Discours de M. Bernard Stasi, premier vice-président du CDS et membre de la liste RPR UDF pour les élections européennes de 1994, sur ses positions et celles de la liste RPR UDF à propos du conflit en ex-Yougoslavie et de la Bosnie-Herzégovine, à Paris le 17 mai, paru dans "Démocratie moderne" du 19 mai 1994.

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Circonstance : Meeting sur la Bosnie Herzégovine à la Mutualité le 17 mai 1994 à l'initiative de Bernard-Henri Levy

Média : DEMOCRATIE MODERNE

Texte intégral

L'oubli conduit souvent l'histoire à répéter ses mauvaises actions. L'Europe semble être aujourd'hui à la croisée des chemins. Ou bien elle s'abandonne au seul souci de son confort dans une ambition économique réduite au seul accompagnement de la crise, ou bien elle voit plus loin et s'ouvre aux autres. On peut critiquer la réunion publique organisée par le philosophe Bernard Henri-Lévy, auteur du film Bosna !, à la Mutualité. Faut-il que la politique soit à ce point malade pour que ses représentants soient rappelés au devoir de vigilance ? Pourtant, cet appel – si l'on écarte son caractère quelque peu outrancier – a l'immense mérite de réveiller non seulement les politiques qui ont, aujourd'hui, les épaules bien larges mais aussi – surtout ? – mobiliser l'opinion. Bernard Stasi est solidaire depuis de longue date du peuple bosniaque. De même qu'il fut solidaire du peuple libanais, des peuples d'Amérique latine au temps où la "real politic" triomphait et plus généralement de tous les peuples au temps de "l'humanitaro-médiatique" n'existait pas. Avec vigueur et courage, il a rappelé à l'occasion de cette manifestation de mardi dernier que l'Europe est d'abord une Idée avant d'être une organisation économique et politique. Et que cette idée s'incarne d'abord dans un projet de culture et de mémoire. Ne pas comprendre cette évidence risque de conduire les peuples européens directement dans un premier temps à l'amnésie et dans un second, au désastre.

Le 22 avril dernier, lors de la précédente réunion organisée ici-même par Bernard Henri-Lévy et ses amis, je m'étais exprimé à titre personnel. Qu'il me soit permis de rappeler, en quelques mots, ce que j'avais dit.

"Depuis près de 3 ans je dénonce l'agression serbe"

J'avais, une fois de plus, comme je le tais depuis le début de la dislocation de la Yougoslavie, c'est-à-dire depuis près de trois ans, vigoureusement dénoncé l'agression serbe. J'avais exprimé ma honte et mon indignation devant l'impuissance et la lâcheté dont fait preuve la communauté internationale face à une politique de nettoyage ethnique fondée sur les mêmes sinistres principes mis en application par les nazis. J'avais dénoncé les graves responsabilités françaises au début du conflit. J'avais demandé que soit mis en place un tribunal international pour juger les criminels de guerre. J'avais pris position pour la levée de l'embargo sur les armes. J'avais appelé de mes vœux une solution qui respecte l'intégrité territoriale de la Bosnie, à l'intérieur de frontières internationales garanties.

Voilà donc ce que j'avais dit, à titre personnel.

Aujourd'hui, je suis devant vous en tant que représentant de la liste conduite par Dominique Baudis. Je déclare d'entrée de jeu : je ne me renierai pas.

Si j'avais dû tenir un discours différent de celui que j'ai tenu le 22 avril dernier, je ne serais pas venu à la Mutualité, ce soir. J'aurais demandé que quelqu'un d'autre vienne ici parler au nom de la liste. Non, je ne me renie pas. Je garde intactes mes convictions et ma colère, et je reste largement en accord avec les positions défendues, avec vigueur et passion, par Bernard-Henri Lévy et ses amis.

Je ne prétends pas m'exprimer, sur tous les points, au nom de tous mes co-listiers. Il est possible que certains d'entre eux aient une appréciation différente de la situation et s'exprimeraient, sur tel ou tel point, autrement que je le fais. Mais ce que je peux affirmer, c'est que la grande majorité de ceux qui se sont engagés derrière Dominique Baudis partagent la manière de voir que j'ai exposée le 22 avril dernier. Et je puis vous donner l'assurance que, tout au long de la campagne, nous allons nous efforcer de convaincre ceux qui, au sein de notre équipe, ont un point de vue différent.

Permettez-moi d'ajouter que Dominique Baudis n'a pas attendu la campagne électorale pour dénoncer, à différentes reprises et avec forces, l'agression serbe, pour réclamer une politique de plus grande fermeté, pour exiger le respect de l'intégrité territoriale de la Bosnie. Il aura d'ailleurs l'occasion de s'exprimer sur ce point, lors du débat qui l'opposera à Michel Rocard, le 29 mai prochain.

Permettez-moi, aussi, de rappeler que Valéry Giscard d'Estaing qui n'est pas sur cette liste, mais il est, vous ne l'ignorez pas, le leader d'une des deux grandes formations de la majorité, a tenu ici-même, le 22 avril dernier, des propos clairs et vigoureux, qui ont été approuvés par la très grande majorité de la nombreuse assistance.

Nos propositions étant ce qu'elles sont, nous faisons, bien entendu, certaines réserves sur la politique actuellement suivie par le gouvernement. Nous considérons, notamment, que la répartition du territoire bosniaque telle qu'elle est envisagée dans le plan de paix, c'est-à-dire 51 % du territoire à la Fédération Croato-Bosniaque et 49 % à la Serbie, est loin d'être satisfaisante. Nous pensons aussi qu'en cas d'échec des négociations en cours, il faudrait, en toute logique, lever l'embargo sur les armes.

Ce sont ces positions que nous entendons défendre au Parlement de Strasbourg, où notre rôle ne sera pas de soutenir tel ou tel gouvernement, mais de réveiller, de mobiliser, l'opinion publique européenne, d'interpeller tous les gouvernements de la Communauté, d'aider à la prise de conscience, par l'ensemble de l'Union européenne de ses responsabilités face à ce drame, au cœur de notre continent.

Cela dit, on peut critiquer, comme je l'ai fait et continuerai à le faire, tel ou tel propos d'un responsable gouvernemental, telle ou telle attitude du gouvernement, mais l'objectivité oblige à reconnaître que le changement de majorité, en mars dernier, s'est traduit par un changement d'attitude de la part de la France, un changement qui rejoint certaines de vos préoccupations.

Les sanctions de la France renforcées

Personne ne peut contester qu'en avril 1993, c'est à l'initiative de la France que les sanctions contre la Serbie ont été renforcées, malgré les réserves des Américains qui ne voulaient pas gêner Eltsine, lequel était engagé dans une campagne électorale.

Personne ne peut contester qu'à différentes reprises, et encore tout récemment à Washington, le 12 mai, et à Genève, le 13 mai, le ministre français des Affaires étrangères a dit clairement que les Serbes étaient les agresseurs et les musulmans les agressés, alors que, je le rappelle, il a fallu plus d'un an après le début de la crise yougoslave pour que le président de la République et le ministre des Affaires étrangères de l'époque acceptent de reconnaître que les Serbes sont les agresseurs.

Nul ne peut nier non plus que la diplomatie française a joué un rôle décisif lors de l'ultimatum adressé aux Serbes à propos de Sarajevo. Et si la situation autour de cette ville est loin d'être satisfaisante, elle est tout de même sensiblement améliorée.

Par ailleurs, non seulement le gouvernement français est favorable à la constitution d'un tribunal international, mais je puis vous dire qu'il pousse à la roue pour que ce tribunal soit mis en place dans les meilleurs délais, malgré les fortes réticences de la Russie.

Le ministre français des Affaires étrangères a dit également, à différentes reprises, qu'il était hors de question d'envisager la levée des sanctions contre la Serbie avant la mise en application d'un éventuel accord.

Il a également déclaré que la Bosnie Herzégovine doit être un État indépendant, membre des Nations-unies, et dont les frontières doivent être internationalement reconnues.

L'Europe dramatiquement inexistante

Je rappellerai aussi que la France demande en vain, depuis longtemps, que d'autres pays, et en particulier les États-Unis, envoient des casques bleus en Bosnie, notamment pour protéger les zones de sécurité.

Certes, on peut regretter tel ou tel aspect de la politique gouvernementale, mais on ne peut ignorer que la France se trouve très isolée en Europe. L'Allemagne et la Grande-Bretagne se désintéressent de plus en plus de ce problème, et lorsqu'il a fallu prendre des risques au moment de l'ultimatum sur Sarajevo, les Français et es Américains n'ont pas bénéficié de l'appui de leurs partenaires.

Que vous le vouliez ou non, la France, seule, ne peut pas faire la guerre à la Serbie, et on ne peut que constater que l'Europe reste dramatiquement inexistante dans cette affaire.

C'est là, selon moi, l'enjeu des élections européennes. Pour beaucoup d'entre nous, si nous nous sommes engagés avec ardeur dans cette campagne, c'est précisément pour apporter notre contribution à la construction d'une Europe qui ne serait pas seulement économique, commerciale ou monétaire, c'est pour participer à la construction d'une Europe politique, d'une Europe forte, qui ait les moyens, la capacité et la volonté de défendre ses valeurs, c'est-à-dire le respect des droits de l'homme et des droits des peuples, le refus de toute politique d'agression et de toute politique fondée sur des critères ethniques.

Oui, c'est pour cette Europe-là que je me bats, que nous sommes nombreux à nous battre, sur la liste de Dominique Baudis, et peut-être aussi, en tout cas je le souhaite, sur d'autres listes. C'est de cette Europe-là que le monde a besoin, alors que les nationalismes et les racismes, les intégrismes et les fanatismes, de tous bords et de toutes couleurs, sévissent sur tous les continents. Une Europe qui soit une référence, un modèle, et aussi, je le répète, qui ait la capacité d'agir.

Pour mener ce combat, nous avons besoin, nous aurons toujours besoin de la passion intransigeante des intellectuels. Nous avons, nous aurons toujours besoin d'être interpelles aiguillonnés, bousculés par les intellectuels, dont c'est précisément la mission de rappeler les principes, de rappeler les valeurs, de rappeler l'essentiel, d'empêcher les responsables politiques de s'enliser dans le réalisme, qui est parfois la forme supérieure de l'irresponsabilité.

Je crois faire partie de ces hommes politiques, plus nombreux qu'on ne le croit, qui ne sont pas capables d'étouffer leurs passions, de la mettre en veilleuse, lorsqu'il s'agit d'un problème aussi grave que celui qui nous réunit ce soir. Mais le risque existe toujours, pour mot comme pour les autres. Je compte donc sur vous, nous comptons sur vous pour nous aider, c'est-à-dire pour nous déranger, pour nous obliger à nous remettre sans cesse en cause, comme vous le faites ce soir, avec cette véhémence qui vous caractérise, ce qui vous tend à la fois insupportables et indispensables.

Permettez-moi de vous dire, en terminant, que je ne suis pas sûr que ce soit en faisant une liste que vous serez le plus efficace pour jouer, dans le débat national sur la Bosnie, le rôle d'aiguillon et de conscience que vous vous êtes assigné. Je ne suis pas sûr que vous ayez besoin de cela pour faire entendre votre voix, pour crier fort votre colère.

En tout cas, quelque soit votre choix, nous continuerons, ensemble, intellectuels et politiques, à mener le même combat pour l'intégrité et l'indépendance de la Bosnie et, au-delà, pour les valeurs qui doivent, en toute circonstance et même lorsqu'elles sont difficiles à mettre en œuvre, éclairer l'action de la France.