Déclaration de M. Edouard Balladur, Premier ministre, sur le SIDA et la nécessité de prendre des mesures pour développer la recherche, l'information et la prévention, au niveau international, à Paris le 1er décembre 1994.

Prononcé le 1er décembre 1994

Intervenant(s) : 

Circonstance : Sommet mondial sur le SIDA (42 pays participants), Paris le 1er décembre 1994

Texte intégral

Mesdames, Messieurs,

Je suis heureux d'accueillir aujourd'hui les chefs de gouvernements ou leurs représentants au premier sommet mondial consacré à la lutte contre le SIDA.

Les répercussions de l'épidémie du SIDA dépassent tout ce que nous pouvions imaginer.

Les gouvernements ont pris depuis plusieurs années des mesures importantes pour développer la recherche, l'information, la prévention. Pourtant, la maladie ne cesse de se propager dans le monde, en particulier dans les pays en voie de développement. Plus de 85 % des personnes atteintes par le virus du SIDA vivent dans les pays défavorisés. Il faut même reconnaître, qu'au regard de l'épidémie, l'écart se creuse entre les pays riches et les pays pauvres. La maladie n'y affecte pas de la même manière les personnes de tous âges, comme c'était le cas pour la peste. Les jeunes femmes et les enfants sont plus atteints que les personnes d'âge mûr. Il en résulte d'ores et déjà des conséquences dramatiques sur les structures familiales et sur l'économie.

La France cesserait d'être elle-même si elle venait à s'accommoder de cette situation.

Le monde d'aujourd'hui est confronté à trop d'épreuves pour que, dans une affaire où se joue pour une large part l'avenir de l'humanité, l'égoïsme des uns et l'aveuglement des autres fassent obstacle à ce que la dignité de l'homme puisse être préservée et la solidarité encouragée.

La maladie sera vaincue partout ou ne le sera pas.

Il serait illusoire de penser que certains pays peuvent se protéger seuls, en fermant leurs frontières, ou en s'exonérant du devoir de solidarité.

Décidé il y a plusieurs mois par le gouvernement français à l'initiative de Mme Simone Veil, ministre d'État, ministre des affaires sociales, de la santé et de la ville, et de Monsieur Philippe Douste-Blazy, ministre délégué à la Santé, ce sommet a été préparé par de nombreuses réunions conjointes entre la France et l'OMS.

Je remercie le Docteur Nakajima et son équipe. Sans leurs efforts, notre réunion d'aujourd'hui n'aurait pu se tenir.

Je tiens à exprimer la gratitude du gouvernement français à toutes les personnes qui ont contribué à cette tâche. Je citerai en premier lieu le Professeur Bernard Debré, à qui j'ai confié, avant qu'il ne devienne ministre de la Coopération, l'organisation scientifique et technique de ce sommet. Il a travaillé pendant des mois avec les experts du monde entier.

Je salue également l'action des Organisations non Gouvernementales et en particulier celle des Associations de Personnes vivant avec le virus. Elles ont participé aux réunions préparatoires. Je souhaite qu'elles prennent leur part de décisions que nous allons arrêter.

Je saisis l'occasion qui m'est offerte aujourd'hui pour rendre hommage à la ténacité, au courage et au dévouement dont font preuve toutes les associations. Sans elles, l'action des gouvernements pèserait d'un faible poids.

Il est à mes yeux essentiel que les associations de personnes vivant avec le virus puissent suivre les projets mis en œuvre par les gouvernements. Elles sont dépositaires d'un capital précieux entre tous : la confiance en l'homme.

Je forme le vœu que l'ensemble des gouvernements s'attachent à les aider, à les entendre, à les comprendre.

Mesdames, Messieurs, le SIDA n'est pas seulement une maladie qui affecte l'homme dans son corps. Le SIDA met en cause les valeurs fondatrices de la société. Les hommes ont toujours été tentés, devant l'émergence d'une épidémie grave et nouvelle, d'exclure ceux qui en sont atteints. Aussi n'avons-nous que trop tardé à apporter une réponse politique aux multiples défis que pose la propagation de l'épidémie.

La déclaration finale qui est soumise à votre examen comporte quatre chapitres d'une grande portée. En premier lieu, nous allons, ensemble, prendre acte de l'importance de l'épidémie du SIDA qui menace l'humanité toute entière. Trop souvent encore, certaines nations ignorent la réalité de ce risque ou s'obstinent à le nier. Notre premier devoir est de mettre fin à l'hypocrisie et de tenir le langage de la vérité.

Tant qu'un vaccin biologique ne sera pas disponible, les efforts de prévention doivent rester au centre de nos préoccupations. Nous devons persuader nos compatriotes, et notamment les plus jeunes, de l'efficacité d'un comportement responsable.

En deuxième lieu, nous nous attacherons à mettre l'accent sur la responsabilité des États vis à vis de tout homme, de toute femme, de tout enfant touché par le SIDA. À ce titre, le rôle que peuvent jouer les organisations non gouvernementales et notamment les associations de personnes vivant avec le virus est essentiel. Je souhaite qu'ensemble, nous en tirions toutes les conséquences humaines, juridiques et financières.

En troisième lieu, nous nous engagerons solennellement à tout mettre en œuvre, dans chacun de nos pays, pour accueillir et traiter les malades, et garantir leurs droits fondamentaux.

Enfin, nous prendrons l'engagement d'aider les pays en voie de développement à mieux lutter contre le SIDA.

Des mesures importantes doivent être prises à cette fin. Je n'en citerai que quelques-unes.

La sécurité transfusionnelle est au premier rang de ces mesures. Certains États ne peuvent actuellement assurer cette sécurité alors que des moyens simples suffisent. Nous nous engagerons à les aider à se les procurer.

J'appelle également de mes vœux la création d'une organisation regroupant les personnes séropositives. Cette organisation pourrait conseiller les États et veiller à la mise en œuvre des décisions que nous allons prendre.

Il faut également relancer la recherche fondamentale et la recherche clinique, rendre accessibles les traitements des maladies dites "opportunistes" et les médicaments qui existent déjà.

Certains s'interrogent sur la portée des progrès accomplis au cours de la décennie passée. Notre génération s'était accoutumée aux progrès de la médecine. Chacun s'étonne et s'irrite de la voir marquer le pas devant une nouvelle maladie. Le fait même qu'une épidémie d'une telle ampleur puisse se développer au moment même où nous étions parvenus à éradiquer la plupart des maladies transmissibles est perçu comme une incongruité de l'histoire.

Les perspectives d'un vaccin, que l'on a d'abord cru à portée de mains, semblent s'être éloignées. Les difficultés sont grandes à cerner un virus si apte à changer de forme et capable de détruire les cellules mêmes qui sont chargées de défendre l'organisme.

Nous devons cependant garder foi en la recherche.

Déjà, des médicaments de conception nouvelle sont ou vont être à l'essai. Il paraît raisonnable d'en attendre des améliorations cliniques. Les expériences qui sont menées, en France et ailleurs, nous indiqueront bientôt dans quelles directions doivent s'orienter les efforts de mise au point d'un vaccin. Chaque jour, les efforts de nombreuses équipes de recherche accumulent des connaissances nouvelles sur le virus et les désordres qu'il provoque dans l'organisme.

Un jour, le remède sera trouvé. Il sera découvert à l'issue d'une expérience bien conçue, où seront conjugués le génie des chercheurs et un hasard heureux ; ou bien il résultera du cumul des multiples approches systématiques. Nul ne peut prédire d'où viendra le succès. C'est pourquoi il importe de ne pas isoler la recherche sur le SIDA de l'ensemble des efforts de la recherche en matière biomédicale.

Enfin, nous devons prendre de toute urgence des initiatives en faveur de la protection des enfants victimes du SIDA, et en particulier des orphelins qui sont actuellement plus de 10 millions dans le monde.

Il ne s'agit là, Mesdames et Messieurs, que de quelques-unes des propositions qui vous sont soumises. Du moins faut-il qu'elles soient rapidement suivies d'effets. Tel est le sens de notre responsabilité.

Pour terminer, c'est un message d'espoir que je voudrais vous adresser. La lutte contre le SIDA sera longue et difficile, mais nous pouvons progresser dans la voie du succès pour peu que trois conditions soient satisfaites.

Tout d'abord, il faut que tous les États acceptent les résolutions de Paris. Je suis heureux de saluer ici M. Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire Général des Nations Unies. Je souhaite qu'il veuille bien, après avoir recueilli la signature des quarante-deux États présents aujourd'hui, soumettre cette déclaration à tous les pays membres de l'ONU. En outre, nous devons contribuer plus fortement au financement de ces propositions. Déjà, de nombreux pays contribuent à la lutte contre le SIDA. La France, quant à elle, apportera 100 millions de francs à ces actions nouvelles. J'appelle tous les pays qui le peuvent à nous suivre dans cette voie.

En deuxième lieu, les actions de coopération bilatérale devront être poursuivies et intensifiées. Ce sera là notre seconde contribution. D'ores et déjà, le ministère français de la Coopération a débloqué à ma demande 32 millions de francs pour commencer à mettre en application certaines des mesures qui seront décidées aujourd'hui. J'invite également les pays qui le peuvent à suivre cet exemple. Je forme enfin le vœu qu'un grand élan de solidarité soit organisé dans le monde entier grâce aux contributions personnelles et volontaires des ressortissants de chacun de nos pays. Ces fonds devraient être attribués en priorité aux Organisations Non Gouvernementales qui œuvrent sans relâche au service des malades.

La troisième condition est d'ores et déjà remplie. Il s'agit de la création prochaine d'un programme commun sous l'égide des Nations Unies. J'engage cette organisation à prendre en charge de manière prioritaire les propositions que nous allons formuler. Ainsi, les conditions d'une plus grande solidarité internationale dans la lutte contre le SIDA seront réunies.

Responsabilité, générosité et fraternité : telles sont les armes les plus efficaces contre le SIDA.