Déclaration de M. Michel Barnier, ministre de l'environnement, sur la protection de l'environnement en Méditerranée, Tunis le 1er novembre 1994.

Prononcé le 1er novembre 1994

Intervenant(s) : 

Circonstance : Conférence des ministres de l'environnement des pays méditerranéens sur le développement durable ("Med 21") à Tunis le 1er novembre 1994

Texte intégral

Monsieur le Président,
Chers collègues,
Mesdames, Messieurs,

L'initiative que le Président de la République de Tunisie a prise de réunir une conférence entre pays riverains du bassin méditerranéen doit être grandement louée.

Un moment de réflexion privilégié

Dans quelques mois, nous fêterons le vingtième anniversaire de la Convention de Barcelone, à l'invitation du gouvernement espagnol.

Il est temps aujourd'hui de s'accorder un moment de réflexion et de discuter de l'avenir de notre coopération autour du bassin de la Méditerranée.

Si aujourd'hui, autant de ministres de l'Environnement du bassin méditerranéen sont réunis pour la première fois depuis Rio, je crois que c'est parce que chacun de nous ressent le besoin de voir ce que nous pouvons faire, chacun dans nos pays et tous ensemble, pour introduire le "développement durable" et l'environnement dans nos comportements et dans nos actions.

L'Agenda Med 21 qui nous est présenté montre bien l'ouverture très large de l'éventail des sujets du développement durable. Je remercie les autorités tunisiennes de s'être adonnées à cet exercice difficile.

Cet Agenda comporte de nombreuses pistes pour l'action. Il faut les comprendre non comme des normes ou des engagements à prendre à la lettre, mais comme des invitations à mieux faire.

Les responsables publics ou privés de mon pays en seront des lecteurs attentifs.

Et puis il y a ce que nous pouvons faire tous ensemble.

Je souhaite aujourd'hui que nous développions en Méditerranée une coopération fondée non pas sur la simple prise de conscience et l'alerte inquiète, mais sur l'initiative et l'action constructive.

Il nous faut mieux prendre en compte l'environnement dans le développement mondial ; cela ne dépend pas seulement d'avancées internationales telles que la Conférence de Rio ; il faut bâtir des convergences et des solidarités concrètes : des coopérations régionales, comme celle qui nous réunit aujourd'hui, y mènent progressivement.

Ainsi se dessine progressivement en Méditerranée, selon la formule de M. Tolba, une "écorégion" pour le monde. C'est là une des réussites majeures de la Convention de Barcelone et du Plan d'Action pour la Méditerranée.

Mettre en œuvre concrètement les engagements pris

Nous disposons déjà d'outils.

De nombreux accords multilatéraux pour l'environnement ont été ratifiés par les pays méditerranéens ou sont en cours d'élaboration, soit dans le cadre spécifiquement méditerranéen, soit dans un cadre plus large : ainsi le protocole "off­shore" vient d'être adopté à Madrid.

Il ne faut cependant pas tomber dans un excès de juridisme et multiplier les textes à l'infini.

Veillons à ne pas refaire, plus ou moins bien en Méditerranée ce que des Conventions ou des accords internationaux traitent déjà.

Veillons plutôt à ce que tous ces textes, méditerranéens ou autres, soient effectivement, scrupuleusement, respectés par chacun de nous.

Réfléchissons aux moyens nécessaires, moyens financiers, assistance technique ou institutionnelle, pour que nous soyons en mesure d'aider les pays qui ont des difficultés à respecter les accords conclus.

Ainsi, comme nous l'avions suggéré à Antalya, je souhaite que la Méditerranée soit une zone pilote pour la mise en œuvre de la Convention sur la biodiversité et que nous puissions lancer très vite quelques projets forts.

Nous avons déjà la possibilité de mobiliser des concours du Fonds pour l'Environnement Mondial pour un projet sur la biodiversité au Maghreb.

J'ajouterai que la France s'est dotée d'un Fonds Français pour l'Environnement Mondial qui peut aider à l'élaboration de projets intéressant la Méditerranée.

Réorganiser le PAM autour d'objectifs mobilisateurs

Nous évoquerons à Barcelone l'avenir du Plan d'Action pour la Méditerranée. Je salue ici son nouveau coordonnateur Lucien Chabason. Déjà lors de notre réunion d'Antalya en octobre 1993, des pistes ont été tracées, tout particulièrement pour restructurer le Plan d'Action par objectifs.

En effet, on ne progresse bien et on n'entraîne les responsables et l'opinion que dans la mesure où l'on se fixe des objectifs clairs et connus de tous.

Cela veut dire ne pas se contenter de découper la politique par domaines comme la mer, la nature, les pollutions, la désertification etc.

Il faut mettre en avant les objectifs avec des étapes datées : par exemple, combien de stations de déballastage en telle année ? Combien d'hectares reboisés en 30 ans ? Quel taux d'épuration des eaux littorales dans 5 ans, dans 10 ans ? Combien de linéaire côtier protégé par un statut spécial ?

Bien sûr, ces objectifs ne peuvent être uniformes ; chaque pays doit pouvoir, à son rythme propre et en fonction de ses conditions géographiques, économiques ou sociales, afficher ses propres ambitions et priorités.

À cet égard la France souhaite que notre coopération puisse progresser concrètement sur un certain nombre de thèmes essentiels pour l'avenir du bassin méditerranéen.

1. Tout d'abord la protection du littoral

Si certaines ressources naturelles, comme l'eau ou l'air, peuvent être restaurées, en quantité ou en qualité, en diminuant la pression des activités humaines, d'autres subissent des dégradations quasiment irréversibles à l'échelle humaine.

C'est le cas de l'espace naturel littoral, limité et soumis à de multiples pressions alors même qu'il représente en Méditerranée une richesse fondamentale pour le développement économique de la région et plus particulièrement le tourisme.

Ce sujet a été inscrit à l'ordre du jour de nos travaux et j'en remercie la Tunisie. Il m'apparaît en effet prioritaire que nous puissions ensemble mettre en place les outils juridiques, techniques et financiers qui permettent de protéger efficacement les espaces naturels littoraux les plus remarquables de notre littoral méditerranéen.

C'est pourquoi la Tunisie et la France proposent, dans la perspective de la réunion de Barcelone, la création d'un Conservatoire du littoral méditerranéen, sous l'égide du Plan d'Action pour la Méditerranée.

La France dispose d'une expérience, avec la loi sur le littoral et surtout avec le "Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres". Cette expérience est disponible pour les pays méditerranéens qui souhaitent mettre en place de telles structures.

L'appui des bailleurs de fonds à un tel projet devrait être sollicité, et au tout premier chef celui de l'Union européenne, dont les citoyens apprécient, en touristes, les charmes du littoral méditerranéen.

La France aura la charge et l'honneur de présider au premier semestre 1995 l'Union européenne : elle s'attachera à mobiliser ses partenaires sur ce projet.

Nous organiserons par ailleurs d'ici la fin de l'année avec les autorités tunisiennes un premier séminaire d'information, puis début 1995, une rencontre en France pour tous les méditerranéens.

Je souhaite que cette proposition puisse enrichir nos travaux de préparation du 20ème anniversaire de la Convention de Barcelone et, à l'invitation de l'Espagne, faire l'objet d'une décision l'an prochain à Barcelone.

2. L'observation de l'environnement

La définition et la mise en œuvre d'une politique de développement durable et son évaluation nécessite des informations fiables et cohérentes sur l'environnement méditerranéen.

Aussi je pense que nous devons adopter une stratégie claire d'élaboration et de diffusion de l'information.

La décision de principe de créer un "Observatoire de l'environnement et du développement" au sein du Plan d'Action a déjà été prise par les Parties Contractantes.

Le Centre d'activités régionales du Plan Bleu développe actuellement une fonction "Observatoire de l'environnement et du développement" avec des financements communautaires et avec l'appui de la France.

Il faut que le Plan Bleu soumette rapidement à notre décision cet observatoire au service de tous les pays méditerranéens.

Il nous faut susciter, simultanément, la création d'observatoires nationaux, comme au Maroc, pour former un véritable réseau de suivi et d'échange d'informations.

3. La protection de la mer

Depuis l'origine, le Plan d'Action est resté très centré sur la mer. L'importance du budget consacré au suivi de la pollution marine, à MEDPOL, l'atteste.

Je voudrais cependant que nous dépassions le simple suivi général de la pollution en mer.

De nombreux pays méditerranéens sont en effet confrontés à des problèmes importants de pollution de leur littoral.

Il faudrait évaluer rapidement les effets de ces pollutions sur la santé des écosystèmes littoraux et sur la santé humaine et en tirer les priorités pour l'action dans les zones les plus sensibles et les plus affectées.

La France dispose depuis longtemps d'un réseau national d'observation. Nous avons développé plus récemment un réseau de surveillance de la qualité des eaux en utilisant des bio-indicateurs.

Nous sommes prêts à apporter aux pays concernés qui le souhaiteraient notre expertise technique, notamment pour mettre en place des réseaux d'alerte.

4. Les ressources en eau

.Je voudrais également encourager le PAM à s'intéresser non seulement à l'eau salée, mais aussi à l'eau douce, et plus particulièrement l'alimentation en eau potable des villes.

En février 1994, à Sophia. Antipolis, nous avons réfléchi avec des experts du monde entier, dont plusieurs venus du bassin méditerranéen, aux moyens d'améliorer la desserte en eau potable et l'assainissement des populations des quartiers défavorisés, en nombre croissant dans les grandes villes.

En même temps nous avons voulu encourager les coopérations sur ce sujet entre les acteurs de la· société civile, notamment les villes et donner une place importante à la coopération décentralisée.

Cette solidarité, nous essayons de la développer, notamment à travers le programme "Solidarité Eau". Par exemple, le Syndicat des Eaux d'Ile-de-France affecte l'équivalent d'un centime par m3 d'eau distribué à des projets visant "l'eau pour tous" dans des pays en développement.

Ce type de solidarité autour de l'eau est encore limité dans le bassin méditerranéen. La France est prête à encourager de telles actions concernant des quartiers urbains défavorisés de villes méditerranéennes.

5. Enfin, le développement urbain

Pour la Méditerranée, l'avenir est préoccupant. D'ici trente ans, la population urbaine littorale aura été multipliée par deux !

Ce thème de l'urbanisation, relativement peu abordé jusqu'à présent, mériterait une attention particulière au sein du PAM, parce qu'il concerne la qualité de vie de millions de citadins.

Voilà quelques idées, quelques pistes qui pourront, je l'espère, être développées d'ici la prochaine réunion des Parties Contractantes à Barcelone.

Je suis heureux d'avoir eu l'occasion de vous les présenter.

Je crois souhaitable que nous ayons l'occasion de nous retrouver régulièrement entre Méditerranéens pour débattre du développement durable.

Pourquoi pas, comme l'idée en a été avancée, au sein d'une Commission méditerranéenne du développement durable ?

La France souhaite qu'une telle instance soit bien insérée dans le dispositif actuel sans venir alourdir un dispositif institutionnel déjà bien rempli.

Le Bureau et le Secrétariat pourraient nous faire des propositions précises d'ici la prochaine réunion des Comités en janvier 95 à Athènes.

Je crois également indispensable d'associer davantage à notre travail les grandes institutions financières ; je pense à la Banque Mondiale, au PNUD et à la Banque Européenne d'Investissement qui vient compléter les efforts de l'Union européenne.

Conclusion

Mesdames et Messieurs,

Le développement durable ne se fera pas tout seul. Il n'est pas inscrit dans la longue histoire de la Méditerranée qui a connu bien des vicissitudes et dont les habitants n'ont pas toujours été respectueux de leur environnement ; je pense aux déboisements dont Sophocle déjà, l'un des premiers "éco citoyens", se plaignait amèrement.

D'ici trente ans, si l'on en croit les prévisions, la population urbaine va doubler, quelque 130 millions d'emplois devront être créés, 3 000 km de littoral de plus seront fortement dénaturés et le nombre des touristes devrait doubler. L'eau va manquer dans neuf pays. On est loin de la "mer tranquille" !

Il nous faut, tous ensemble, faire face à ces défis considérables. Le Plan d'Action pour la Méditerranée peut nous y aider. Restructuré autour d'objectifs précis, il sera, dans le cadre de la Convention de Barcelone, un outil précieux de diagnostic, d'expertise et de soutien à nos actions.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,

Vous pouvez compter sur la détermination de la France qui a pleinement souscrit aux engagements du Sommet de Rio et qui s'emploie à les mettre en pratique.

Vous pouvez compter sur notre engagement méditerranéen qui fait de nous le principal contributeur du PAM.

Vous pouvez compter sur notre engagement européen aussi, au moment où nous nous apprêtons à prendre la présidence de l'Union européenne : nous comptons bien, avec l'Espagne qui nous succèdera, affirmer par des actions concrètes la solidarité de l'Union européenne avec la Méditerranée.