour rien dans le retournement.
D'ailleurs, si seule jouait la contagion européenne, notre croissance aurait les exportations comme seul moteur. Ce n'est pas le cas. Bien sûr, la reprise – qui le nie ? – a lieu dans toute l'Europe continentale. Tant mieux : nous profitons de l'effet d'entraînement qu'à le redémarrage de nos voisins ! Mais enfin, n'oublions pas que, si nous en tirons tout le profit, c'est parce que nous avons, avant, fait le choix de la compétitivité. Rappelez-vous : en 1983 aussi, l'Europe redémarrait ! Mais la France n'en a pas profité, parce qu'elle avait fait, à partir de 1981, une politique de relance tous azimuts – le mauvais choix.
Le Point : Quels sont ces « bons choix » qui nous permettent d'être au rendez-vous de la reprise ?
E. Alphandéry : Il y en a trois. Premièrement, celui de la stabilité monétaire. Il s'est avéré payant : le franc et le mark allemand fluctuent dans une bande étroite de l'ordre de 1 % depuis décembre dernier, les taux à court terme ont baissé de moitié – ils étaient à 11,3 % en mars 1993, ils sont aujourd'hui à 5,5 %. Quant à la « courbe des taux », elle a retrouvé une forme normale – en d'autres termes, on emprunte et on place désormais moins cher à court terme qu'à long terme. Cela est un élément essentiel de la reprise, car, grâce au moindre attrait des sicav monétaires ainsi qu'à une fiscalité de l'épargne plus neutre, on a pu mobiliser plusieurs centaines de milliards d'épargne liquide au service de la reprise. Pour la consommation d'abord, pour les entreprises ensuite.
Le Point : Le deuxième choix ?
E. Alphandéry : La crédibilité budgétaire et financière : la réduction immédiate des déficits publics et du déficit de la Sécurité sociale, couplée à la loi quinquennale de réduction du déficit budgétaire, tous ces signaux ont été bien perçus par les marchés financiers. Croyez-moi, tous cela est bon pour le climat psychologique et l'image de notre pays !
C'est cette crédibilité qui nous a permis de trouver les mages de manœuvre pour faire du soutien ciblé (logement, automobile, remboursement de la TVA aux petites et moyennes entreprises). Tel a été le troisième choix du gouvernement Balladur. Ces marges, nous les avons en effet trouvées grâce à des privatisations réussies. Pensez-vous que nous aurions pu retirer 95 milliards en huit mois si nous n'avions pas eu cette image ? Stabilité, crédibilité, soutien ciblé : voilà les ingrédients de la reprise à la française.
Le Point : Beaucoup, même s'ils admettent la réalité du redressement de l'activité, restent contre l'absence de réformes économiques de fond. Ont-ils tort ?
E. Alphandéry : Oui. Le gouvernement a engagé de très importantes réformes économiques. D'ailleurs, nous commençons déjà à en percevoir les fruits dans le domaine de l'emploi, 118 000 emplois créés au premier semestre, nous dit l'Insee : c'est un rythme que l'on n'avait pas vu depuis la fin des années quatre-vingt. Le redémarrage des embauches a donc été plus fort et plus précoce que d'habitude. La politique que nous avons conduite – allègement des charges sur les bas salaires, incitation au temps partiel, développement des contrats de qualification, etc. – tout cela explique que nous ayons eu une croissance plus riche en emplois : il faut habituellement trois trimestres, après le retournement de l'activité, pour que l'emploi s'en ressente. Cette fois, le mouvement a été presque synchrone. Il y a donc une plus grande flexibilité du marché du travail, qui s'ajuste plus vite.
Le Point : On a tout de même le sentiment que cette rapidité n'est pas à la mesure de l'ampleur du problème du chômage ?
E. Alphandéry : À mon avis, sur la période 1994-1997, la croissance du pays pourrait être annuellement de l'ordre de 3 à 4 %. Un rythme qui peut paraître élevé, mais qui est tout à fait plausible après la récession que nous venons de traverser. Mais il y a une question fondamentale que nous devons d'ores et déjà nous poser : que faire pour que non seulement le chômage régresse, mais qu'il descende au-dessous de 8 % ?
Ma conviction, c'est que c'est faute d'un investissement suffisant que nous avons buté sur ces 8 % dans le passé. Vous savez, l'emploi dépend avant tout de la taille du secteur productif. Et c'est tout le sens des mesures structurelles prises depuis dix-huit mois que de conforter celui-ci. Regardez les efforts consentis aux PME ! Nous commençons à récolter les fruits de cette politique. L'investissement redémarre. Et il sera, j'en suis sûr, l'an prochain, l'une des principales locomotives de la croissance. L'investissement sous toutes ses formes – productif, mais aussi humain, par la formation. C'est cela qui nous permettra d'enfoncer un jour le seuil des 8 %, qui n'est pas une fatalité. Sur le front conjoncturel, nous sommes sur le point de gagner la bataille. Mais il nous reste à remporter la guerre contre le chômage.
Le Point : Comment faire investir les entreprises ?
E. Alphandéry : Je vais vous surprendre. Je considère que ce sont les Français qui ont la réponse. Car, pour que l'investissement prospère, il faut avant tout que la société soit réconciliée avec elle-même et qu'elle ait confiance en son avenir. C'est bel et bien un enjeu de société.
Concrètement, nous devons collectivement assumer le choix de freiner et de redéployer la dépense publique sous toutes ses formes (État et collectivités locales), de baisser les charges sociales. Et nous devons aussi tout faire pour réduire les fractures sociales qui conduisent à des phénomènes d'exclusion. C'est donc d'abord en mobilisant tous les acteurs économiques et sociaux que la guerre contre le chômage se gagnera. Naturellement, il faut aussi continuer à susciter un environnement réglementaire, financier et fiscal favorable.
Le Point : Vous voulez que les entreprises investissent. Mais la remontée des taux du marché – les emprunts d'État à 10 ans sont passés de 5,60 % à 8,10 % en huit mois ! – et des taux bancaires, relevés la semaine dernière, ne compromet-elle pas, justement, la reprise de l'investissement ?
E. Alphandéry : C'est un handicap. Mais je pense qu'il est passager. Cette situation ne durera pas éternellement, car il n'y a aucune inflation en vue justifiant un niveau aussi élevé des taux longs.
Le Point : Les experts considèrent que l'ampleur des déficits publics n'y est pas pour rien non plus !
E. Alphandéry : Les déficits ne sont partout creusés, surtout en raison de la baisse des recettes fiscales due à la crise. C'est un mouvement qui se corrige de lui-même lorsque l'économie reprend, comme on l'a vu ces dernières années aux États-Unis. Et notre priorité pour le budget de 1995 est d'ailleurs la réduction du déficit.
Le Point : On parle d'une hausse des dépenses, dans le budget 1995, de 2 % – donc plus que l'inflation. Cela peut-il passer pour de la vertu budgétaire ?
E. Alphandéry : Attendez dix jours encore, et vous verrez à la présentation du budget les efforts très réels que nous avons accomplis !
Le Point : Pour faire des économies, le gouvernement, dit-on, a envisagé de revenir sur certains avantages accordés à l'assurance-vie d'une part et au PEP d'autre part, qu'en sera-t-il ?
E. Alphandéry : Je puis vous assurer qu'il n'est pas question de toucher à la fiscalité de l'assurance-vie. Nous ne nous engagerons pas non plus sur la voie de la réduction des avantages des PEP, en particulier de la prime d'état pour les contribuables non imposables.
Le Point : Quelles seront les modalités des « emprunts Alphandéry » que le Trésor va désormais lancer chaque mois à destination des particuliers ?
E. Alphandéry : Il s'agit de diversifier la dette française, mais aussi d'offrir aux épargnants un nouveau produit attrayant. À cet effet, un rendez-vous mensuel leur est proposé chaque premier jeudi du mois, à compter du 6 octobre. Un volume de l'ordre de 1 milliard de francs sera émis chaque fois sous forme de coupures de 2 000 francs. Pour l'État et pour les épargnants, ce placement simple sera une façon de renouer avec la tradition des emprunts disponibles directement et régulièrement aux guichets des banques.
Option Finance : 12 septembre 1994
Option Finance : Certains experts qualifient de préoccupante la situation de la dette publique française. Que leur répondez-vous ?
Edmond Alphandéry : Leur inquiétude n'est pas justifiée car la dette publique française demeure relativement modérée en volume et elle est en pourcentage du PIB inférieure à celles de nos principaux voisins, la France se situe fin 1993 à 45,8 % alors que l'Allemagne hors dette de la Treuhandanstalt s'établit à 50,2 %. La dette française est à cet égard, la plus faible de l'Union européenne après celle du Luxembourg. Certes la dette publique française a progressé entre 1992 et 1993 sous l'effet du ralentissement économique, comme dans la plupart des pays européens, passant de 2 774 milliards de francs à 3 246 milliards de francs. Les origines de cette évolution n'ont rien de mystérieuses : elles résultent du déficit budgétaire, de la reprise de la dette de la Sécurité sociale pour 110 milliards de francs, deux éléments hérités de la gestion précédente, et aussi du remboursement de la dette de l'État à l'égard des entreprises, c'est-à-dire la suppression de la règle d'un mois de TVA. Il faut savoir que cette correction n'implique aucune dégradation de la situation car cette dette existait déjà auparavant, même si elle n'était pas comptabilisée jusque-là. Nous en avons déjà remboursé 44 milliards de francs, ce qui a donné un ballon d'oxygène aux PME et a permis de conforter l'emploi. Je souhaite être extrêmement clair : pour l'avenir, le gouvernement s'est fixé sans aucune ambiguïté comme première priorité, comme il l'a fait depuis mars 1993, la réduction des déficits publics et sociaux. D'où l'adoption de la loi quinquennale des finances publiques dans le cadre du programme de convergence européen, d'où aussi la hausse passée de la CSG. Attendez quelques jours. Vous verrez que la représentation du budget 1995 confirmera l'importance attachée par le gouvernement à l'assainissement des comptes publics et sociaux en vue de freiner l'accroissement de la dette publique.
Option Finance : L'OCDE, dans une publication récente, a prévu que le ratio dette-PIB de la France atteindrait 65,3 % en l'an 2000 et donc ne respecterait pas le critère de 60 % imposé par Maastricht ? Contestez-vous cette projection ?
Edmond Alphandéry : Il faut prendre ces chiffres avec précaution. Ainsi certains chiffres de l'OCDE publiés récemment ont été calculés selon des normes qui diffèrent grandement de celles retenues de façon homogène dans l'Union européenne. Cela explique pourquoi circulent encore des ratios dette/PIB plus élevés pour la France comme pour les autres pays européens, et qui ne sont pas comparables d'un pays à l'autre. Ce qu'il faut retenir, c'est que la France a pris des engagements clairs dans le cadre d'une loi quinquennale sur les finances publiques et d'un programme de convergence. La loi quinquennale prévoit une réduction progressive du déficit budgétaire jusqu'à 2,5 % du PIB en 1997. Le programme de convergence prévoit en conséquence que la ratio dette-PIB de la France respectera bien sûr et très largement le critère de 60 % imposé par le traité sur l'Union économique et monétaire.
Option Finance : Comment et à quel horizon comptez-vous stabiliser le ratio dette/PIB ? Comment passer d'un important déficit primaire à une excédent primaire sans compromettre la croissance ?
Edmond Alphandéry : Nous avons dit cela très clairement dans le programme de convergence arrêté en cohérence avec celui de nos partenaires allemands. Le début d'une réduction du ratio dette-PIB interviendra soit en 1996, soit en 1997, selon les scénarios de croissance économique. Autant il était prévisible qu'en période de récession, l'État connaisse des déficits, autant la reprise étant installée, l'État doit rétablir ses comptes. Notre priorité est pour ce faire la maîtrise des dépenses, qui ne doivent pas progresser en volume.
Option Finance : Les investisseurs non-résidents ont vendu au cours des cinq premiers mois de l'année plus de 100 milliards de francs de valeurs du Trésor. Comment stopper l'hémorragie ? Pourquoi, dans ces conditions, avoir limité à une dizaine de milliards de francs seulement le programme de placement des OAT auprès des particuliers ?
Edmond Alphandéry : Vous avez pu constater que les ventes d'OAT par les non-résidents se sont ralenties depuis le début de l'année. C'est un phénomène connu qu'en période de turbulences sur les marchés obligatoires des investisseurs, ont tendance à se replier sur leur propre marché. Il s'est produit sur tous les grands marchés européens, y compris l'Allemagne. Vous constaterez que le retour au calme conduira à une réduction des mouvements de ventes, voir à la reprise d'achats nets d'OAT par les non-résidents. Ce point n'a absolument rien à voir avec la décision que j'ai prise de permettre aux particuliers d'acquérir facilement des obligations à long terme de l'État. Il s'agit là à la fois d'offrir un placement sûr et attractif aux Français ainsi que de rechercher de nouveau une consolidation de l'épargne plus apte à servir dès lors au financement de l'économie et donc à profiter à l'emploi. Le succès dépassera peut-être nos espérances. Nous verrons alors si les montants prévus doivent être relevés.