Texte intégral
2 décembre 1994
Lutte Ouvrière
GEC-Alsthom
La grève qui a fait peur au patronat… et aux syndicats
Les grévistes de l'Alsthom-Belfort ont repris le travail avec, pour beaucoup d'entre eux, le sentiment que la fin de la grève avait été fondée par les responsables syndicaux. D'ailleurs à l'usine de Bourogne, d'où était partie la grève, des débrayages ont encore eu lieu.
Bien sûr, ils ont obtenu que 200 travailleurs embauchés en contrat à durée déterminée le soient en contrat définitif. Ils ont obtenu aussi une prime de 1 500 à 2 000 F, mais cela ne compense pas les pertes de la grève.
Les augmentations obtenues vont de 100 à 500 F pour les salaires les plus bas. Mais peu de travailleurs vont toucher des augmentations de 400 et 500 F, tandis que le plus grand nombre devra se contenter de 100 à 200 F.
On est donc loin des 1 500 F par mois que les grévistes réclamaient, rattrapage pourtant justifié par les énormes bénéfices de la société GEC-Alsthom. D'autant qu'elle trouve bien de l'argent pour financer, de façon occulte, le Parti Républicain, un parti gouvernemental.
Évidemment, comme dans tout confit, rien ne dit que la prolongation de la grève aurait fait céder la direction de GEC-Alsthom. Et il est toujours difficile de faire grève.
Cependant le patronal, dans tout le pays, a eu peur de cette grève. Toute la presse l'a commentée en disant que les grèves pour les revendications de salaire commençaient à remplacer celles contre les licenciements, ce qui pouvait signifier que les travailleurs reprenaient confiance dans la possibilité de faire céder le patronat.
Et les travailleurs d'Alsthom-Belfort étaient nombreux dans la grève. Et dans beaucoup d'autres entreprises du même groupe des grèves avaient aussi éclaté.
Alors ce qui a certainement produit le plus d'amertume chez ceux qui étaient partisans de tenir, c'est que ce sont finalement les responsables syndicaux qui ont le plus contribué à la reprise du travail.
D'abord la direction avait organisé un vote qui n'avait convaincu personne car, si on décomptait les cadres, le résultat n'était pas favorable à la reprise.
Finalement les responsables syndicaux ont accepté d'organiser eux-mêmes un tel vote, mais en le faisant exactement comme la direction l'avait fait, en acceptant que ce ne soient pas seulement les grévistes qui se prononcent sur la continuation de leur mouvement mais que votent aussi les cadres et la maîtrise qui, depuis le début, avaient tenté d'empêcher la grève.
Si on faisait cela avant de déclencher une grève, il n'y en aurait jamais ! Et c'est le patronat qui serait bien content. La grève d'Alsthom-Belfort est partie d'une poignée de jeunes qui ont débrayé dans une usine voisine et qui ont entraîné les ouvriers de l'usine principale. Il n'y a pas eu besoin de vote pour cela.
Bien sûr, on ne peut pas nier que certains travailleurs n'espéraient plus faire céder la direction et étaient prêts à reprendre le travail. Mais le vote n'aurait dû être organisé que parmi les grévistes. Et organiser le vote tel qu'il l'a été, c'était d'ores et déjà vouloir faire reprendre.
De la part de la direction cela se comprend. De la part des responsables syndicaux, cela ne peut se comprendre que comme une trahison du mouvement.
La démocratie dans le mouvement ouvrier est indispensable mais contre ceux qui ont des intérêts communs. Et des grévistes, s'ils veulent avoir une chance de gagner, doivent se donner les moyens de diriger démocratiquement, mais eux-mêmes, leur grève du début à la fin.
Pour cela il faut créer une direction autonome de la grève, un comité de grève, en choisissant parmi ceux qui sont en lutte les militants et les travailleurs connus de tous qui s'engagent à n'appliquer que les directives données par l'assemblée des grévistes.
C'est cela la démocratie ouvrière, la démocratie des travailleurs en lutte. Espérons que ceux d'Alsthom, même s'ils se sentent trahis, sauront continuer la lutte. Et espérons aussi qu'ils entamé la contre-offensive de tous les travailleurs contre la morgue patronale.
9 décembre 1994
Lutte Ouvrière
Le scandale des scandales, c'est le capitalisme !
En plus de trois ministres de l'actuel gouvernement, on avait des élus et maires de grandes villes dont Jacques Médecin, maire de Nice au moment des faits, le maire de Lyon et des hommes politiques divers. On a eu des PDG comme celui d'Alcatel-CIT, accusé d'avoir surfacturé des centraux téléphoniques à l'État pour la bagatelle d'un milliard de francs, le PDG d'Alcatel-Alsthom lui-même, le supérieur du précédent, accusé lui aussi de quelques malversations, celui de Schneider toujours poursuivi en Belgique, et quelques autres par-ci par-là. On voit ces jours-ci des patrons de médecine accusés d'escroquerie envers la Sécurité Sociale pour avoir accepté des surfacturations de prothèses chirurgicales. Voilà maintenant le directeur du centre hospitalier de Strasbourg poursuivi à son tour avec quelques-uns de ses collaborateurs. Un hôpital public auquel il est peut-être bien arrivé de refuser des refus des soins à un malade qui n'a pas une couverture sociale suffisante, sous prétexte de ne pas mettre en danger l'équilibre de l'hôpital.
Celui-là serait poursuivi pour quelques malversations concernant l'achat de gros matériel médical, comme des scanners, la construction à l'hôpital d'un parking souterrain… comme ses comptes.
Si on en est à mettre en examen, et même en prison, des hommes de cette importance, c'est que les juges doivent avoir quelques indices car il ne s'agit pas de malheureux braconniers de voleurs à la tire ou de petits drogués.
En tout cas, il est vraiment honteux que des hommes exerçant des responsabilités publiques en abusent, pour escroquer l'argent public et s'enrichir.
On est par exemple très choqué d'apprendre que le Président de l'Association de Recherche contre le Cancer aurait lui aussi utilisé, d'une façon plus que contestable, une grande partie des millions de francs que lui procurait la générosité publique. Mais est-ce vraiment plus dégoûtant que d'abuser de l'argent des contribuables, de l'argent des consommateurs d'eau dont on majore les factures, ou de l'argent des municipalités ? Non ! Toutes ces saloperies se valent !
Par contre, à l'autre bout, il y a les grands patrons, ceux qui achètent ces hommes-là avec l'argent de leur entreprise, dans le même temps qu'ils refusent la moindre augmentation de salaire à leurs salariés, quand ils ne se connectent pas un plan de licenciement.
Ils en ont, des caisses noires, pour payer tous les pourris ! Ils en ont, des caisses noires, pour financer certains partis politiques ! Cela bien entendu en plus des financements que lui la loi autorise et qu'ils pourront déduire de leurs bénéfices.
Tous ces patrons disent que les entreprises ne peuvent pas supporter plus de salariés, que les salaires sont trop élevés, que les charges sont trop lourdes.
Mais que sait-on sur leurs finances réelles ? Que sait-on sur ce qu'ils paient réellement, et a qui, et pour quoi faire ?
On nous dit qu'il ne s'agit que de quelques brebis galeuses. Mais quand il s'agit de faire un sondage, on n'interroge pas tous les électeurs. Avec mille on a déjà une bonne répartition de l'opinion. Alors les affaires récentes sont un véritable sondage sur l'honnêteté de ceux qui nous gouvernent. Et c'est surtout un sondage sur ce que sont les hommes du grand patronat, qui non seulement se payent des hommes politiques et ont plus d'influence que les électeurs, mais qui peuvent décider sommairement du sort de dizaines ou centaines de milliers de personnes, en ruinant toute une région, sana même avoir à se justifier. On vient encore d'en avoir la démonstration avec l'annonce de plans de licenciements chez les constructeurs automobiles, sous le prétexte que la reprise économique dont on nous parle tant ne serait finalement pas assez forte !
Il est grand temps que l'on mette le nez dans les comptabilités de toutes les grandes entreprises, que l'on vérifie les comptes en banque des hommes du grand patronat, de leurs familles, de leurs prête-noms.
Oui, il est temps de dire à tous ces pourris-là : méfiez-vous, la colère de ceux qui, par votre faute, souffrent de la crise et en subissent tout le poids, va finir par éclater. Et le jour est peut-être très proche où, tous ensemble, nous mettrons le nez dans vos comptes !
16 décembre 1994
Lutte Ouvrière
Après Delors… qui ? travailleurs sauvons-nous nous-mêmes !
À peine Delors avait-il annoncé qu'il ne souhaitait pas se présenter à la présidence de la République, se réservant sans doute le rôle de sauveur suprême pour des tâches plus sérieuses que celle du banal secouriste du Parti Socialiste, que Tapie avait bondi sur l'estrade. Pas pour faire acte de candidature. Simplement pour postuler au rôle de fédérateur, quitte à proposer plus tard de faire don de son corps à la "gauche". Sauf que, rebondissement, il a été abattu le lendemain par la Justice, qui en le mettant en faillite, l'a rendu inéligible, sauf si le jugement est cassé en appel.
Le forfait de Delors, la mise hors-jeu de Tapie, libèrent du même coup les appétits à droite. Jusqu'à présent les multiples postulants avaient la crainte de faire perdre leur camp en multipliant le nombre des candidats au premier tour. Désormais la voie est libre pour que ce premier tour soit des primaires en vraie grandeur, où l'on verrait s'affronter non seulement Balladur, Chirac, de Villiers et Le Pen, mais aussi, pourquoi pas, Raymond Barre, Giscard ou un autre membre du Parti Républicain, plus un ou deux ratons laveurs centristes.
On peut prévoir que les quatre mois qui nous séparent de l'élection présidentielle (si Mitterrand pour jeter un peu plus de trouble, ne démissionne pas avant) vont être fertiles en de nouveaux rebondissements. Et "Des guignols de l'info" à "Ainsi-font-font-font" en passant par le "bébête-show" les humoristes et les imitateurs pourront encore s'en donner à cœur-joie. Une course à l'investiture des grands partis qui ne sera pos triste !
Ceci dit, est-ce que les travailleurs doivent regretter le fait que Delors ne soit pas candidat, ou qu'un Tapie soit disqualifié ? Bien sûr que non.
D'abord, pour ce qui concerne Delors, il a lui-même déclaré que s'il avait été élu, il n'aurait pas eu les moyens d'appliquer sa politique. Donc, même si cette politique pouvait être en faveur des travailleurs – ce qui n'est pas le cas – il avouait qu'il n'aurait pas pu la mettre en œuvre. Les travailleurs n'y ont donc rien perdu.
D'autant que l'argument est hypocrite, Mitterrand avait obtenu au lendemain de sa première comme de sa deuxième élection, en 1981 et en 1988, une majorité de députés à sa dévotion. Mais cela ne l'a pas empêché de tourner le dos à son programme… avec l'aide d'un certain Delors, puis d'un certain Tapie, et de tous ceux qui figurent parmi les postulants possibles au rôle de futur candidat de la gauche.
Delors fut le ministre des Finances du blocage des salaires, dont il fut le plus ardent champion, dans le gouvernement Mauroy. D'ailleurs il ne cachait pas qu'une des composantes de sa politique, s'il avait été élu, aurait été la diminution des charges sociales des patrons, et la réduction des garanties sociales pour les salariés. Mauroy, outre le blocage des salaires, fut l'homme qui décida de supprimer l'autorisation administrative des licenciements. L'affairiste Tapie, expulsé de la partie, n'était pas seulement l'homme des patrons, mais un patron lui-même, fier de l'être et fier de ses bons coups en affaire même s'il reste plus discret sur ses mauvais coups contre les travailleurs des entreprises reprises à bas prix et revendues avec une marge confortable, après avoir jeté sur le pavé la plupart des ouvriers qui y travaillaient. Rocard, qui accuse aujourd'hui ce même Tapie d'avoir été le "missile" propulsé par Mitterrand, pour le descendre en plein vol, lors des élections européennes, c'est, entre autres, l'inventeur de la CSG qui contribua et contribue encore de réduire un peu plus des salaires déjà rognés par la crise. Quant à Jack Lang, en plus de sa frénésie à vouloir se trouver sur la photo et son incontrôlable désir d'apparaître sur les petits écrans, il a été de tous ces mauvais coups contre les travailleurs, en s'en faisant l'inusable propagandiste. Tels sont les exploits anti-ouvriers parmi les plus marquants de ceux dont on a parlé comme candidat à la succession du candidat Delors. Voilà ceux que l'on voulait présenter comme une issue favorable pour les travailleurs.
Et on voudrait maintenant les impressionner, avec l'idée qu'il risque de ne plus y avoir de candidat de gauche au second tour de l'élection présidentielle. Mais avec Delors ou avec l'un de ses successeurs potentiels, y en aurait-il eu vraiment un ? Tous ceux qui jugent sérieusement, c'est-à-dire autrement qu'à travers les étiquettes, savent bien que non !
Non, les travailleurs n'ont rien à regretter. Car dans tous les cas de figure, Delors ou pas Delors, le prochain président de la République aurait été l'homme du patronat, des financiers, l'homme de la bourgeoisie.
La population laborieuse n'a rien perdu. Car son sort véritable ne se joue pas dans les urnes, mais dans les combats sociaux, qui sont bien plus déterminants que toutes ces pitreries électorales.
23 décembre 1994
Lutte Ouvrière
Oui il faut réquisitionner : les logements vacants et l'argent des capitalistes
En mettant les pieds dans le plat comme à son habitude, l'abbé Pierre aura au moins procuré un abri à une centaine de personnes, dans un immeuble pas du tout vétuste, mais inoccupé, du 6e arrondissement de Paris. Inoccupé depuis longtemps parce qu'il devait être démoli pour construire des appartements de luxe et que la crise de l'immobilier a retardé le projet.
Les démêlés de Tapie avec la justice nous ont par ailleurs appris que, dans le même 6e arrondissement, il vivait dans un autre hôtel particulier de 600 mètres carrés. À cette occasion, les journaux nous ont appris que ce n'était pas le seul immeuble de cette taille actuellement en vente dans le même quartier ou les quartiers voisins, sans parler de tous les autres immeubles semblables où plusieurs centaines de mètres carrés ne sont occupés que par une seule famille.
Il faut être sacrément riche pour disposer de tels logements en plein cœur de Paris, et y habiter à deux, à quatre ou à six (en comptant les domestiques). Et ces logements ne sont pas inoccupés aux yeux de la loi.
Il y a, nous dit-on, une loi qui, depuis 1945, prévoit de réquisitionner les logements vacants pour abriter des mal-logés. Loi très peu appliquée au début et plus du tout depuis et il y aurait actuellement des milliers d'appartements inoccupés.
Évidemment, une loi qui prendrait aux riches pour donner aux pauvres ne peut pas être appliquée, même si Chirac le promet car les lois sont faites pour les riches. Ce sont les pauvres qu'on expulse, pas les riches.
Et puis un logement vacant, qu'est-ce que c'est ? Un appartement complétement vide ? Ou un appartement de 600 mètres carrés, occupé par quatre personnes ?
Des opérations comme celle de l'abbé Pierre ont l'avantage d'éclairer crûment ce qu'est cette société injuste avec d'un côté des richesses formidables et une misère absolue de l'autre.
Mais ce qu'elles ne montrent pas, c'est que cette richesse se nourrit de la misère. C'est parce que l'on a expulsé les plus pauvres des quartiers populaires du centre de Paris que des promoteurs immobiliers ont pu bâtir des fortunes en construisant des appartements de luxe ou des bureaux loués ou vendus à prix d'or.
C'est parce qu'on licencie à tour de bras et que les entreprises sont devenues des fabriques de chômeurs qui deviennent des RMIstes, puis des sans-logis que les mêmes entreprises arrivent à faire des bénéfices fabuleux et que leurs propriétaires ne savent pas à quoi dépenser leur argent.
Parmi ceux qui se battent pour les pauvres, certains agissent sans arrière-pensée. Mais il y en a d'autres, telle cette parente de De Gaulle qui prétend lutter contre exclusion et l'injustice en général, ou comme Simone Veil ou comme bien d'autres qui participent au pouvoir politique et qui contribuent à maintenir la société telle qu'elle est, avec toutes ses injustices.
Depuis des siècles, des organisations charitables endorment les pauvres avec des bonnes paroles enrobées de quelques aumônes. Leur rôle, sinon leur but, c'est d'empêcher la révolte.
Au moins, l'abbé Pierre, lui, prône la révolte et l'occupation directe, par les intéressés, des abris qui leur manquent. Bien sûr, il a été reçu par Balladur, il est reparti dans une voiture ministérielle, mais il a obtenu la promesse que les squatters ne seraient pas – tout de suite – expulsés par la police. C'est que Balladur, comme tous ceux qui nous gouvernent ont peur de l'action directe et des gestes de révolte ou de colère. D'autant qu'il va être candidat et que cette promesse ne coûte rien.
Si ce coup d'éclat reste sans lendemain comme bien d'autres, il n'aura servi qu'à loger provisoirement une centaine de personnes, alors qu'il y a des dizaines de milliers de sans-abri.
Par contre, s'il devient un exemple pour réquisitionner les richesses de ceux qui se les sont appropriées par l'exploitation de la misère, alors là, oui, peut-être qu'une soutane aura prêché la révolte au lieu de la résignation.
30 décembre 1994
Lutte ouvrière
Airbus et crise algérienne
Terrorisme individuel et terrorisme d'État les deux bouts d'un même bâton
L'affaire de l'Airbus d'Air France comme bien d'autres actes de terrorisme aveugle rappelle que le choix de recourir à de telles méthodes est loin d'être innocent, même pour s'émanciper et même en prétendant qu'on ne peut faire autrement, car cela ne va jamais dans le sens de la défense des opprimés.
D'abord, on a pu voir que, contre la puissance, les techniques et les moyens humains et matériels d'un État moderne, ces actions sont le plus souvent vouées à l'échec et, au bout du compte, ne peuvent que permettre à un Pasqua ou un Balladur de plastronner.
Et quand elles ne sont pas vouées à l'échec, elles sont ignobles et nuisent à la cause que l'on prétend ou voudrait défendre, car les victimes n'en sont la plupart du temps que des innocents.
Comme les bombes dans les lieux publics, il s'agit d'un chantage dont les puissants, ceux que l'on voudrait faire céder, se moquent éperdument, lorsque leurs intérêts sont réellement en cause. Si cela touche des gens de leur milieu, cela fait partie des risques du métier. Et si cela ne touche que des malheureux qui n'y sont pour rien, cela leur permet de verser des larmes sur les victimes en faisant oublier leurs propres responsabilités éventuelles.
Mais, pire, lorsqu'il s'agit d'attentats individuels qui visent sélectivement, comme actuellement en Algérie, des ressortissants étrangers, ou des enseignants, ou des journalistes, ou des artistes, ou des femmes qui veulent travailler, ou des jeunes filles qui refusent de porter le voile ou qui veulent simplement aller à l'école, c'est encore plus ignoble.
Bien sûr, les intégristes du FIS ou du GIA s'appuient, nous dit-on, sur la jeunesse déshéritée des grandes villes d'Algérie, cette jeunesse qui s'était révoltée en 1988. Bien sûr aussi, le régime et son armée n'ont tenu aucun compte du résultat du premier tour des élections de 1991 qui donnait la victoire au FIS et ont cassé ces élections.
Il est vrai que le régime algérien est une dictature anti-populaire et corrompue.
Mais il est non moins vrai que le régime que pourraient instaurer les hommes du FIS serait aussi une dictature, ayant peut-être une base populaire plus large, mais une dictature quand même. Et surtout une dictature réactionnaire, moyenâgeuse qui ne serait guère tendre envers ceux qui ne pensent pas comme elle. Et cela donne les limites de la démocratie électorale. Parce que, si le FIS obtient le pouvoir grâce à une majorité aux élections, il ne permettra sûrement pas à la minorité de s'exprimer. Le FIS ne permettra même pas à la minorité de vivre autrement que selon les règles qu'il fixera. Ce sera la fin de la culture pour les filles, la soumission au père, aux frères et au mari, les mariages arrangés, ce sera un recul d'un siècle pour tous ceux qui avaient commencé à avoir un peu accès à la culture.
Les intellectuels auront à se faire les chantres du régime, à fuir ou à mourir, les femmes n'auront qu'à se taire.
Faudrait-il accepter cela parce que le FIS aurait obtenu 51 % des voix aux élections ? Ce sont là les contradictions et les limites de la démocratie électorale. La démocratie est une chose relative car on ne peut accepter n'importe quel régime sous prétexte qu'il sort des urnes, Hitler aussi avait été élu !
Et puis si le FIS s'appuie sur les jeunes déshérités, il ne les représente pas. Ces jeunes, en particulier des garçons, trouvent peut-être en ce moment, dans la lutte, dans la loi coranique qu'ils imposent dans leurs quartiers, un moyen de croire s'émanciper en s'imposant aux autres. Mais dans un État dominé par le FIS, cela ne leur ferait trouver ni leur propre émancipation, au contraire, ni la moindre solution économique ou sociale à leurs problèmes, sauf pour les parvenus du nouveau régime.
C'est pourquoi d'ailleurs le FIS et le GIA n'ont cure d'utiliser des méthodes terroristes et de recourir à l'assassinat. Le régime qu'ils veulent construire n'est pas une démocratie. La parole au peuple ? Pas question ! Même à la fraction du peuple sur laquelle ils s'appuient aujourd'hui. La parole ce sont des imams qui diront ce qu'elle est et ce qu'elle doit être, mais des imams du régime.
D'un autre côté, on ne peut pas espérer du gouvernement algérien actuel qu'il règle les problèmes de l'Algérie ou qu'il protège la population contre les intégristes. C'est lui qui a désespéré la jeunesse algérienne et qui a fait le dit du FIS. Aujourd'hui il ne connaît que la violence répressive, la terreur, les tortures, faisant se lever plus d'adversaires qu'il n'en abat. Demain, il essaiera peut-être, pour couper l'herbe sous le pied au FIS, de lui ressembler en imposant le voile aux femmes, en leur fermant les écoles et les universités, en interdisant tout ce qui est culture étrangère, etc. Et après-demain, il composera avec le FIS avant, sans doute, de lui laisser la place.
Aujourd'hui, même ici en France, une pression se fait sentir dans les milieux maghrébins. Pas toujours ouvertement celle du FIS, mais plus insidieusement, celle de la religion.
À ceux qui croient, on reproche de ne pas pratiquer assez ; à ceux qui pratiquent on reproche de ne pas le faire assez ouvertement ; contre ceux qui ne sont pas croyants et le disent, on mène une petite guerre. La pression vient souvent des jeunes garçons sur les sœurs… et sur les parents, quand on ne fait pas quelques menaces sur les familles restées en Algérie.
Dans la situation de l'Algérie, malheureusement, le classe ouvrière française ne peut pas faire grand-chose, car elle est elle-même désarmée.
Les idées religieuses de tout bord, les intégrismes catholique ou juif augmentent en même temps que le musulman car l'un nourrit l'autre.
Et la classe ouvrière n'a pas de parti pouvant exercer une contre-pression et défendre ceux qui sont menacés. Les syndicats sont désertés et les organisations de quartier sont peu nombreuses et de moins en moins animées par des militants de gauche, quelquefois même ce sont les instruments de pénétration et d'encadrement du FIS. Mais tout cela est lié, c'est le recul de la politisation de la classe ouvrière, ici, qui permet au Moyen-Âge de réapparaître.
Pourtant, réagir est indispensable. Car, non seulement le sort de la classe ouvrière française a été lié à l'Algérie depuis plus d'un siècle, mais il lui sera lié encore longtemps dans l'avenir. De nombreux Algériens et d'encore plus nombreux Maghrébins, vivent et travaillent ici et à ce titre font partie de la même classe ouvrière.
Alors, il faudra bien faire en sorte que ce ne soit pas seulement le gouvernement algérien, le FIS, Pasqua… ou Le Pen qui décident de notre avenir commun.