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Le secrétaire général de la CGT estime que celle-ci ne pourra plus rester dans la FSM, si le congrès qui se tient à Damas du 21 au 26 novembre s'inscrit dans la ligne des débats préparatoires. Un départ annoncé qui permet à la CGT de réaffirmer sa candidature à la Confédération européenne des syndicats
Le Figaro : Le congrès de la Fédération syndicale mondiale (FSM) va s'ouvrir le 21 novembre à Damas. Est-ce le dernier auquel la CGT participe ?
Louis Viannet : Il faut prendre en compte le contexte dans lequel se déroule ce congrès. Il y a un immense besoin de coopération entre les syndicats, de recherche de convergences revendicatives. C'est-à-dire un besoin d'échanges, d'information, de réflexion. Nous sommes aujourd'hui, et cela a influé sur notre analyse, dans une situation qui pose au mouvement syndical une question fondamentale sur ses possibilités d'intervention pour peser sur les choix et la politique du patronat, des multinationales, des gouvernements et des grandes organisations internationales comme le FMI ou la Banque mondiale. Ces interventions ont des conséquences directes sur la condition des salariés. Je pense en particulier aux délocalisations, à tous les mécanismes de la "financiarisation" de l'économie, c'est-à-dire à la prédominance de la recherche de profits par le biais de la spéculation à l'échelle mondiale, avec comme corollaire la mise en concurrence des salariés. En France, par exemple, on se sert de la situation des salariés des pays du tiers monde pour justifier l'offensive de baisse du coût du travail pour salariés les moins qualifiés.
En finir avec une structure centralisée
Le Figaro : Mais, une fois ce constat fait, sur quelles organisations internationales comptez-vous vous appuyer pour dresser ce front ?
Louis Viannet : La première des conditions pour construire des réponses, c'est déjà de dépasser ce qui a permis la cristallisation des positions et des comportements entre les organisations syndicales internationales, alors que tout devrait conduire à l'initiative et à la créativité pour dégager des pistes nouvelles. C'était le sens de notre démarche pour que le congrès de la FSM ouvre des perspectives. Mais nous ne sommes pas parvenus à impulser dans la FSM et dans l'ensemble des organisations qui y restent affiliées la conscience partagée de cette nécessité.
Le Figaro : Quelles conclusions pratiques en tirez-vous ?
Louis Viannet : Nous nous sommes engagés dans la préparation de ce congrès, parce que nous considérons que nous avons des responsabilités historiques par rapport à la FSM. Mais nous avons posé tous les problèmes de changement. Nous avons dit très clairement qu'il fallait en finir avec une structure centralisée, hiérarchisée, de l'activité syndicale internationale extérieure à ses composantes. Ce n'est pas d'un centre, gardien du temple, de notions ou de mobiles extérieurs aux réalités concrètes que vivent les salariés dont nous avons besoin. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas nécessité de se battre contre l'élargissement de la domination des sociétés multinationales et le développement des grandes puissances capitalistes qui veulent imposer leurs objectifs sur l'ensemble des rouages économiques du monde. Mais, pour ce faire, il faut partir non pas de considérations générales mais de situations concrètes ancrées sur le travail professionnel et régional. L'activité internationale centralisée est à l'opposé de ce vers quoi il faut tendre. Il faut affirmer la nécessité d'un syndicalisme international réellement indépendant des engagements idéologiques ou politiques des États.
Le Figaro : Un raisonnement qui implique que vous ne pouvez plus rester dans la FSM telle qu'elle survit…
Louis Viannet : J'ai les plus grands doutes sur les possibilités de notre maintien dans la FSM. Le risque existe, au vu des débats dans les différentes réunions préparatoires, de voir se substituer à un ancien clivage idéologique un engagement syndical dans l'affrontement pays riches/pays pauvres, une notion qui débouche sur une opposition entre les différentes forces syndicales existantes. Il est clair que, si les décisions du congrès sont dans le prolongement de ses travaux préparatoires la CGT ne pourra pas rester dans la FSM. Car elle est en désaccord fondamental avec la conception du syndicalisme ainsi défini. C'est un constat d'échec des efforts que nous avons déployés. Ce retrait ne sera pas une décision prise de gaieté de cœur mais une décision de raison, de cohérence de notre action. Pour autant, cela n'a rien à voir avec une démission de nos responsabilités internationales. On ne se retire pas sur l'Aventin de nos problèmes français.
Pour un Forum syndical mondial
Le Figaro : Vous allez donc vous retrouver en décembre sans affiliation internationale. Qu'allez-vous faire ?
Louis Viannet : Certes, si une telle décision doit être prise, elle ne passera pas inaperçue dans le mouvement syndical international. Elle nous conduira sans aucun doute à renforcer notre volonté de jouer un rôle dans les relations internationales. Au niveau mondial, je suis confiant, au regard des relations que nous avons, de l'évolution des rapports de force, sur la possibilité d'un développement d'une action syndicale internationale. Quand on observe ce qui se passe en Europe, avec des actions d'envergure en Belgique, en Italie, en Grande-Bretagne, en Inde également et dans d'autres pays, je ne suis pas enclin au pessimisme. Cela nous conduit, en tous cas, à intensifier nos efforts pour une initiative du syndicalisme dans la perspective du sommet mondial qui doit se tenir sous l'égide de l'ONU à Copenhague en 1995. Nous avons lancé au printemps l'idée de l'organisation d'un Forum syndical mondial dans ce cadre sous l'égide de l'ONU en indiquant que c'était une formidable occasion pour faire venir sur le devant de la scène des questions importantes directement liées à la lutte contre le chômage et la misère, par exemple l'annulation de la dette des pays du tiers monde, parce qu'il n'y aura pas de perspective crédible d'amélioration, sur le terrain de l'emploi notamment, sans cette mesure. Nous avons ainsi proposé à la Cosatu d'Afrique du Sud, qui est directement concernée, de réfléchir à une action commune pour favorise la mobilisation autour de cette idée. J'estime qu'il est temps de faire grandir l'exigence d'une sorte de "droit d'ingérence" du mouvement syndical, non seulement sur tous les problèmes sociaux mais aussi sur toutes les questions qui interfèrent sur la vie des salariés. Je constate avec beaucoup de satisfaction que cette proposition d'un Forum syndical international est maintenant admise comme une proposition intéressante et nous ne désespérons pas de la voir se concrétiser sous une forme ou sous une autre.
Le Figaro : Quel rôle assignez-vous à l'Organisation internationale du travail (OIT) dans cette perspective ?
Louis Viannet : Aujourd'hui, apparaît la tentation de faire de l'OIT le pendant de ce que le patronat français voudrait faire de l'Inspection du travail ; c'est-à-dire non plus l'organisation qui élabore des droits pour les salariés mais un organisme qui accompagne en quelque sorte les stratégies patronales. Nous sommes, nous, pour une nouvelle définition du rôle de l'OIT, non pas pour adapter le droit social aux stratégies des multinationales, mais pour proposer une action concertée en faveur de l'élaboration et l'application de normes et de conventions. C'est un élément indispensable pour donner un contenu concret à la notion de clause sociale qui a été avancée, et dont on ne sait pas trop ce que les uns et les autres mettent dedans aujourd'hui.
Des intérêts communs en Europe
Le Figaro : Il n'en reste pas moins que vous êtes toujours isolé en Europe…
Louis Viannet : C'est de moins en moins vrai. Nous avons des relations bilatérales avec presque toutes les organisations d'Europe, lui aussi, je crois que la force avec laquelle nous posons notre adhésion à la Confédération européenne des syndicats (CES) n'a rien à voir avec une crainte d'être isolés. Elle est directement liée à la conscience que nous avons des intérêts communs à faire avancer en Europe et de la nécessité de travailler à la constitution d'un rapport de forces différent entre les syndicats et les salariés d'une part, le patronat et les gouvernements d'autre part. Aujourd'hui, à l'évidence, le patronat se sert de la construction européenne pour développer une véritable stratégie de mise en concurrence des salariés. Il va bien falloir que le syndicalisme se fasse entendre. Et cela ce n'est pas une question qui est posée à la CGT mais à l'ensemble des organisations syndicales européennes. C'est dans ce contexte-là que nous sommes plus que jamais candidat à la CES. Ce qui vient de se produire au Conseil économique européen avec l'élection d'un de nos membres, Joël Decaillon, à la vice-présidence d'une commission montre à l'évidence que les choses sont en train de changer.
Le Figaro : Est-ce que les changements dans le fonctionnement de la CGT sont à la hauteur des enjeux ? Quelles observations les critiques formulées par Alain Obadia, qui vient de quitter le bureau confédéral, vous inspirent-elles ?
Louis Viannet : Je note qu'Alain Obadia ne conteste pas que les choses ont changé, mais il critique le fait que ces changements ne vont pas assez vite en regard de l'évolution de la société. Ce qui est vrai ! Cela fait partie des questions qui sont en débat à la CGT. C'est précisément pourquoi nous mettons en route un processus de discussion pour notre congrès de 1995 qui sera inédit chez nous. C'est à partir de ce qui se dégagera du débat chez les syndiqués que la direction élaborera un document d'orientation qui retournera devant les syndiqués. Alors le verre est-il à moitié vide, ou à moitié plein ?
Le Figaro : Pourquoi restez-vous membre du bureau national du PC si votre organisation est aussi indépendante que vous le prétendez ?
Louis Viannet : À partir du moment où ce sont les syndiqués qui font la politique de l'organisation, le reste… Cela fait plus de trente ans que je suis membre du PC. Je suis pour la transparence : je ne suis pas clandestinement membre de ce parti. Les semaines et les mois à venir vont me donner l'occasion de montrer dans les faits l'indépendance du syndicat. Je suis attaché à l'indépendance de la CGT et je suis aussi personnellement fondamentalement convaincu de la nécessité d'une démarche indépendante et autonome du syndicalisme en général, et donc de la CGT, dans le processus de mobilisation des forces de ce pays qui aspirent à transformer la société. Ce n'est pas une approche défensive de l'indépendance, mais une démarche résolument offensive, au cœur des grands enjeux du devenir de la société et du monde.
Le Figaro : Que vous inspire l'éruption des conflits actuels sur les salaires ?
Louis Viannet : Ce qui se passe à Alsthom ou à Pechiney est loin d'être inintéressant. D'autant que ces luttes ne sont pas isolées sur les problèmes des salaires. Ainsi, et cela m'a frappé, que le premier conflit qui a éclaté dans une catégorie de salariés a concerné les journalistes dont la profession est de bien expliquer les idées dominantes, notamment l'idée qu'augmenter les salaires c'est nuire à l'emploi, Ce qui confirme qu'à un moment donné, lorsque l'on est directement concerné, on réfléchit différemment, et c'est une très bonne chose…