Interviews de M. Hervé de Charette, ministre du logement, et délégué général des Clubs Perspectives et Réalités, à RMC le 9 et à France-Inter le 23 novembre 1994, sur le projet d'organisation d'élections primaires et sur la préparation des élections présidentielles par la majorité.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : France Inter - RMC

Texte intégral

P. Lapousterle : Le monde politique est en ébullition à quelques mois de l'élection présidentielle : c'est un peu normal, vous ne trouvez pas ?

H. de Charette : Non, le débat commence, c'est bien. Et même, je trouve tout à fait étrange qu'on ait passé des mois à danser d'un pied sur l'autre. La clarification du débat, pour les présidentielles, est quelque chose d'utile.

P. Lapousterle : Est-ce dans ce cadre-là, la compétition entre J. Chirac, les candidats déclarés et E. Balladur, le candidat présumé, que vous parliez d'une compétition normale ou, pour la majorité, de l'annonce d'une défaite annoncée ?

H. de Charette : Non, je ne crois pas qu'on puisse présenter les choses de façon défaitiste. Pour l'instant, nous avons la candidature de J. Chirac, elle est légitime. Personne ne peut contester que le responsable historique du RPR puisse conditionner d'être président de la République et donc soit candidat. Qu'est-ce que fera le Premier ministre ? Je n'en sais rien, jusqu'à présent, il ne nous a pas dit c qu'il voulait faire.

P. Lapousterle : On s'en doute.

H. de Charette : Si vous vous en doutez, alors il serait souhaitable que les choses soient clarifiées plus vite. Je ne comprends pas qu'on puisse laisser les Français dans une espèce de flou artistique. Aux États-Unis, on saurait depuis au moins six mois quels sont les candidats à la présidence américaine. En Allemagne ou en Angleterre, on savait longtemps à l'avance quels seraient les dirigeants qui se présenteraient pour occuper les fonctions de Premier ministre ou de Chancelier. En France, pour une raison que je ne comprends pas très bien, on pense que plus la campagne démarre tard, plus par conséquent elle est vide d'idées et de contenu et mieux ça vaut. Je crois que c'est plutôt confus, les Français voudraient bien en savoir un peu plus long sur les hommes et sur leurs idées.

P. Lapousterle : Donc vous, ministre du gouvernement Balladur, vous demandez à E. Balladur s'il est candidat, de se déclarer rapidement ?

H. de Charette : Non, ce n'est pas ça que je veux dire. Vous me disiez : c'est le désordre et le trouble et ça annonce la défaite. Pas du tout. Les électeurs savent très bien qu'il y a des problèmes d'importance devant nous, problèmes difficiles, graves qui ne sont pas résolus et je crois qu'un grand nombre abordent cette élection présidentielle avec un très grand intérêt, qui va être très soutenu, mais qui s'intéresser aux questions de fond et pas aux manœuvres tacticiennes.

P. Lapousterle : Vous qui êtes partisan de la clarification, est-ce que vous pensez que l'UDF a déjà son candidat et qu'elle pourrait l'annoncer et qu'elle devrait en avoir un ?

H. de Charette : Je crois que l'UDF devrait avoir un candidat à cette élection présidentielle. C'est très souhaitable, je crois même que c'est indispensable parce que je ne vois pas – je répète quelque chose que j'ai déjà dit, que d'autres ont dit, je m'excuse de ne pas être original – comment une grande formation politique comme la nôtre, nous sommes la deuxième formation politique française, serait absente de celle campagne. Cette idée-là est absolument incompréhensible et cela signifierait que tous les idéaux auxquels nous croyons – l'Europe, la justice sociale, les responsabilités locales – seront, d'une certaine façon, absents de la campagne.

P. Lapousterle : Sauf que certaines personnalités de votre formation UDF, dont vous êtes vice-président, pensent qu'E. Balladur représenterait bien vos idées.

H. de Charette : Oui, cela je l'ai compris mais je persiste à penser qu'une formation politique n'est jamais mieux représentée que par elle-même.

P. Lapousterle : Pour départager tous les candidats qui vont affleurer de l'actuelle majorité, on propose de plus en plus, avec insistance, les primaires : 310 ou 315 députés ont signé. Est-ce que vous avez été toujours été contre ces primaires ? Ne pensez-vous pas que, maintenant le Premier ministre s'est prononcé pour, c'est finalement une bonne idée ?

R : Non, je ne le pense pas. Il y a un mystère avec ces primaires. C'est vrai que l'UDF et le RPR ont signé un accord. Cet accord exige des mois de mise en œuvre. On avait calculé qu'il faut, au bas mot, huit mois entre la date de l'élection présidentielle et le moment où on met en œuvre les primaires. On avait signé un accord, je le répète, et je n'y étais pas du tout favorable mais je suis aussi un homme qui respecte les règles qu'on s'est fixées en commun. J'aurais tout à fait suivi ce dispositif, sauf que ceux qui le réclament se réveillent tous les matins en nous disant, primaires, primaires mais n'ont jamais fait le moindre geste concret pour leur mise en œuvre. Je prends un exemple : tout le monde savait que, pour organiser ces primaires, il fallait une loi pour régler plusieurs questions dont au moins une très importante qui est celle du financement de cette campagne et des pré-campagnes électorales, et de son imputation éventuelle sur le coût de la campagne finale du candidat qui aura été retenu. Il fallait déposer une loi, qu'est-ce qu'on attend, qu'est-ce qu'on a fait ? Rien. Et on nous répète tout cela tous les matins et on nous dit que l'on va le faire en janvier. Mais en janvier, on ne peut pas mettre en œuvre le dispositif avec lequel nous sommes tombés d'accord. Alors on nous dit : mais on a peut-être inventé encore un autre système. Il faudrait savoir, je n'arrive pas à comprendre comment les initiateurs des primaires passent leur temps à nous en parler mais ne font rien pour les mettre en œuvre. Ce qui me laisse à penser d'ailleurs que, dans cette affaire, il y a beaucoup plus d'arrière-pensées que de pensées tout court. Il y a beaucoup de plus de tactiques que de recherche de l'union. Et c'est là que les affaires se retournent de façon assez inquiétante. On vous disait, mais est-ce qu'on ne va pas vers la division ? Non, on peut très bien mener cette campagne présidentielle de façon digne et respectable dans la majorité avec plusieurs candidats, disons avec deux qui représentent les deux sensibilités fortes de la majorité. On le peut très bien. Par contre, il y a un bon moyen pour – j'allais dire – "se foutre sur la gueule", c'est de commencer cette campagne par des manœuvres, des combines et par des arrangements.

P. Lapousterle : L'Europe sera un sujet important de la campagne présidentielle. J. Chirac a proposé donc un référendum avant la mise en place de la monnaie unique, est-ce-que ça choque vos convictions européennes d'UDF ?

H. de Charette : Non, j'ai entendu en effet quelques voix…

P. Lapousterle : … Pourtant les centristes se sont insurgés ?

H. de Charette : Oui, je les ai entendus. Ou bien je n'ai pas bien compris ce qu'a dit J. Chirac, ou bien moi, je suis, au fond, assez favorable à une idée de ce type. Je vous rappelle que, lorsque nous avons ratifié Maastricht devant le Parlement, il a été dit à l'époque que nous ferions un vote pour le passage à la monnaie unique ! Ça n'est donc pas contraire au Traité. Le Traité prévoit une période pour le passage à la monnaie unique, prévoit expressément ce passage avec une période, mais il n'a pas dit qu'il ne devrait pas y avoir une procédure pour en en décider dans chaque État pour savoir si c'était le moment et comment. Vous vous rendez bien compte qu'il y a un débat en Europe que le débat sur Maastricht n'a pas résolu, n'a pas achevé. Il continue et d'ailleurs ça m'étonnerait qu'il ne soit pas au cœur même de cette campagne présidentielle parce que ça touche à l'identité nationale. Et donc ça ne me choque pas qu'on dise : il y a le moment où il faudra prendre la décision finale du passage à la monnaie unique, il faudra que le peuple en décide. Ça me paraît une assez bonne idée car ne croyez pas que l'on puisse désormais construire l'Europe à laquelle je crois en étant indifférent au sentiment populaire. Il faudra le faire avec le peuple français, on ne le fera pas.

P. Lapousterle : Vous êtes devenu chiraquien, c'est bien M. de Charette !

H. de Charette : Non, je suis devenu européen. Mais simplement j'essaie de ne pas être un européen buté qui ne penserait qu'à répéter toujours la même chose. Il faut être ouvert à ce que sentent nos compatriotes, à ce qu'ils veulent.

 

Mercredi 23 novembre 1994
Radio France

M. Denoyan : Bonsoir.

Ce besoin d'union à Droite devient sans doute urgent si l'on observe que l'affaiblissement du Premier ministre ne profite pas à Jacques Chirac et que l'image de la Majorité est atteinte dans les différentes affaires de corruption, sans oublier le retour de la revendication sociale.

Les primaires peuvent-elles se tenir et sauront-elles gommer les divisions de la Droite ?

Invité d'Objections ce soir : Monsieur Hervé de Charette, ministre du logement.

Monsieur le ministre, bonsoir.

M. de Charette : Bonsoir.

M. Denoyan : Nous allons vous interroger avec Annette Ardisson et Pierre Le Marc de France-Inter, Fabien Roland-Lévy et Jean-Michel Aphatie du Parisien-Aujourd'hui.

Je le disais à l'instant, pour la première fois depuis que les sondages font la différence entre Monsieur Delors et Monsieur Balladur ou Monsieur Chirac; c'est Monsieur Delors qui est vainqueur dans les deux cas de figure. De nouveau la polémique sur la candidature unique est repartie de plus belle et on le voit bien à travers toutes les interventions et déclarations qui ont pu se faire jour aujourd'hui.

Vous-même, vous avez été hostile un peu à ces primaires. Est-ce qu'aujourd'hui, pour essayer que la Majorité retrouve un peu d'union et cesse cette cacophonie un peu assourdissante, il n'est pas nécessaire de trouver les voies et les moyens d'avoir une candidature unique ?

M. de Charette : D'abord vous venez de dire, Gilbert Denoyan, que la Majorité… Je pense à beaucoup de celles et ceux qui nous écoutent, qui appartiennent à la Majorité, et à tous ceux qui, sans y appartenir vraiment, ne veulent pas voir le retour des socialistes. Je crois qu'on peut dire qu'il y a dans l'opinion quelque chose comme de la rogne à l'idée que les maladresses de la Majorité pourraient conduire au succès de l'Opposition.

M. Denoyan : Pour l'instant, les Français apportent, en tous les cas à travers ce sondage BVA-Paris Match, plutôt leur soutien à Jacques Delors qu'à Balladur ou Chirac.

M. de Charette : Il ne faut pas dire que les Français apportent leur soutien parce qu'un sondage donne des résultats. Quand on regarde les précédentes élections présidentielles, les sondages qu'on avait à la fin de l'année précédant les élections donnaient généralement des résultats qui ont été infirmés par les élections elles-mêmes. Autrement dit, il ne faut pas s'affoler parce qu'on a de mauvais sondages.

M. Denoyan : Vous êtes calme, Monsieur de Charette. Cependant, aujourd'hui, vous entendez bien le tintamarre que fait la discussion sur les primaires. Vous-même, vous vous situez où aujourd'hui là-dedans ?

M. de Charette : Je vais vous dire. C'est vrai que je n'ai jamais été favorable aux primaires.

M. Roland-Lévy : Vous avez appelé cela une vaste fumisterie, il n'y a pas longtemps. Cela en est toujours une ou pas ?

M. de Charette : Oui, sur le fond, je n'ai pas changé d'opinion, vous vous en doutez bien, mais dès lors qu'il y a un fort désir d'un très grand nombre d'élus qu'on en parle, qu'on examine la question, je trouve très bien qu'on l'examine et qu'on regarde si cela marche. Après tout, si cela marche, pourquoi pas ? Il n'y a pas de raison d'avoir systématiquement une attitude d'hostilité.

Moi, j'ai longuement réfléchi, j'ai travaillé sur ce sujet et je me suis fait une conviction. Ma conviction, c'est que cela ne peut pas marcher. Mais je ne prétends pas détenir toute la vérité et être le seul à pouvoir réfléchir sur le sujet.

M. Denoyan : On peut toujours le tenter.

M. de Charette : Non, je ne dis pas cela, Monsieur Denoyan. Je dis que je trouve bien que les parlementaires de la Majorité, voyant qu'il y a une demande d'un certain nombre de nos élus locaux par exemple, et des demandes dans l'opinion pour dire : "Au fond, est-ce que cela pourrait marcher ?", le regardent ; c'est une bonne idée.

M. Le Marc : Que pensez-vous de la déclaration de Raymond Barre qui s'oppose très vivement à l'organisation de ces primaires, qui estime que c'est un mauvais coup pour les institutions et surtout qui appelle tous les Républicains à s'opposer à ces primaires ? Est-ce que vous faites partie de ces Républicains qui, avec Raymond Barre, s'opposeraient aux primaires ?

M. de Charette : D'abord, je suis un Républicain, je pense que vous n'en doutez pas…

M. Le Marc : Je n'en doute pas.

M. de Charette : … Mais je ne suis pas le seul ; tous les Français sont des Républicains. Je partage sur le fond l'analyse de Monsieur Barre, c'est-à-dire que je crois que cela ne peut pas marcher et je crois surtout la chose suivante, et pour ceux et celles qui nous écoutent, j'espère que c'est pour elles et pour eux un moment pour réfléchir sur le sujet : est-ce que cela peut marcher et à quelles conditions ?

D'abord une élection primaire, c'est une élection. Il faut donc qu'il y ait toutes les règles et toutes les garanties qu'on attend d'une élection quelle qu'elle soit. Ces règles et ces garanties, lorsque c'est une élection prévue par la loi, sont organisées par la loi. L'élection est placée sous le contrôle des élus, dans les mairies ; ensuite, il y a un juge qui contrôle en cas de contentieux. Bref, il y a toutes sortes de procédures qui veillent à cela.

M. Denoyan : On en est loin…

M. de Charette : Oui, mais je pose des questions pour que ceux qui nous écoutent puissent partager notre réflexion.

D'autre part, la télévision joue un rôle essentiel dans une élection et, bien entendu, une élection primaire présidentielle, vous vous doutez que vous-même vous allez inviter les candidats à cette primaire. La loi a prévu des règles très strictes d'équité et d'équilibre entre les différents candidats à une même élection.

Comment tout cela peut-il se combiner sans loi ? Est-ce qu'on peut se lancer dans cette aventure d'une élection privée sans loi ? Est-ce qu'on trouvera des réponses à toutes ces questions que je pose devant vous ? Je ne le crois pas, je le répète. Si quelqu'un peut trouver la solution, je suis intéressé.

M. Le Marc : Vous dites que vous partagez l'analyse de Raymond Barre…

M. de Charette : Oui, parce que je crois que cela ne peut pas marcher.

M. Le Marc : Mais il dit aussi que c'est une atteinte aux institutions. Est-ce que vous partagez aussi cet avis-là ?

M. de Charette : Monsieur Le Marc, je voudrais que ceux qui nous écoutent s'imaginent la situation. Il n'y a pas de loi, puisque Charles Pasqua vient de dire tout à l'heure à l'Assemblée nationale, en réponse à une question d'un parlementaire, qu'il n'y aurait pas de loi.

Au passage, c'est assez curieux. Vous savez qu'entre l'UDF et le RPR il y avait eu un accord en 1991, accord qui prévoyait un mécanisme qui devait commencer 7 mois avant l'élection présidentielle, un mécanisme assez technique et assez détaillé, peut-être d'ailleurs contesté par les citoyens, mais enfin, il existait. Nous nous sommes posés toutes ces questions et nous, nous avons dit qu'il fallait une loi, l'UDF comme le RPR. Charles Pasqua nous a écrit au mois de juillet, à l'UDF et au RPR, en disant : "Est-ce que vous pensez qu'il faut une loi ?". Nous avons dit, nous avons écrit : "Oui". Il a sorti un projet de loi. Bizarrement, ce projet de loi n'avait aucun rapport avec le texte sur lequel l'UDF et le RPR s'étaient mis d'accord, lui inclus et d'ailleurs à sa demande, 4 ans auparavant.

M. Denoyan : En 1991.

M. de Charette : Et nous demande si nous sommes d'accord sur ce projet de loi. Les deux formations politiques ont répondu : "Non, nous serons d'accord sur un texte qui soit fidèle à l'accord que nous avons pris, notamment sur votre impulsion, Monsieur Charles Pasqua". Maintenant, Charles Pasqua nous dit : "Il n'y a pas de loi, ce n'est pas nécessaire de faire une loi". Tout cela est un peu bizarre…

Mais revenons au point que vous avez soulevé…

M. Denoyan : Bizarre, attendez… On ne peut pas dire bizarre et puis s'en aller comme ça, Monsieur de Charette. Pourquoi est-ce bizarre ? Vous sous-entendez que Monsieur Pasqua a eu des arrière-pensées ou qu'il en a encore ?

M. de Charette : Non, non, Monsieur Denoyan, je ne sous-entends rien. Je dis simplement que nous avions considéré, à son interrogation, qu'il fallait une loi, nous avions dit quel type de loi il fallait et aujourd'hui c'est vrai que je suis surpris, et je pense que je ne suis pas le seul, de voir qu'il pense désormais différemment de ce qu'il pensait au mois de juillet et nous dit que la loi n'est pas nécessaire.

M. Denoyan : C'est une faute ?

M. de Charette : Ce n'est certainement pas la bonne solution, mais sa proposition est en tout cas entachée d'une contradiction et je crois que c'est regrettable.

Je reviens à ce que disait Pierre Le Marc tout à l'heure. Est-ce que cette action, la primaire, est une violation des règles de la démocratie ? Maintenant imaginons concrètement les choses. Nous sommes le jour où la primaire est organisée, de façon privée puisqu'il n'y a pas de loi, donc sans le concours de toutes les règles juridiques, sans le concours des mairies, de tout l'appareil de l'État. Cela veut dire que quelque part en France, dans votre département, peut-être dans votre commune, monsieur Le Marc, il y a deux partis politiques, ou un, ou des candidats qui détiennent la liste des électeurs de votre commune, parce qu'ils sont allés les copier en mairie – ils ont eu beaucoup de courage… – et qui ensuite vous disent : "Monsieur Le Marc, est-ce que vous êtes venu voter ?". Je ne sais pas si vous voterez ou pas, et je ne vous le demande pas…

M. de Charette : On constate que Monsieur Le Marc n'a pas voté et cela circulera dans Paris peut-être, mais surtout dans votre commune. Est-ce que cela ne pose pas un petit problème ?

M. Denoyan : Il n'y a plus préservation du secret du vote.

M. de Charette : Cela pose problème du point de vue de la sécurité juridique et politique des citoyens.

M. Le Marc : Mais comment expliquez-vous que Charles Pasqua ne se pose pas ce problème ? Il est tout de même ministre de l'intérieur…

M. de Charette : Je ne sais pas, mais je trouve très bien que les parlementaires – c'est pour cela que je reviens sur ce que je disais tout à l'heure ; j'ai réfléchi au sujet et je suis arrivé à des conclusions, mais je trouve très bien que des parlementaires, répondant à une demande d'élus qui sont préoccupés par l'union de la Majorité, comme je le suis, comme nous le sommes tous, se disent que c'est peut-être une solution, qu'il faut regarder. Qu'on regarde et qu'on voit si c'est possible.

M. Aphatie : Les arguments que vous mettez en avant sont des arguments de forme : voyons si c'est possible. Politiquement, le but des primaires est d'arriver, au mois de janvier ou de février, à une candidature unique. Au fond, peu importe le moyen, ce que vous souhaitez, vous, très précisément, c'est que la Majorité, par un procédé qu'il lui appartient de trouver, arrive à une candidature unique pour le mois de février 1995.

M. de Charette : Elle aura toujours une candidature unique.

M. Aphatie : Ah bon ?

M. Denoyan : Pour le deuxième tour…

M. de Charette : Mais oui, dans le système présidentiel…

M. Aphatie : Mais avant le premier tour.

M. de Charette : Laissez-moi poursuivre mon raisonnement… Dans le système présidentiel, il y a deux tours : au premier tour se présentent ceux qui veulent, mais à la fin, c'est-à-dire au deuxième tour, il n'y aura plus qu'un seul candidat de la Majorité.

La question qui nous est posée est : "Quand faut-il ce candidat commun de la Majorité ? Est-ce qu'il le faut avant le premier tour ou après le premier tour ?" C'est la question de fond.

M. Aphatie : Et alors ?

M. de Charette : Je vais vous dire : nos réflexions sur ce sujet doivent être assez ouvertes. Je ne crois pas que cela soit très facile aujourd'hui de répondre à cette question et je vais vous dire pourquoi.

D'abord, ce qui est vrai, c'est que l'électorat français n'a plus la cohésion, la clarté, le partage simple entre Droite et la Gauche, au sein de la Droite entre l'UDF et le RPR, au sein de la Gauche entre le PS et le PC, parce que ce schéma clair, relativement simple, que nous avions dans les années 70, nous ne l'avons pas aujourd'hui, vous le savez bien. Au contraire, nous voyons l'électorat se partager, je ne dis pas se diviser, en un très grand nombre de formations politiques, de mouvements, de candidats, parce que c'est ainsi, c'est la diversité des opinions.

M. Denoyan : Pour arriver quand même à la question de Jean-Michel Aphatie… Comment faire pour arriver à bien choisir les modalités et peut-être aussi l'homme qui portera vos couleurs ?

M. de Charette : La question que posait monsieur Jean-Michel Apathie, c'était : "Est-ce qu'il faut un seul candidat dès avant le premier tour ?"

M. Aphatie : Et Monsieur de Charette pense que non.

M. de Charette : Ma réponse est de dire que c'est assez compliqué et je ne suis pas sûr que cela réponde vraiment à la réalité électorale française.

M. Roland-Lévy : La réalité politique, excusez-moi Monsieur le ministre, consiste à ce qu'il y a deux candidats du même parti, qui s'appelle Monsieur Chirac et Monsieur Balladur. Donc je prolonge la question de Jean-Michel : est-ce que vous pensez que c'est offrir une grande diversité de choix aux Français que de leur présenter au premier tour Monsieur Chirac et Monsieur Balladur ?

M. Denoyan : Deux candidats RPR.

M. de Charette : C'est vrai qu'il serait plus normal… Quand on regarde les élections présidentielles que nous avons eues jusqu'à présent depuis 1965, depuis la première élection au suffrage universel…

M. Denoyan : Sans être obligé de refaire l'historique, Monsieur de Charette…

M. de Charette : Je ne veux pas, Monsieur Denoyan, vous infliger toute l'histoire, pourtant elle le mérite…

M. Denoyan : Est-ce que vous pensez que c'est normal que dans l'élection présidentielle les deux principaux candidats soient du RPR ? Il y a Charles Millon par exemple, on va peut-être y arriver, qui est président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, qui veut y aller. Il dit : "S'il n'y a pas de candidat UDF, je veux y aller". Qu'en pensez- vous, parce qu'il va y avoir du monde… ?

M. de Charette : C'est une démarche courageuse et utile. C'est vrai que nous avons toujours eu dans la Majorité, à toutes les élections présidentielles précédentes, deux candidats : un candidat de la sensibilité UDF et un candidat de la sensibilité RPR. Cela ne nous a pas fait perdre systématiquement : ce n'est pas le fait que nous ayons deux candidats qui nous a fait perdre, ou gagner. Nous avons gagné en 1974 avec deux candidats, nous avons perdu en 1981. C'était la division, c'était le fait que nous perdions lorsque nous étions en confrontation forte. Et nous avons gagné lorsque c'était deux solutions qui étaient proposées, mais qu'il y avait ensuite la volonté ferme et déterminée de se retrouver.

Vous me demandez, Monsieur Aphatie, si on peut avoir un seul candidat à l'élection présidentielle. C'est tout à fait possible, je ne l'exclus pas du tout, mais aujourd'hui je ne me sens pas autorisé à décider qu'il en est ainsi et je préférerais, personnellement, que notre démarche soit d'admettre les faits, c'est-à-dire les candidats, et d'écouter leurs programmes, parce qui est troublant, ce qui est exaspérant dans la situation que nous constatons aujourd'hui, c'est que l'on ne parle pas des programmes.

M. Denoyan : On va y venir, ne vous inquiétez pas nous allons vous parler des enjeux de l'élection présidentielle.

Mme Ardisson : Monsieur de Charette, je vous écoute depuis près d'un quart d'heure. Vous avez fait des réserves sur la faisabilité des primaires, vous avez émis des objections d'ordre juridique et vous ne semblez pas juger que c'est indispensable et souhaitable qu'il n'y ait qu'un candidat unique de la Majorité. Dans ces conditions, pourquoi continuer à dire : "C'est bien qu'on y réfléchisse" ? Est-ce que la sagesse et la franchise ne seraient pas de dire : "Arrêtons d'amuser la galerie, car après tout c'est peut-être cela, aussi, qui fait baisser les candidats de la Majorité dans les sondages" ?

M. de Charette : Madame Ardisson, je constate que beaucoup d'élus souhaitaient qu'on ouvre ce dossier. Je vous ai dit d'entrée de jeu que j'y ai réfléchi de longue date ; je me suis fait une conviction : je ne crois pas que cela puisse se faire et je n'y suis donc pas favorable. Mais en même temps, je trouve qu'il n'y a pas de raison de ne pas permettre aux parlementaires de travailler sur le sujet et de se faire leur propre conviction. Nous verrons bien ce qu'il en sortira.

M. Roland-Lévy : Excusez-moi, ma question portait sur la rivalité Jacques Chirac – Edouard Balladur. Vous avez évoqué les confrontations fortes entre deux candidats du même camp qui font perdre les élections. Est-ce qu'on n'est pas dans ce cas de figure de confrontation forte entre Chirac et Balladur et comment évitez-vous cet écueil ?

M. de Charette : D'abord, je ne le souhaite pas… Vous avez raison, il est probable…

M. Roland-Lévy : Cela existe.

M. de Charette : Monsieur Roland-Levy, on ne peut pas dire qu'on est dans le cadre d'une confrontation forte puisque nous n'avons pour l'instant qu'un seul candidat déclaré, c'est Jacques Chirac, et que Monsieur Balladur ne s'est pas déclaré. Je pense même que cette situation est étrange : on nous demande de faire des primaires alors que nous n'avons pas encore les déclarations de candidature des uns et des autres. C'est dire dans quelle situation un peu bizarre nous nous trouvons aujourd'hui et qui montre bien qu'il ne faut pas s'emballer inutilement.

Mais s'il y a deux candidats de la Majorité demain et que c'est finalement le choix qui s'impose, je vous le dis franchement : je ne crois pas que cela sera une tragédie pour la Majorité, loin de là. Je crois qu'il y a des sensibilités fortes et différentes sur un certain nombre de sujets ; ce sera l'occasion pour nos compatriotes d'arbitrer, par exemple sur l'Europe, s'ils veulent une attitude peu européenne ou une attitude très européenne. Ils choisiront et les électeurs auront ainsi la possibilité de se déterminer. Je crois que c'est plutôt bien.

M. Le Marc : Vous déplorez que l'on ne parle pas encore du fond des problèmes, des vrais enjeux de cette élection. Est-ce que vous souhaitez que le Premier ministre soit candidat tout de suite, afin qu'il puisse faire connaître lui aussi ses propositions ?

M. de Charette : Je crois qu'il va bien falloir sortir un jour ou l'autre de l'hypocrisie : ceux qui veulent être candidats doivent le dire. En même temps, je comprends bien… Chacun est libre de sa candidature et de son calendrier. On peut très bien dire : "L'élection a lieu au mois d'avril, la campagne officielle dure trois semaines avant le jour de l'élection, je me déclarerai trois semaines avant". Mais qu'au moins on sache où l'on en est. On a besoin aujourd'hui d'y voir clair ; je crois que nos compatriotes aussi ont besoin d'y voir clair.

M. Le Marc : Que pensez-vous de l'argument qui pointe au RPR selon lequel le Premier ministre peut être candidat aux primaires, mais ne peut pas rester Premier ministre s'il devient candidat à ces primaires ?

M. de Charette : Non, non, je ne partage pas du tout cet argument. Le Premier ministre est chargé de diriger le gouvernement, et par conséquent les affaires du pays, jusqu'aux élections présidentielles, il n'y a rien à changer à cela.

Objections

M. Denoyan : Objections de Monsieur Jacques Baumel, député-maire de Rueil-Malmaison.

Bonsoir, Monsieur.

M. Baumel : Bonsoir.

M. Denoyan : Vous, vous ne partagez pas tout à fait les convictions de Monsieur Hervé de Charette…

M. de Charette : … Il en partage beaucoup avec moi puisque nous sommes dans la même Majorité.

M. Denoyan : Oui, mais en ce qui concerne la conversation que nous venons d'avoir avec vous, Monsieur de Charette, je pense que Monsieur Baumel diffère sensiblement et, d'ailleurs, il peut le dire lui-même puisque maintenant il a la parole.

M. Baumel : Je constate que le langage plein de réserves et de réticences de Monsieur de Charette est exactement le type de discours que ne supporte plus un grand nombre de Français de la Majorité. Le fait de ne pas trancher le problème entre deux candidats alors qu'il est évident que, devant la montée irrésistible de Monsieur Delors, le besoin d'union est indispensable et d'ailleurs est instoppable dans le pays, comme l'a dit un chiraquien hier. Le fait que, sous différents prétextes, on ne souhaite pas des primaires, c'est exactement ce que ne souhaitent pas les Français qui ne veulent pas que pour la troisième fois soit élu un candidat socialiste parce que la Majorité reprendrait ses erreurs du passé.

Je pense au contraire, tout d'abord, que le meilleur système qui permet de départager les candidats et de dégager finalement une candidature unique est un bon système, c'est celui des primaires. Je constate que, aujourd'hui, beaucoup se rallient à ce système alors que, par de nombreuses manœuvres obliques, ils ont tout fait pour le retarder au maximum et empêcher ainsi le vote d'une loi. Il y a un côté un petit peu curieux et un peu particulier de voir que, aujourd'hui, presque tout le monde, sauf peut-être d'ailleurs Monsieur de Charette, accepte les primaires.

Quant à dire qu'elles ne sont pas possibles ou qu'elles ne sont pas légales, ce sont des affirmations peu souhaitables et peu respectables.

M. Denoyan : C'est Monsieur Pasqua qui a dit cet après-midi à l'Assemblée nationale qu'il n'y aurait pas de loi.

M. Baumel : Non, mais les élections primaires privées peuvent très bien se faire, comme il existe déjà de nombreuses possibilités. Pour les maires, je suis maire comme vous d'ailleurs, je passe toute mon année à louer des salles pour installer des élections pour des associations ou pour des institutions. Actuellement même, dans les Hauts-de-Seine, on vote pour des élections aux Chambres de Commerce et nous avons dans toutes nos villes, ouvert un système pour ces élections. Ces élections privées peuvent très bien se faire en toute légalité et je ne vois pas vraiment ce qui pourrait être un meilleur système pour essayer de sortir de la désastreuse division de la Majorité et des rivalités personnelles.

M. Denoyan : C'est un peu un constat qui est aussi une demande.

M. de Charette : Oui, ce n'est pas une question. Monsieur Baumel, on le sait bien, est un militant de la cause aux élections primaires, encore une fois c'est très bien, c'est son idée, je n'ai pas de critiques à faire mais ce n'est pas mon avis.

Simplement, je crois qu'il a tort de dire que c'est ce que tout le monde attend parce que je pense au contraire quand j'écoute la radio, notamment France Inter, qu'un nombre croissant de gens qui se passionnent pour l'élection présidentielle, s'intéressent beaucoup à cette question de primaires, soulèvent plutôt des objections. Ils s'interrogent et sont perplexes.

D'autre part, nous venons de voir dans la journée ou plutôt ce matin un sondage qui nous indiquait que 50 % de Français étaient hostiles à cette technique des primaires. Voilà tout ce qu'on peut ajouter à ce débat…

Mme Ardisson : … Dont 44 % dans la Majorité.

M. de Charette : Où je comprends bien qu'il y a des arguments.

M. Baumel : Oui… On peut d'ailleurs faire un combat de chiffres qui n'a pas d'importance en cette affaire…

M. de Charette : … Non, c'est simplement pour ne pas dire des choses inexactes.

M. Baumel : Excusez-moi, je vous ai laissé parler 265 députés de la Majorité sur 350…

M. de Charette : … Sur 483.

M. Baumel : 98 sénateurs, 8 000 maires, alors qu'il y a 36 000 communes en France, et 15 000 élus locaux, ça représente tout de même une certaine importance en faveur des primaires.

M. de Charette : C'est une très bonne intervention que vient de taire à l'instant l'intervenant…

M. Denoyan : … Monsieur Baumel.

M. de Charette : Je suis bien d'accord avec lui que beaucoup de personnes se posent des questions et donc il était bien, cela confirme ce que je disais tout à l'heure, d'ouvrir le dossier et d'en parler pour voir si c'était faisable.

M. Denoyan : Merci à Monsieur Baumel d'avoir été quelques instants avec nous.

M. Le Marc : Le problème des primaires, outre le problème de faisabilité et de compatibilité avec la Constitution et la loi, est-il une arme politique aux mains du Premier ministre actuellement ? Comme elle a été une arme politique pour Jacques Chirac contre Giscard auparavant.

M. de Charette : Si je vous disais le fond de ma pensée de façon un peu…

M. Le Marc : … Vous êtes là pour ça, j'espère.

M. de Charette : Un peu de décoffrage, je vous dirai que c'est un machin qui avait été inventé par Chirac pour dézinguer Giscard et qui est maintenant utilisé par Balladur pour essayer de mettre à bas Chirac. Voilà ! Simplement, la question est : Faut-il tremper dans cette affaire? En ce qui me concerne, non.

M. Roland-Lévy : Alors, vous défendez Chirac ?

M. Denoyan : Donc vous défendez Chirac comme le souffle Fabian Roland-Lévy.

M. de Charette : Je ne défends rien, je suis un partisan de la démocratie. Je n'ai jamais été favorable et je suis le premier à avoir prononcé l'expression "d'élections privées", pour dire : "Une élection, ça ne peut pas être privé, c'est fatalement public".

Je suis tout à fait d'accord, je vais vous dire, je vais aller plus loin, je suis tout à fait d'accord pour qu'on modifie l'élection présidentielle en France, qu'on se dise : "Ce système pose des difficultés et pose des problèmes, qu'on le modifie". Il y a eu des propositions que je trouve tout à fait judicieuses disant : "Il faudrait que le premier tour ait lieu deux mois avant le deuxième tour". Au lieu d'avoir 15 jours entre les deux, deux mois, pourquoi pas ? Ce sont des propositions très utiles et constructives qui me plairaient bien.

M. Denoyan : Des propositions qui vont jusqu'à trois tours, pourquoi pas quatre ?…

M. de Charette : Je vous parle de deux, moi.

Mme Ardisson : Après votre formule choc, je crois qu'il n'y a plus qu'à fermer le ban sur les primaires et passer peut-être à l'explication des mauvais scores indiqués par les sondages. Certes, les sondages ne sont que des photographies pour les candidats potentiels de la Majorité. Quelles en sont d'après vous les raisons ? Est-ce par exemple le malaise social qu'on a vu s'exprimer particulièrement aujourd'hui n'est pas une explication valable ?

M. de Charette : Le cas de Monsieur Delors est un cas de lévitation politique intéressant. Voilà quelqu'un qui est sur un nuage depuis de très nombreuses années parce qu'il n'est pas dans la vie politique et donc il est absout par avance de tous les problèmes de la vie quotidienne que connaissent nos concitoyens. Il arrive tel un sauveur, bon, je comprends qu'il puisse intéresser.

Je vais vous surprendre, je crois qu'il ne fera jamais autant de voix ou autant de scores dans les sondages qu'aux premiers jours et au fur et à mesure qu'il va redescendre sur terre, parmi nous, avec les problèmes auxquels il faut bien qu'on se collete les uns et les autres, eh bien, les gens vont s'apercevoir que les réponses qu'il apporte ne sont pas les bonnes. Ne serait-ce que pour une raison simple : que cache Monsieur Delors ? Il cache Fabius, Mauroy, toute la tribu du Parti socialiste dont je crois profondément que les Français ne veulent plus, pour un certain temps, ça reviendra, mais ils n'en veulent pas. Or, c'est ceux-là qu'il a avec lui.

Que s'est-il passé à Liévin l'autre jour ? Ce sont les socialistes eux-mêmes qui le disent : "Cela a été le retour de l'esprit d'Épinay". C'est quoi l'esprit d'Épinay ? C'est le Parti socialiste vraiment à gauche, allié du Parti communiste pour conquérir les municipalités et le pouvoir. C'est cela Monsieur Delors. La vérité sur Monsieur Delors, c'est celle-là.

Mme Ardisson : Ce n'est pas vraiment sa tasse de thé, en tout cas.

M. de Charette : Il va passer des mois à essayer de cacher tout cela mais, finalement, c'est ça qu'il souhaite.

M. Denoyan : Monsieur de Charette, bien sûr, vous faites votre métier d'opposant à Jacques Delors mais la question posée par Annette Ardisson était comment expliquez-vous l'affaiblissement de Monsieur Balladur, Premier ministre et candidat possible à l'élection présidentielle dans les sondages ? Est-ce dû à la tension sociale, à la revendication sociale qu'on a pu constater aujourd'hui un petit peu partout en France ? On a dit "croissance", on a dit qu'elle repartait, que cela va être durable, etc. les salariés demandent aussi à y participer.

M. de Charette : Bien sûr. Si vous voulez que nous parlions des problèmes sociaux, je suis tout prêt à en parler devant vous…

M. Denoyan : … Oui, c'est le moment.

M. de Charette : Et je vais le faire maintenant.

Notre pays sort d'une période finalement assez longue d'une vraie crise, trois ans, c'est long, d'une vraie crise qui s'est traduite par un accroissement fort du nombre des chômeurs, fort, non seulement les chômeurs qui sont inscrits à l'ANPE mais ceux qui sont au RMI, ceux qui n'ont pas d'emploi et qui ne sont pas inscrits, enfin, on sait bien que c'est beaucoup. Et devant cette difficulté, il y a de l'impatience, elle est totalement légitime. Je comprends très bien que les salariés, aux premiers signes de reprise, aux premiers signes de redémarrage, soient pressés que les fruits de cette nouvelle croissance leur reviennent.

Il faut être drôlement blindé et avoir une connaissance des affaires économiques approfondie pour accepter, et encore ce n'est pas simple, quand on ouvre son journal le matin, de dire : "Telle grande entreprise française a gagné 2 milliards, 3 milliards, 4 milliards" et puis qu'à la sortie on dise aux salariés : "Attention, cet argent-là n'est pas pour vous, il est absolument nécessaire pour aller acheter une entreprise américaine qui va permettre d'accroître la puissance de l'entreprise"…

M. Denoyan : … Et qui ne crée aucun emploi ici.

M. de Charette : Je ne critique pas les chefs d'entreprise car je vois bien que cette bataille internationale est nécessaire.

M. Denoyan : … Qui ne crée aucun emploi, car les salariés ont fait des efforts, Monsieur de Charette, depuis des années.

M. de Charette : Monsieur Denoyan, je vous dis cela parce que je sens bien qu'il y a, en effet sur le terrain, – pardonnez-moi, je suis aussi un élu de terrain –, quelque chose qui s'apparente à de l'impatience que je comprends.

M. Roland-Lévy : Que dites-vous aux salariés qui sont impatients ?

M. de Charette : Que pouvons-nous offrir à ces salariés et que pouvons-nous offrir à notre pays ? Je pense à l'élection présidentielle qui vient devant nous. Il y a un vrai contrat à passer avec le pays, ou bien on donne la priorité à l'emploi, ou bien on va donner la priorité aux salaires mais il faudra bien que ce soit ou l'un ou l'autre, pas ni l'un ni l'autre. Or, c'est ce qui se passe de temps en temps quand je regarde le paysage social français et cela n'est pas acceptable.

Je crois que, en effet, surmonter l'égoïsme collectif qui est une de nos tentations et un de nos péchés mignons, c'est de dire : "En effet, dans l'entreprise, le partage des gains de productivité veut dire qu'il va falloir donner plus à l'emploi et qu'une partie des gains de l'entreprise doit permettre d'améliorer l'emploi", mais je répète, "cela ne peut pas être ni l'un ni l'autre, ni les salaires, ni plus d'emplois".

M. Roland-Lévy : Vous qui représentez ici le gouvernement, vous êtes en train de dire, si je vous entends bien, aux salariés qu'ils doivent mettre un bémol à leurs revendications sur l'emploi, c'est bien cela ?

M. Denoyan : Sur les salaires.

M. Roland-Lévy : Sur les salaires, pardon, au profit de l'emploi.

M. de Charette : Je crois que vous m'avez mal compris.

M. Roland-Lévy : Non, non, sur les salaires au profit de l'emploi, pardon.

M. Denoyan : C'est Fabien qui n'avait pas bien entendu mais nous avions bien compris.

M. de Charette : Si vous avez compris, je ne reviens pas mais Je suis prêt à recommencer.

Mme Ardisson : Vous avez dit : "Fromage ou dessert" finalement.

Cela veut dire que vous ne croyez pas à la thèse selon laquelle une augmentation de pouvoir d'achat par la redistribution justement des fruits de cette croissance est créatrice d'emplois ou peut-être créatrice d'emplois par la reprise de la consommation ?

M. de Charette : Non, ça, je ne le crois pas. Je crois plutôt que la reprise de la consommation en France est directement liée à un retour général de la confiance. La confiance dans l'avenir, je ne parle pas de la confiance dans le gouvernement ou dans la Majorité, je parle de la confiance dans l'avenir.

M. Denoyan : Ça compte aussi.

M. de Charette : Ministre du logement, je peux vous dire que je surs dans un domaine que je connais bien qui est celui du logement, de l'accession à la propriété. Celui qui accède à la propriété, c'est parce qu'il a confiance dans son propre destin, qu'il pense qu'il peut s'endetter sur 10, 15 ou 20 ans…

M. Denoyan : … En ce moment, cela ne marche pas bien dans ce domaine-là.

M. de Charette : Oui, enfin, cela va tout de même sensiblement mieux que lorsque nous sommes arrivés au gouvernement.

Je vous vois faire la moue, Monsieur Denoyan, vous voulez des chiffres ? Lorsque je suis arrivé au ministère du logement, le rythme des constructions en France était de 235 000 logements/an, aujourd'hui, au jour où je vous parle, nous en sommes à 295 000 par an, c'est-à-dire une progression de 60 000 de plus. Je trouve que ce n'est pas si mal.

Quand je regarde l'accession sociale à la propriété, on a exactement doublé en deux ans le nombre de ménages qui accèdent à la propriété chaque année, et des ménages modestes. Je trouve qu'on n'a pas mal progressé. Que tout soit terminé, loin de là ! Mais on a fait du chemin.

M. Le Marc : L'année 95 va être capitale pour l'Europe et la France va devoir définir sa position en ce qui concerne la réforme des Institutions, l'avenir de l'Europe et la place de la France dans cette Europe. Ce débat va être un des enjeux de cette présidentielle. Pensez-vous que de la manière dont il est engagé au sein de la Majorité, on peut être rassuré ? Vous qui êtes un Européen convaincu, êtes-vous rassuré par la manière dont s'engage ce débat fondamental au sein de votre Majorité ?

M. de Charette : Non, je ne suis pas rassuré parce que le débat ne s'est pas engagé.

M. Le Marc : Il a été engagé par Jacques Chirac.

M. de Charette : Oui, c'est la seule voix qu'on ait entendue. Je serai rassuré lorsque j'aurai entendu l'ensemble des candidats éventuels dans la Majorité et lorsque j'entendrai, c'est cela le plus important, un projet français pour l'Europe, c'est de cela dont nous avons besoin.

Nous sommes à un moment où nous voyons bien que tout ce qui s'est passé depuis 40 ans : la patiente action de la France pour l'intégration progressive des économies et des pouvoirs en Europe, tout cela est arrivé à son terme et, de ce point de vue, le Traité de Maastricht était la dernière étape dans cette direction. Je crois que, maintenant, on a besoin d'un nouveau projet européen et, comme toujours, c'est de la France qu'il viendra, de la France et de l'Allemagne, et d'autres naturellement, pas seulement d'eux. Mais enfin c'est là que se trouve tout de même l'épicentre de la volonté européenne.

M. Le Marc : Vous ne craignez pas que cela devienne un des atouts de Delors dans cette campagne, justement ?

M. de Charette : Il faudra qu'il nous explique pourquoi et comment, en quelques 10 ans, je crois, de responsabilités européennes, il a laissé la technocratie européenne devenir envahissante, s'occuper de pleins de choses qui ne la regardent pas. Il faudra qu'il nous explique comment il a laissé l'affaire de la politique agricole commune s'aiguiller sur une si mauvaise pente en 1992 et heureusement que nous avons été là pour rattraper les morceaux. Il faudra qu'il nous explique comment dans l'affaire du GATT les intérêts européens ont été si gravement menacés avant que nous arrivions. Il faudra que Monsieur Delors explique beaucoup de choses pour me convaincre.

M. Aphatie : Sur un autre sujet, l'Assemblée nationale vient d'adopter un amendement, notamment, présenté par Monsieur Alain Marsaud, député RPR, où il est dit que ne devraient plus être citées des personnes faisant l'objet de procédure judiciaire, c'est-à-dire que pour respecter le secret d'instruction, on ne parle plus des affaires. Quel est votre sentiment ?

M. Denoyan : Enfin, dans la presse, je veux dire, on n'en parle plus, on n'en parle plus à la radio, on ne montre plus rien à la télévision…

M. Le Marc : … Jusqu'à ce que la juridiction de jugement ait été désignée.

M. de Charette : Jusqu'à ce que la juridiction ait jugé sur le fond.

M. Le Marc : Non, ait été désignée. Jusqu'à ce que la juridiction de jugement ait été désignée.

M. de Charette : Pas du tout, jusqu'à ce que la juridiction ait jugé sur le fond…

M. Aphatie : … Jusqu'à ce que le jugement intervienne.

M. de Charette : Je l'ai là. Si vous voulez que je le sorte, je peux vous le montrer. Franchement, je crois que c'est souvent ainsi dans la vie parlementaire, dans le débat et le feu de l'action, des amendements qui n'ont pas été assez étudiés sont votés, j'allais dire, entre deux portes, heureusement qu'il y a deux assemblées, comme ça, on peut remettre un peu de réflexion.

M. Aphatie : Vous souhaitez qu'il soit abandonné ?

M. de Charette : Ce n'est pas un bon amendement, c'est un très mauvais amendement qui doit évidemment être abandonné dans sa totalité et je vais vous expliquer pourquoi : parce que s'il y a un problème aujourd'hui, c'est vrai qu'en ce qui concerne le secret d'instruction, la situation n'est pas digne d'éloges, ii ne sera pas résolu tant que, au préalable, la question de l'indépendance de la magistrature n'aura pas été réglée dans sa totalité.

Je vais vous parler de façon très simple parce que ce sont mes convictions personnelles et je ne parle, là, qu'à titre personnel : je crois que cette question de l'indépendance de la magistrature est une question centrale de la démocratie française.

M. Aphatie : Elle ne vous pas semble pas acquise aujourd'hui ?

M. de Charette : Non, pas dans les règles. Je veux dire par là, bien entendu, Pierre Méhaignerie qui est un très remarquable garde des sceaux accomplit sa mission avec une très grande hauteur de vue et un esprit d'indépendance et de respect des magistrats qui est total. Mais je dois dire que nos règles institutionnelles, c'est-à-dire notre Constitution, n'assurent pas, ne garantissent pas, comme il convient, l'indépendance des magistrats.

M. Le Marc : Quelle solution ?

M. de Charette : J'ai fait des propositions sur le sujet qui doivent permettre, c'est cela le fond de l'affaire, de couper le cordon ombilical qui relie encore la magistrature au pouvoir exécutif.

Mme Ardisson : Pensez-vous que les fuites qui ont lieu actuellement sur les affaires en cours, les affaires examinées, et qui sont le fait, pour certaines pas pour toutes, de juges instructeurs, sont non seulement un moyen de se protéger mais presque un mode de revendications de leur part pour obtenir cette indépendance ?

M. de Charette : C'est possible mais, moi, je n'ai pas les mêmes informations que vous, c'est-à-dire que j'ignore complètement d'où viennent les fuites.

M. Roland-Lévy : Monsieur de Charette, je crois que vous êtes un admirateur de Giscard, vous êtes giscardien…

M. de Charette : … Je suis un ami de Monsieur Giscard d'Estaing.

M. Denoyan : Un ami de combien? De 30 ans ?

M. de Charette : De longue date.

M. Roland-Lévy : Donc, vous appréciez sa pensée politique. Avez-vous lu sa prose romanesque, son roman d'amour qui s'appelle "Le passage" ?

M. de Charette : Oui, bien sûr, je l'ai lu.

M. Roland-Lévy : Alors, vous pouvez nous en parler un petit peu.

M. Denoyan : On en a beaucoup parlé sur l'antenne, Monsieur Giscard d'Estaing était l'invité de Synergie…

M. de Charette : … Oui, je l'ai croisé dans l'escalier.

M. Denoyan : Donc, ça va, on a assez parlé sur cette antenne de son livre.

M. Le Marc : Avez-vous apprécié ou pas l'œuvre littéraire ?

M. de Charette : Puis-je ajouter quelque chose, Monsieur Denoyan ?

M. Denoyan : Oui.

M. de Charette : Dans cette campagne électorale, je persiste à penser que Monsieur Giscard d'Estaing peut être d'une très grande utilité pour la Majorité. Il l'a déjà été avec des propositions sur l'emploi…

M. Denoyan : … Mais, là, la question portait sur le romancier.

M. de Charette : Oui, mais enfin vous avez souhaité que je ne parle pas du roman après avoir dit qu'il était excellent.

Mme Ardisson : La question subsidiaire à votre déclaration est : À quelle place ?

M. Denoyan : Voilà, très bien.

M. de Charette : Donc, il a déjà fait des propositions sur l'emploi. Je souhaite qu'il nous en fasse sur la justice, je souhaite qu'il apporte une contribution qui soit évidemment la meilleure possible sur l'Europe, bref, je crois que Monsieur Giscard d'Estaing peut être d'une très grande utilité dans le débat qui commence.

À quelle place ? m'a demandé Madame Ardisson. Je l'ignore, c'est à lui d'en décider mais, je le répète, dans toutes les configurations, la qualité, l'expérience de Monsieur Giscard d'Estaing en font, de toute évidence, dans cette campagne très importante pour nos concitoyens, un homme irremplaçable.

M. Aphatie : Sans tourner autour du pot, aimeriez-vous qu'il soit candidat ?

M. de Charette : Oui, bien sûr, j'aimerais qu'il soit candidat mais encore faut-il que les circonstances s'y prêtent.

M. Le Marc : François Léotard a suggéré que le Premier ministre, s'il était élu, dissolve l'Assemblée. Bien sûr, Édouard Balladur s'est inscrit en faux contre ce projet mais n'y-a-t-il pas, derrière cette déclaration, une tentation de recomposition de la Majorité autour d'Édouard Balladur ?

M. de Charette : Je crois que c'était une très mauvaise idée. Elle a d'ailleurs provoqué un véritable tollé à l'Assemblée nationale, elle a été rejetée par Monsieur Balladur…

M. Le Marc : … Provisoirement.

M. de Charette : En sa qualité de Premier ministre.

M. Le Marc : Provisoirement.

M. de Charette : Par Monsieur Chirac et par Monsieur Giscard d'Estaing, en leur qualité de présidents du RPR et de l'UDF. Il y a donc consensus pour dire, c'est cela que je retiens de cette semaine, ce sera la vraie bonne nouvelle de la semaine, "il n'y aura pas d'élections législatives au mois de juin 1995".

M. Denoyan : Merci, Monsieur de Charette.

Objections est terminé pour ce soir.

À mercredi prochain.