Interview de M. Michel Roussin, ministre de la coopération, dans "Jeune Afrique" du 24 novembre 1994, sur son action au ministère de la coopération en liaison avec le Premier ministre et ses relations avec l'Afrique, intitulé "le testament africain".

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Média : Jeune Afrique

Texte intégral

Michel Roussin. – Deux semaines avant de quitter le gouvernement, le ministre français de la Coopération s'était longuement confié à Jeune Afrique. Un bilan de son action sur le continent qui prend valeur de témoignage.

Le testament africain

Propos recueillis par Hamid Barrada et Philippe Gaillard

"Je tiens à ce que vous sachiez que, là où je me trouverai à l'avenir, je demeurerai indéfectiblement attaché au maintien de notre relation privilégiée…" Lundi 14 novembre, entre une démission, une perquisition et une mise en examen, Michel Roussin a pris le temps d'écrire de sa main ces mots d'adieu aux quelques chefs d'État africains qui ont tenu à lui manifester leur sympathie. "Grâce aux contacts personnels que nous avons eus, a-t-il ajouté, j'ai réappris l'Afrique, la spontanéité de son peuple et toute la richesse humaine d'un continent que j'ai profondément aimé."

Si les phrases sont sentimentales, la réalité, pour celui qui fut, pendant dix-huit mois particulièrement intenses, le ministre de la Coopération d'Édouard Balladur, est, elle, beaucoup moins poétique. Soupçonné d'avoir servi d'intermédiaire pour la livraison occulte de plusieurs sommes d'argent dans l'affaire des fausses factures dont aurait bénéficié le RPR dans la capitale et sa région, Michel Roussin est aujourd'hui au cœur de l'une de ces affaires à haute teneur médiatique qui minent la classe politique française.

"Ce sera Tchernobyl" , nous confiait, il y a peu, l'ancien officier de gendarmerie à propos de l'effet contaminant de l'affrontement entre Jacques Chirac et Édouard Balladur, ajoutant aussitôt : "Si l'on veut m'impliquer, je saurai me défendre." Mis en cause par le juge Eric Halphen pour "recel d'abus de biens sociaux", Michel Roussin est donc le deuxième ministre français de la Coopération, après Christian Nucci, à être confronté à la Justice sous la présidence de François Mitterrand. Certes, comparaison n'est pas raison : les faits qui lui sont reprochés ne concernent pas la gestion de son ministère, mais celle des fonds secrets de la mairie de Paris lorsqu'il était directeur de cabinet de Jacques Chirac. Et nul, pour l'instant, ne l'accuse d'avoir bénéficié personnellement du vaste réseau de fausse facturation mis à jour par le juge. Il n'empêche : qu'on le veuille ou non, l'image de cette adresse-clef aux yeux des Africains qu'est la rue Monsieur n'en sort pas grandie.

Quelques jours avant le sommet franco-africain de Biarritz, alors que la tourmente qui allait l'emporter ne faisait encore que poindre. Michel Roussin avait donné à Jeune Afrique une interview qui devait être sa dernière en tant que ministre de la Coopération. Un entretien-bilan sur son action qui prend aujourd'hui l'allure d'un testament.

François Soudan


Jeune Afrique : Vous êtes ministre de la Coopération depuis plus d'un an et demi. Qu'avez-vous appris ou découvert dans cette fonction ?

Michel Roussin : J'ai découvert que l'essentiel de mon métier était d'aller à la rencontre de mes interlocuteurs africains. Que je ne pouvais pas exercer cette fonction depuis mon bureau rue Monsieur, à Paris, et m'en tenir à une approche administrative des problèmes. Je soupçonnais que le facteur humain était très important, mais je ne savais pas que je devrais pareillement me donner à fond. Le ministre de la Coopération doit être lui-même. Et toujours disponible.

Jeune Afrique : Le centre de décision semble s'être déplacé de l'Élysée à la rue Monsieur…

Michel Roussin : Pas exactement. La plupart des décisions sont financières. Elles sont, en définitive, du ressort du Premier ministre, qui donne ses instructions aux ministères de l'Économie et du Budget.

Jeune Afrique : Le ministre des Finances a plus de pouvoir que celui de la Coopération…

Michel Roussin : C'est vers lui que je me tourne. Et c'est cette démarche que j'ai apprise aussi, en marchant : je suis un peu le porte-parole, l'interface des Africains auprès du gouvernement français.

Jeune Afrique : Avez-vous noué avec la nouvelle génération africaine des relations similaires à celles qu'entretenaient Jacques Foccart et quelques autres avec la première génération ?

Michel Roussin : Je crois que les problèmes politiques que devait régler Jacques Foccart étaient très différents de ceux qui se posent à nous. La relève s'est opérée. La plupart de mes interlocuteurs sont plus jeunes que moi ou appartiennent à ma tranche d'âge.

Jeune Afrique : Aujourd'hui, qui s'occupe de l'Afrique à Paris ?

Michel Roussin : Beaucoup de monde. Ce qui est un sujet de satisfaction pour l'Afrique. Énumérons : les ministères des Affaires étrangères, de l'Économie et de la Coopération, la présidence de la République, le ministre d'État ministre de l'Intérieur, qui est un spécialiste de la coopération décentralisée, laquelle sera à l'ordre du jour d'une prochaine réunion avec les collectivités locales…

Vous allez me demander : "Et vous, que faites-vous dans tout cela ?" C'est simple : celui qui est à l'écoute des Africains pour les aider à résoudre leurs problèmes, c'est le ministre de la Coopération. Quand se pose un problème concernant l'enseignement ou la santé publique, etc. on le traite rue Monsieur.

Jeune Afrique : Les autres ne sont pas à l'écoute…

Michel Roussin : Le Quai d'Orsay gère la politique étrangère de la France. Sa direction Afrique suit les affaires africaines…

Jeune Afrique : Comment sont organisées les relations entre les uns et les autres ?

Michel Roussin : Chaque semaine, les chefs de service des différents départements se réunissent. Chaque mardi soir, un comité interministériel restreint se réunit à Matignon pour étudier les problèmes politiques.

Jeune Afrique : Qui participe à cette réunion ?

Michel Roussin : Le Premier ministre, les ministres des Affaires étrangères, de la Défense et de la Coopération, le secrétaire général de la présidence de la République et, généralement, le conseiller pour les affaires africaines à l'Élysée, ainsi que le chef d'état-major particulier du président de la République.

Tout se passe très bien. Sans luttes d'influence. La décision politique est prise par le Premier ministre, qui me donne ses directives. Il m'appartient ensuite de mettre en œuvre la politique de la France dans les pays du champ.

Jeune Afrique : La cohabitation, s'agissant de l'Afrique, se passe-t-elle bien ?

Michel Roussin : Jusqu'à présent, oui. La ligne directrice de notre politique africaine a été adoptée en commun par le président et le Premier ministre ; aucune divergence fondamentale n'est apparue, et on peut dire qu'il y a continuité. Quelques bémols ont été ajoutés à la partition de La Baule, sans entraîner de réactions négatives de la part de l'Élysée. Les ajustements ont été opérés au cours de nos réunions. Sans être un fanatique de la cohabitation, je dois dire que la concertation se déroule correctement.

Jeune Afrique : Combien de fois êtes-vous allé en Afrique depuis que vous êtes ministre ?

Michel Roussin : Quarante-sept fois. Presque toujours en fin de semaine.

Jeune Afrique : Vous êtes "l'Africain de Balladur"…

Michel Roussin : Certes.

Jeune Afrique : Mais la personnalisation n'est pas très balladurienne…

Michel Roussin : C'est peut-être pour cela qu'elle convient au Premier ministre.

Jeune Afrique : Votre style est plutôt… chiraquien.

Michel Roussin : Plus de dix ans auprès de Jacques Chirac, ça marque. Ma personnalité est ce qu'elle est.

Jeune Afrique : Le Premier ministre vous délègue-t-il beaucoup parce qu'il ne s'intéresse guère à l'Afrique ?

Michel Roussin : Le voyage qu'il a fait en Afrique démontre le contraire. Il a consacré du temps à ce voyage et il s'est montré très à l'aise en Afrique. J'ai participé au déjeuner avec les chefs d'État d'Afrique centrale. Je peux vous dire qu'il était très bien intégré dans leur cercle. À l'occasion de ce déplacement, il a défini avec clarté la politique de la France. Les trois discours qu'il a faits sont devenus ma bible. Il a dit des choses importantes sur l'État de droit, sur l'économie, sur la culture, sur les relations avec la France et avec la communauté internationale, sur le soutien de la France…

Jeune Afrique : Comment s'élaborent des discours comme ceux- là ? Chez vous ?

Michel Roussin : Oui. C'est le fruit d'une réflexion en commun. Le Premier ministre donne les orientations initiales. Nous travaillons, nous élaborons une synthèse et, finalement, il apporte sa touche, transpose le texte dans le langage qui est le sien.

Jeune Afrique : Imaginons que le ministre de la Coopération soit un énarque quelconque qui ne voit pas d'utilité à passer ses week-ends en Afrique. Du coup, les relations seraient moins intenses ?

Michel Roussin : Le ministre ne fait pas la politique. Il est le relais sur le terrain, avec son coefficient personnel, de la politique définie par le chef du gouvernement. Or dans l'esprit d'Édouard Balladur, il n'a jamais été question de banalisation. Il ne peut donc pas être question de banalisation dans l'esprit du ministre de la Coopération. Si, en plus, il a un peu la pêche et qu'il prend les choses à cœur, le facteur personnel joue. Mais je m'inscris sur l'axe défini par le Premier ministre. Bien sûr, il ne me téléphone pas à tout propos et, comme disent les cavaliers, il me laisse les "rênes longues". En tout cas, je ne suis pas les affaires, sur le terrain, d'une façon qui permettrait aux Africains de penser qu'il y a, comme on a pu le dire, désintérêt ou banalisation.

"Si le ministre de la Coopération a un peu la pêche, le facteur personnel joue."

Jeune Afrique : Depuis Foccart, personne n'avait manifesté un aussi vif intérêt à l'Afrique. En ce sens, Roussin est l'héritier de Foccart…

Michel Roussin : Cela me ferait plaisir. Foccart est quelqu'un qui a une très grande connaissance de l'Afrique, qui a continué très longtemps à y effectuer des voyages…

Jeune Afrique : Qui est resté irremplaçable… Jusqu'à vous ?

Michel Roussin : C'est vous qui le dites…

Jeune Afrique : Au fait, quels sont vos rapports avec la cellule africaine de Jacques Chirac, que dirige Foccart ?

Michel Roussin : Je n'ai pas rencontré Jacques Foccart depuis la commémoration du débarquement en Provence, le 15 août dernier. J'ai des collaborateurs qui voient les siens. Cette cellule gère les relations de la mairie de Paris avec l'Afrique, par le biais de l'association des maires francophones. Eux conduisent une réflexion sur l'Afrique : moi, je suis dans l'action.

Jeune Afrique : Foccart est-il un modèle ?

Michel Roussin : On a toujours intérêt à observer ce qui a été fait par les anciens. C'est vrai en politique, c'est vrai pour l'armée, c'est vrai pour l'Afrique. Foccart est un des modèles.

Jeune Afrique : Et Messmer ?

Michel Roussin : Il ne cesse de penser à l'Afrique d'aujourd'hui, de demain. C'est un grand modèle. Sans doute parce que je le connais mieux.

Jeune Afrique : Vous est-il arrivé de demander conseil à ces anciens ?

Michel Roussin : À Foccart une ou deux fois. Plus souvent à Pierre Messmer, en particulier au moment de la dévaluation…

Jeune Afrique : Il avait pris position avant vous…

Michel Roussin : Et je voulais savoir pourquoi il prônait la dévaluation. C'est en cela qu'il est utile que de petits clubs mènent une réflexion. Pierre Messmer avait eu le temps de le faire. Il avait d'ailleurs livré ses conclusions dans votre journal.

Jeune Afrique : Peu après votre entrée au gouvernement, vous avez déclaré que la multiplicité des "réseaux" – Foccart, Pasqua, Delaye, DGSE que vous connaissez bien, Roussin, bien entendu… – ne vous gênait pas "car il faut que les Africains puissent avoir plusieurs Interlocuteurs". Le pensez-vous encore ?

Michel Roussin : J'en suis toujours convaincu. Les Africains ont pris l'habitude d'avoir des interlocuteurs multiples. Ils ont intégré cette donnée à leur stratégie de communication politique ou d'intervention. Pourquoi pas ? Il arrive que ce système complique les choses. Sur un seul sujet, tel chef d'État téléphone à un vieil ami, il envoie au ministre de la Coopération un proche qui oublie de lui dire que, dans le même temps, un autre a rendez-vous au ministère de l'Économie ou à Matignon… Mais nous finissons par rassembler les informations à la Coopération pour en faire la synthèse. Je n'ai aucune raison ni envie de m'imposer comme interlocuteur unique.

Jeune Afrique : Que le maire de Paris et le ministre de l'Intérieur disposent d'une cellule africaine ne va quand même pas de soi. Faut-il en déduire que tout candidat à l'Élysée doit avoir une dimension africaine ?

Michel Roussin : Je suis convaincu qu'un candidat à la présidence doit avoir manifesté son intérêt pour l'Afrique. Dans le domaine de la politique internationale, une relation particulière avec l'Afrique est très importante si la France veut continuer à jouer un rôle majeur dans les grandes conférences ou au Conseil de sécurité des Nations unies. J'ajoute que c'est une relation utile. L'Afrique est le troisième marché de la France après l'Europe et les États-Unis.

Jeune Afrique : L'Afrique dispose-t-elle d'un poids électoral en France ?

Michel Roussin : Je n'irai pas jusque-là. Les Africains sont passionnés par la politique française.

Jeune Afrique : Il paraît que certains dirigeants manifestent leur intérêt à l'égard des élections en France par d'autres moyens ?

Michel Roussin : Ah, les fameuses "valises de billets", une aide financière apportée aux candidats ? Sûrement pas.

Jeune Afrique : C'est un mythe selon vous ?

Michel Roussin : En tout cas, cela n'effleure même pas le ministre de la Coopération. Ni aucun ministre.

Jeune Afrique : Le ministère de la Coopération apparaît dans une des affaires politico-financières dont s'occupe la justice…

Michel Roussin : C'est une affaire qui ne concerne pas le ministère. Comment imaginer que le ministre de la Coopération, qui gère l'après-dévaluation en tenant un discours de rigueur, se lance dans des magouilles de ce genre ?

Jeune Afrique : Un membre de votre cabinet, Philippe Jehanne, a dû s'expliquer devant la police sur ses relations avec un homme d'affaires impliqué dans un réseau de fausses factures…

Michel Roussin : Il y a même eu une perquisition dans le bureau de M. Jehanne au ministère (le 17 juin 1994). M. Jehanne a répondu aux questions qui lui ont été posées. Mais c'est tout. Il n'y a eu aucune suite. Jehanne est toujours dans son bureau.

Jeune Afrique : Le coefficient Roussin explique-t-il l'évolution vers la Realpolitik ?

Michel Roussin : Sans aucun doute. Par respect pour mes interlocuteurs, j'ai pensé que je devais être clair tout de suite et me faire connaître tel que je suis, avec des convictions très fortes sur ce que nous devions faire ensemble. Je me suis exprimé à ma façon. Certains en ont été choqués ou gênés. Je me suis trouvé, de ce fait, devant des difficultés qui ne vous ont pas échappé. Les choses se sont finalement arrangées.

"On doit observer ce qui a été fait par les anciens. Foccart est un modèle. Et Messmer, un grand modèle."

Jeune Afrique : Avez-vous eu une explication avec Pascal Lissouba ?

Michel Roussin : Plusieurs. J'ai rapporté de mon dernier voyage à Brazzaville, à l'occasion de la réunion des ministres de la zone franc, une série de photos sur lesquelles le président de la République du Congo et le ministre français de la Coopération ont l'air de bien s'entendre et de communiquer.

Jeune Afrique : "Ont l'air"…

Michel Roussin : Une image, c'est fort !

Jeune Afrique : Quels sont les Africains avec lesquels vous entretenez les meilleurs rapports ? À défaut de les nommer, vous pourriez esquisser un portrait-robot…

Michel Roussin : Le piège ! Mais je vais vous répondre. J'apprécie particulièrement les chefs d'État ou de gouvernement et mes collègues ministres avec lesquels je peux m'exprimer clairement, sans circonlocutions. Expliquer la dévaluation a été, pour tous les dirigeants, un exercice délicat. Et certains ont été meilleurs que d'autres. Je crois, quitte à être naïf, qu'en Afrique la classe politique peut entretenir, quand elle le souhaite, une relation très directe avec l'opinion.

Jeune Afrique : À vous entendre, on croirait que la vie politique en Afrique baigne dans la transparence ?

Michel Roussin : Je dis ceci : la communauté ethnique permet aux dirigeants de s'adresser directement aux citoyens. Lorsque les dirigeants sont convaincus de l'utilité d'une mesure, ils ont la capacité de faire passer le message. Ils ont les moyens de communiquer en respectant les règles de la démocratie auxquelles nous sommes tous attachés. S'ils ne le font pas, c'est de leur responsabilité.

Jeune Afrique : La presse locale contribue-t-elle à améliorer la transmission des messages ?

Michel Roussin : J'en suis sûr. Y compris par la critique, qui est un aiguillon nécessaire. Dans certains pays, que vous me permettrez de ne pas nommer, la presse est particulièrement tonique. J'ai déjà constitué une jolie collection d'articles concernant le ministre de la Coopération, avec des titres comme "Roussin go home !"

Jeune Afrique : Les chefs d'État du Togo et du Zaïre ont un comportement fort archaïque en matière de communication, pour ne rien dire du reste, s'isolant dans leurs villages natals respectifs…

Michel Roussin : On ne s'isole pas dans son village, on s'y ressource. Le président de la République française est souvent à Latché… Je ne coopère pas avec telle ou telle personne. La République française coopère avec l'État togolais, au sein duquel des progrès ont été faits. Il y a au Togo un gouvernement et un Premier ministre, et il y a aussi les Togolais. Le Togo fait partie de la famille francophone et de la zone franc. Il ne peut pas être question de le laisser de côté. Après un gel d'un an et demi, la France constate les efforts accomplis et reprend sa coopération, non pas avec M. Eyadéma, mais avec le Togo tout entier.

Avec le Zaïre, la coopération n'a pas encore repris, mais un Premier ministre a été désigné, qui est un homme de qualité. Nous devons donc donner à ce pays les moyens, sinon de se lancer tout de suite dans la voie du redéveloppement, du moins de retrouver la stabilité au bénéfice des Zaïrois. C'est de cela qu'il a été question au cours de la visite que M. Kengo Wa Dondo vient de faire à Paris à la mi-octobre, et nous avons pris date.

Jeune Afrique : Que peut faire la France au Zaïre ?

Michel Roussin : Seule, pas grand-chose. Un effort colossal est nécessaire. Il n'est pas à la mesure des moyens de la France, qui demeure le principal bailleur de fonds dans les pays de la zone franc. Il faudra aussi l'aide de l'Union européenne et des institutions internationales.

Jeune Afrique : S'agissant du Togo et même du Zaïre, on a l'impression qu'une parenthèse se ferme, et que l'on revient à la politique française plutôt conservatrice à l'égard des pouvoirs africains en place…

Michel Roussin : On ne peut pas dire cela. Les mentalités ont évolué, l'approche est devenue plus pragmatique et les problèmes politiques ont été pris en charge de façon différente. Depuis que je suis au gouvernement, huit chantiers électoraux ont été ouverts. Ils ont débloqué des situations. Avec plus ou moins de succès, mais ces huit élections n'ont pas suscité de contestation internationale grave, à l'exception de l'élection présidentielle au Togo, qui a été boycottée par l'opposition…

Jeune Afrique : Comme au Burkina…

Michel Roussin : Oui, mais, dans un cas comme dans l'autre, différemment, l'opposition s'est ressaisie et on relève des signes encourageants.

Jeune Afrique : Est-il concevable de soutenir, par une conditionnalité de l'aide par exemple, les Premiers ministres réputés compétents et qui se trouvent dans une position d'équilibre précaire en face du chef de l'État ?

Michel Roussin : Il n'y a aucune conditionnalité. Mais les chefs d'État doivent bien comprendre l'intérêt pour leur pays d'avoir un Premier ministre qui puisse parler avec le ministre français de l'Économie, le directeur du Trésor ou le gouverneur de la Banque de France, qu'il connaît depuis longtemps. Dans la période délicate que nous traversons, c'est la priorité.

Ensuite, il appartient au Premier ministre de gérer ses relations avec le président. Il est vrai que des accrochages se produisent entre les deux hommes au Togo, mais leurs cabinets respectifs savent bien que des concessions sont nécessaires. Nous ne pouvons y contribuer en aucune manière.

Jeune Afrique : Si La Baule était à refaire…

Michel Roussin : Il faudrait le refaire. Ce sommet aura été un électrochoc salutaire.

"Ah, les fameuses "valises de billets" ! Une aide financière apportée aux candidats ? Sûrement pas."

Jeune Afrique : Vous n'êtes guère intervenu en faveur de la démocratisation en Afrique…

Michel Roussin : Le rythme a changé, parce que nous avons constaté qu'un certain temps était nécessaire à l'évolution, non seulement de la classe politique, mais aussi de l'opinion publique. Il y a des problèmes de culture et d'information. Les progrès politiques ont été rapides et considérables.

Jeune Afrique : Quelle est votre doctrine sur l'ingérence ?

Michel Roussin : Nous n'avons pas de doctrine de l'ingérence. Jusqu'à présent, nous ne sommes jamais allés aussi loin que nos amis américains. J'estime que nous avons tout intérêt à prévenir les situations de crise. C'est ce que nous nous efforçons de faire, par exemple au Burundi.

Jeune Afrique : La prévention relève du "devoir d'ingérence"

Michel Roussin : La France ne se donne pas de mission d'ingérence. Elle est sollicitée par la communauté internationale; elle ne prend pas d'initiatives d'ingérence. C'est du moins l'orientation que lui donne le chef du gouvernement.

Jeune Afrique : Que pensez-vous de Bernard Kouchner ?

Michel Roussin : Il a des idées intéressantes, et nous écoutons tous ceux qui réfléchissent à une façon d'éviter les crises. Mais la leçon essentielle que nous tirons de Turquoise est que les Africains doivent constituer une force capable d'intervenir en cas de besoin.

Jeune Afrique : C'est vraiment possible ?

Michel Roussin : C'est une entreprise de longue haleine. Elle consisterait, pour nous, à aider les pays intéressés à se doter de la capacité et des moyens de mettre en œuvre sans délai une structure d'intervention. Or les Africains se sont montrés conscients du rôle qu'ils pouvaient jouer au Rwanda, et qu'ils pourraient jouer, en cas de crise sur un autre théâtre, sans avoir à supporter les lourdeurs onusiennes.

Jeune Afrique : La France évitera d'exposer ses soldats…

Michel Roussin : C'est une affaire de principe. La réflexion sur une force africaine doit être conduite par les Africains. Le président Diouf a déjà réagi favorablement. Si le projet est retenu, le rôle de la France et de ses partenaires européens notamment sera d'apporter les moyens opérationnels d'une intervention. On ne peut pas dire que la France veuille se décharger sur d'autres de certains risques : partout où il y a des situations de crise, des Français sont présents. La France peut avoir des problèmes d'hommes parce qu'elle fait un effort considérable, mais elle assume, et c'est tout à son honneur. Il n'est aucunement question d'envisager une quelconque "sous-traitance".

Jeune Afrique : Vous suivez les événements d'Algérie au sein du gouvernement. Où est-on le mieux placé pour suivre et comprendre une révolution : dans les services secrets ou au gouvernement ?

Michel Roussin : Le gouvernement est le lieu où convergent les informations. Le chef du gouvernement dispose de toutes les informations qui lui sont nécessaires pour suivre une situation de crise. Comme observateur, j'ai un avantage quand je suis membre du gouvernement. J'entends les échanges sur cette situation qui nous préoccupe, et nous appelons de nos vœux une réconciliation nationale.

Jeune Afrique : Si l'Algérie bascule dans l'islamisme, le Maroc et la Tunisie suivront-ils ?

Michel Roussin : Je ne crois pas à la théorie des dominos. Chaque pays a ses structures, ses traditions, son organisation administrative, sa vie politique…

Jeune Afrique : Le Maroc est-il plus ou moins sensible, ou menacé, que la Tunisie ?

Michel Roussin : Moins sensible, parce qu'il a une tradition plus forte et parce que le roi est le Commandeur des croyants. En outre, l'opposition s'exprime, l'Assemblée dispose de pouvoirs croissants.

Jeune Afrique : La démocratie n'est-elle pas le meilleur rempart contre l'islamisme ?

Michel Roussin : Une chose est sûre : la population ne se réfugiera pas dans les extrémismes religieux ou politiques si la démocratie et le développement lui apportent ce qu'elle espère.

Jeune Afrique : Voyez-vous un péril islamiste en Afrique noire ?

Michel Roussin : Pas pour le moment. Même les chefs d'État musulmans sont très attachés à l'idée d'État laïque.

Jeune Afrique : Les chefs d'État, sans doute, mais dans la société ?

Michel Roussin : Mes interlocuteurs sont des dirigeants. Je vois comment ils réagissent à la menace. Ils sont attentifs et vigilants, afin d'éviter que l'influence islamiste ne s'étende, en particulier dans les pays du Sahel. Ils contrôlent l'activité des prêcheurs et leur origine nationale.

Jeune Afrique : Voyez-vous un Islamisme qui avance ?

Michel Roussin : Je vois des pays où l'on prend des précautions.

Jeune Afrique : En Côte d'Ivoire ?

Michel Roussin : Plutôt dans les pays du Sahel. La communauté musulmane est très structurée en Côte d'Ivoire, mais je ne la vois pas évoluer dangereusement.

Jeune Afrique : Les Ivoiriens éprouvent toujours des difficultés à faire le pèlerinage de La Mecque, faute d'ambassade d'Arabie saoudite à Abidjan…

Michel Roussin : Vous me l'apprenez. D'une manière générale, je n'ai pas d'échos d'une montée de l'intégrisme musulman en Afrique noire. Mais certains États se montrent plus vigilants que par le passé.

Jeune Afrique : Quelle est votre position sur le port du "foulard islamique" à l'école ?

Michel Roussin : J'ai été collégien dans un pays musulman. Je n'y ai jamais vu de filles portant des foulards.

Jeune Afrique : Parlons de vous. Vous êtes un pied-noir du Maroc. Certains hommes politiques français nés au sud de la Méditerranée ont gardé des liens étroits avec leur pays d'origine. Le meilleur exemple en est Michel Jobert. D'autres s'attachent à occulter leurs origines…

Michel Roussin : Je suis tout à fait comme Michel Jobert ou Philippe Séguin. Je suis très attaché à mes origines r'baties. Je retourne souvent à Rabat, où je retrouve avec un vif plaisir ses collines, ses jardins, un mode de vie qui comporte une composante de dilettantisme élégant… Entre Rabat et Salé, le Bou Regreg coule vers l'océan. Bou Regreg signifie "Père des reflets". On ne saurait mieux décrire ce fleuve dans lequel se mire la citadelle des Oudaïas au coucher du soleil ! Montherlant a écrit une très belle page sur une fontaine du jardin des Oudaïas…

Jeune Afrique : Quand avez-vous quitté le Maroc ?

Michel Roussin : Jamais vraiment. Mes parents sont partis en 1962 ou 1963.

Jeune Afrique : Qu'avez-vous étudié à l'École des langues orientales ?

Michel Roussin : Le roumain. Mais j'ai compris : vous me demandez pourquoi je n'ai pas étudié l'arabe. J'en éprouve un complexe, parce que tous mes amis marocains ont une double culture et que je n'en ai qu'une. De la culture arabe, je n'ai que ce que j'ai capté pendant mon enfance et mon adolescence : des attitudes, une façon d'appréhender les hommes et les situations. Mais je ne parle pas la langue. À la fin d'une soirée, je me sens un peu largué : insensiblement, on s'est mis à parler en arabe autour de moi, et je reste sur le quai.

Jeune Afrique : Que vous a apporté le Maroc ? Que vous en reste-t-il ?

Michel Roussin : Une ouverture, une extraversion. J'y ai surtout appris l'écoute de l'autre. J'ai passé mon enfance dans une communauté qui était une mosaïque de musulmans, de juifs et de chrétiens, sans que ne surgisse aucun problème de ce fait entre nous. C'est un très grand facteur d'ouverture pour un enfant que d'apprendre à découvrir et comprendre un autre enfant qui vit dans un système social différent du sien.

Jeune Afrique : Le goût du farniente ?

Michel Roussin : Je m'en suis remis… Mais je conserve de cette jeunesse le souvenir d'une vie de balades, de water-polo, de basket, de jeux collectifs, de vie ensemble. Le souvenir aussi d'avoir baigné dans plusieurs civilisations qui ont imprégné ce pays. Quand j'ai amené mes enfants à Volubilis, ils ont été surpris de découvrir que l'empire romain s'étendait jusque-là, mais pour moi c'est tout naturel. Quand je passe le pont en venant de Salé, j'arrive chez moi. Je n'éprouve aucune impression de ce genre en France. Et je continue à me balader. J'ai fait, il y a deux ans, l'ascension du Toubkal, ce qui représente sept jours de marche. J'ai appris aussi, des Arabes et des Berbères, l'hospitalité, l'accueil, la disponibilité. C'est important !

Jeune Afrique : Vous êtes devenu un bûcheur. Avez-vous ressenti une rupture ?

Michel Roussin : C'est vrai qu'il y a eu une rupture, mais je suis davantage fait pour la vie que j'aurais continué à mener au Maroc que pour celle que je mène ici.

Jeune Afrique : Quand avez-vous eu votre premier contact avec l'Afrique noire ?

Michel Roussin : Lorsque j'étais au ministère de la Défense, au SDECE (à la fin des années soixante-dix). J'ai commencé par le Sénégal. Mais j'avais déjà découvert l'importance pour la France de ses relations avec l'Afrique.

Jeune Afrique : Comment entre-t-on dans les Services ?

Michel Roussin : J'ai été coopté par Alexandre de Marenches, directeur général du SDECE, pour être son directeur de cabinet. J'avais déjà suivi les affaires de renseignement au cabinet de trois Premiers ministres successifs : Jacques Chaban-Delmas, Pierre Messmer et Jacques Chirac. Cherchant un nouveau directeur de cabinet, le directeur général du SDECE a demandé à quelqu'un qui était un de ses interlocuteurs, qui était Roussin, de le rejoindre. J'étais sous-préfet en Indre-et-Loire. Sachant que j'avais une culture du renseignement, Marenches a donc fait appel à moi.

Jeune Afrique : Qu'est-ce qu'une culture du renseignement ?

Michel Roussin : Un ensemble de méthodes, la connaissance de ce à quoi sert le renseignement et de l'usage qu'on en fait.

Jeune Afrique : Quelles qualités exige le renseignement ?

Michel Roussin : Le recul, les recoupements multiples et une vision globale. Toujours élargir le spectre et toujours vérifier. C'est tout, mais c'est essentiel. Le renseignement est, d'abord, le fruit d'un travail d'analyse. Le reste, les montages, les actions auxquelles on pense quand on parle de services secrets, ça existe, mais c'est infime. D'ailleurs, à l'époque dont je vous parle, le service était défini comme s'occupant de documentation extérieure. Là est bien l'essentiel : rassembler une énorme documentation pour décoder des attitudes politiques, des options économiques, etc. ; permettre ainsi à son pays de mieux défendre ses intérêts.

Jeune Afrique : Comment en sort-on ?

Michel Roussin : Mais très bien ! Regardez-moi… On ne passe pas toute une vie dans le renseignement, et c'est sain pour la république.

"Bien sûr, je vois moins le maire de Paris que lorsque j'étais son directeur de cabinet. Mais nos rapports sont bons."

Jeune Afrique : Est-ce une expérience utile pour faire de la politique ?

Michel Roussin : Non. C'est une formation complémentaire. Pendant des années, j'ai observé les hommes politiques. Mais, dans ce milieu, j'ai débarqué en 1993. Je suis un novice, un boujadi, un paysan du Danube. Ce n'est pas parce que j'ai été dans le renseignement que j'ai choisi de voyager dans la politique.

Jeune Afrique : Mais cela vous sert ?

Michel Roussin : Tout sert. C'est une bonne école, qui donne une ouverture large.

Jeune Afrique : Dans six mois, la France aura un nouveau président de la République. Comment voyez-vous l'évolution des candidatures au sein de la majorité ?

Michel Roussin : Comme beaucoup dans la formation à laquelle j'appartiens, j'estime qu'il devra y avoir une seule candidature.

Jeune Afrique : Et si c'était Chirac ?

Michel Roussin : On verra bien. Le candidat devra apparaître au terme du débat.

Jeune Afrique : La fidélité est-elle une vertu en politique ?

Michel Roussin : C'est une qualité.

Jeune Afrique : Quels sont vos rapports actuels avec Jacques Chirac ?

Michel Roussin : Je vois évidemment moins le maire de Paris que lorsque j'étais son directeur de cabinet. Mais nos rapports sont bons.

Jeune Afrique : Sans plus ?

Michel Roussin : Je vous le dis : ils sont bons.