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Une école plus ouverte aux problèmes de l'emploi, d'autres rapports avec les syndicats et les partis… Le secrétaire général de la Fédération syndicale unitaire, Michèle Deschamps, bouscule les anciennes conceptions.
Où va à l'école ? Sous les feux de l'actualité, avec les rejets successifs de la loi Bayrou et du CIP, le système éducatif révèle une fois de plus les angoisses, les interrogations mais aussi le potentiel de rassemblement qui traversent la société. Question d'avenir. En moins d'un an d'existence, la Fédération syndicale unitaire (FSU) a bouleversé le paysage syndical enseignant. Née des suites de l'exclusion de la FEN (Fédération de l'éducation nationale) en mai 1992 du Syndicat national des enseignements de second degré (SNES) et du Syndicat national de l'éducation physique (SNEP), elle est devenue la première organisation représentative des personnels de l'éducation lors des élections professionnelles de décembre dernier. Autour du pluralisme et de l'unité, elle entend promouvoir de nouvelles pratiques syndicales.
La FSU revendique aujourd'hui 150 000 adhérents et regroupe 16 syndicats nationaux. Elle demande la mise en chantier d'une loi de programmation, dans le droit-fil des exigences formulées par les participants à la manifestation du 16 janvier.
L'Humanité Dimanche : Quel diagnostic faites-vous de l'école aujourd'hui ?
Michel Deschamps : Nous avons le sentiment que l'école se trouve à un tournant. Toute une série de mesures gouvernementales soulèvent dans la société la question de savoir si cela vaut encore la peine de faire des études, si un diplôme signifie toujours l'accès à une qualification, à une rémunération et à un emploi. Devant l'ouverture du service public d'éducation, qui aboutit à la réunion d'enfants très différents, la tentation existe également, chez ceux qui en ont les moyens, d'un repli vers l'enseignement privé où l'on se retrouverait entre soi, à l'exemple de l'université Pasqua.
Il faut, au contraire, créer une nouvelle dynamique, comparable à celle qui s'est mise en place au milieu des années cinquante et qui nous a conduit jusqu'à aujourd'hui. Nous préconisons donc une nouvelle étape de démocratisation pour faire réussir tous les jeunes. Il faut pour cela des moyens, d'où notre demande d'une loi de programmation.
On ne peut pas livrer aux logiques marchandes, étroites, des missions collectives essentielles comme la formation, la recherche, mais aussi la justice et la sécurité, la santé, la culture. Nous pensons, et nous pesons en ce sens, qu'il faut véritablement redonner une place importante, centrale, de justice sociale aux services publics, notamment de formation et d'éducation. Ils ne doivent pas seulement compenser ce que la société libérale détruit par ailleurs.
L'Humanité Dimanche : Estimez-vous que la politique gouvernementale actuelle réponde à ces exigences ?
Michel Deschamps : Nous souhaitons que le gouvernement actuel, parce qu'il s'agit d'une question qui ne peut pas être partisane, se hisse au niveau des exigences éducatives de la jeunesse et de la société. Pour notre part, indépendamment du pouvoir en place, nous négocions, nous faisons des propositions. Et quand celles-ci ne sont pas prises en compte, nous tentons de construire un rapport de force permettant d'avancer.
L'Humanité Dimanche : Que pensez-vous de la loi quinquennale sur l'emploi, et notamment des dispositions concernant la formation professionnelle ?
Michel Deschamps : Parmi les 90 000 jeunes qui actuellement sortent de l'école sans formation, un nombre très important vient de l'apprentissage. Loin d'être une panacée, pouvant correspondre cependant au souci de certains jeunes, à certains métiers aussi, l'apprentissage ne représente pas une voie d'avenir pour l'ensemble de la jeunesse. L'urgence n'est pas de faire sortir de l'école les jeunes en difficulté, mais au contraire de leur offrir un traitement prioritaire permettant de résoudre leurs problèmes. Il faut qu'ils trouvent dans l'école un remède aux obstacles qu'ils rencontrent. En dehors, cela est impossible, sauf cas d'espèce.
Le lien entre la formation et l'emploi constitue une des grandes questions d'aujourd'hui. De ce point de vue, la loi quinquennale, dont nous demandons l'abrogation, en faisant de l'alternance la voie royale de l'insertion professionnelle, nous paraît incapable d'y répondre correctement. Il s'agit d'un leurre. L'alternance ne va ni créer d'emplois ni favoriser l'insertion professionnelle des jeunes. Au contraire, en les enfermant dans une seule expérience, dans une seule entreprise avec un seul tuteur, elle rendra plus difficile demain les évolutions professionnelles et les reconversions.
L'Humanité Dimanche : Quel regard portez-vous sur la mobilisation des jeunes contre le contrat d'insertion professionnelle ?
Michel Deschamps : Nous avons été à leurs côtés pour deux raisons. Parce que nous partageons leur analyse du CIP, une mauvaise mesure, fausse information ne débouchant pas sur un véritable contrat d'embauche. Il fallait l'abroger. Et aussi parce que nous pensons qu'un syndicalisme d'éducateurs a une responsabilité particulière pour tisser un lien entre les jeunes et le monde des adultes, des salariés et de l'entreprise.
Mais je dois convenir que nous avons éprouvé beaucoup de difficultés à convaincre nos collègues. Nous n'avons pas réussi à mobiliser autant les éducateurs sur le CIP que sur la loi Falloux. Nous avons encore beaucoup à réfléchir, à expliquer, à convaincre pour faire grandir l'idée que la liaison entre la formation et l'emploi est devenue, pour les éducateurs, les enseignants, les personnels de l'enseignement, un sujet aussi vital que la vie interne de l'école. D'autant que les jeunes expriment une conception exigeante de la vie sociale. Cette jeunesse que l'on disait en plein désarroi, désorientée, désabusée a montré qu'elle savait s'organiser, se battre et manifester à cette occasion de vraies solidarités, certes avec des difficultés.
L'Humanité Dimanche : Vous avez l'ambition de faire vivre de nouvelles pratiques syndicales. De quoi s'agit-il ?
Michel Deschamps : Quand la FEN a explosé, nous nous sommes posé la question : que fait-on ? Fondons-nous une fédération ou est-ce que chacun rejoint la centrale ouvrière de son choix ? Nous avons opté pour la première solution parce que nous pensons que la cause de l'école, et donc celle des jeunes, est loin d'être gagnée dans notre pays. Et il nous a semblé qu'il serait bon de mettre au service de cette cause un fédéralisme, d'une certaine manière spécialisée à propos des questions de l'éducation, débarrassé des lourdeurs et des carences qui ont prévalu, reposant sur des contacts beaucoup plus directs avec les syndiqués.
Mais en même temps, nous refusons complètement la conception que la FEN avait de l'autonomie, se traduisant par un syndicalisme de l'enseignement tout à la fois donneur de leçons aux syndicats de salariés et couper d'eux. Nous voulons à la fois affirmer la nécessité d'un regroupement des enseignants et des personnels de l'enseignement pour qu'ils puissent peser très fort sur les enjeux de l'école, et dans le même temps, à partir de ce choix, nouer des contacts totalement renouvelés avec les confédérations de salariés, les élèves, les parents. En permanence, nous recherchons l'unité la plus large, une démarche qui est loin de la forteresse enseignante, conception héritée de la FEN.
L'Humanité Dimanche : Vous revendiquez un pluralisme interne et vivant, et pourtant vous continuez de fonctionner avec des tendances organisées. N'est-ce pas contradictoire ?
Michel Deschamps : Lorsqu'un syndicalisme a la prétention de regrouper très largement dans un secteur professionnel donné, il doit faire la place aux points de vue de tous, travailler la diversité des idées. C'est aujourd'hui un des grands défis du mouvement collectif. Savons-nous intégrer les points de vue minoritaires ? Des opinions diverses dans une organisation représentent-elles une richesse ou un affaiblissement ? Nous contestons un partage des rôles figé entre majorité et minorité. Nous agissons pour que la diversité soit vécue comme un plus, et donc je souhaite que les adhérents de la FSU appartiennent à une palette de courants, d'engagements politiques, de préférences idéologiques personnelles la plus large. Nous voulons un syndicalisme pluraliste à l'image d'un monde enseignant très divers.
L'Humanité Dimanche : Comment réagissez-vous à la proposition du PCF d'un Pacte unitaire pour le progrès, à cette invitation à ouvrir des espaces de rencontre et de dialogue ?
Michel Deschamps : Un parti politique qui n'aurait pas le souci de rencontrer les forces syndicales, de les écouter, de dialoguer avec elles, ne ferait pas son travail. Parallèlement, les organisations politiques doivent intégrer une nouvelle donne : le temps où les syndicats pouvaient être envisagés comme un prolongement des partis, nouant avec eux des rapports privilégiés, est révolu. Il faut accepter l'idée que le mouvement social est animé, je dirais presque à égalité de responsabilité, par les partis, par les syndicats, par le mouvement associatif en général.
À partir de ces bases d'indépendance, non pas théoriques mais réelles, nous pouvons nous réunir, travailler, échanger. Depuis onze mois, j'ai rencontré, avec mes camarades de la FSU, le parti socialiste, le parti communiste et les Verts, avec, à la clef, des dialogues fructueux. Et nous sommes prêts à poursuivre le dialogue avec ces trois partis avec lesquels nous partageons beaucoup d'interrogations et quelques convergences. Mais je considère qu'il est aussi de ma responsabilité de rencontrer les partis de droite. Malheureusement, le RPR, l'UDF et les partis centristes n'ont pas encore répondu à notre demande d'entretien.
Lorsque nous avons rencontré les représentants du PCF, la proposition du Pacte unitaire pour le progrès n'existait pas encore. Si le parti communiste nous propose une nouvelle rencontre et des échanges dans le cadre de ce Pacte, nous accepterons volontiers, sur la base, bien entendu, d'une indépendance totale.
Propos recueillis par Emmanuel Raynal
Mesures d'urgence
La commission Schléret, créée le 19 janvier 1994 et chargée de dresser l'état des lieux en matière de sécurité dans les établissements scolaires, vient d'établir une liste de 1 832 bâtiments présentant des risques en cas d'incendie. La moitié des internats (1 472 sur 3 046) présentent des risques dont 120 des risques importants.
Suite à la publication des chiffres contenus dans le rapport de la commission, la FSU préconise six mesures urgentes :
1. Fermeture de tous les internats dans les établissements à structure métallique (ils sont une centaine).
2. Fermeture des étages supérieurs, à partir du troisième étage, dans tous les établissements à structure métallique (on n'en dénombre près de 200).
3. Mise en sécurité immédiate de ces établissements.
4. Visites systématiques, par les inspecteurs du travail, de tous les ateliers, avec inspection des machines, ainsi que des visites, également systématiques, de toutes les installations sportives.
5. Mise en place d'un "observatoire" permanent veillant sur le patrimoine immobilier, y compris celui de l'enseignement supérieur et des établissements scolaires de moins de 200 élèves (c'est-à-dire l'essentiel des écoles primaires).
6. Enfin, ouverture immédiate de négociations pour la planification, le financement et la programmation des travaux nécessaires.