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"Partout, le laxisme gagne du terrain. Nous purgeons les affaires du passe…"
Paris Match : Le ministre de la Justice que Vous êtes doit passer des journées difficiles cette semaine. Alors même que vous veniez d'ordonner un complément d'enquête sur le patrimoine privé de Gérard Longuet, voici que vous ouvrez une information judiciaire sur le financement du Parti républicain. Dans ce dossier, outre Gérard Longuet, François Léotard, Alain Madelin et Jean-Pierre Thomas pourraient, eux aussi, être mis en examen. Monsieur le ministre, réussissez-vous à dormir sur vos deux oreilles en ce moment ?
Pierre Méhaignerie : Rassurez-vous, je fais mon travail et je n'ai pas d'insomnies. La position du garde des Sceaux est difficile, mais, dans ces moments, il y a aussi quelques satisfactions : les magistrats eux-mêmes reconnaissent que la justice suit son cours et qu'elle n'est plus arrêtée par le pouvoir. Nous savons aujourd'hui que c'est parce que l'action menée est vigoureuse que les actes de corruption sont en diminution. Quant aux personnalités que vous citez, vous allez un peu vite. Pourquoi l'ouverture d'une information contre X conduirait-elle automatiquement à une mise en examen ? Je vous rappelle aussi qu'une mise en examen ne veut pas dire culpabilité.
Paris Match : Les affaires touchant des élus et des hommes politiques se multiplient. N'est-ce pas le signe annonciateur d'une opération "Mains propres" à l'italienne ?
Pierre Méhaignerie : Je réfute avec vigueur toute comparaison avec l'Italie et avec l'idée selon laquelle la corruption serait généralisée en France. Notre situation est différente sur les plans politique, économique et judiciaire. Je vous rappelle qu'en Italie il y a eu une révolte des juges contre les politiques. En France, le gouvernement et moi-même organisons, avec les juges, la lutte contre la corruption. En revanche, on constate que, dans la dernière décennie, le laxisme a gagné du terrain.
La petite et la grande "débrouillardise" se sont développées à tous les niveaux et la politique n'a pas fait exception. Nous avons hérité de cette situation. Nous sommes dans une période transitoire où nous purgeons le passé. Et j'espère que nous en sortirons rapidement.
"À l'État de montrer que la transparence est devenue la règle"
Paris Match : Cette "purge", pour reprendre vos propres mots, risque de déstabiliser la société et la classe politique...
Pierre Méhaignerie : S'il y a un risque de déstabilisation de la classe politique, il ne peut provenir que du développement des poursuites judiciaires. Cette politique, pratiquée parfois ces dernières années, a entraîné une perte de confiance des Français dans leurs institutions. Vous avez pu le constater, les affaires vont à leur terme. Et c'est parce que les poursuites sont engagées que la corruption recule.
Paris Match : Ce qui voudrait dire que morale et politique peuvent parfaitement faire bon ménage ?
Pierre Méhaignerie : Bien entendu ! Les personnes qui violent la loi se retrouvent en proportions égales dans toutes les couches de la société, y compris dans la classe politique. Pour réconcilier morale et politique, une action vigoureuse a été engagée contre la corruption. Des progrès ont été faits, nous en ferons d'autres.
Paris Match : Ne craignez-vous pas que les affaires soient politiquement exploitées pendant la campagne présidentielle ?
Pierre Méhaignerie : Le risque existe, mais ne tombons pas dans le piège populiste qui consiste à utiliser politiquement les dossiers judiciaires des uns et des autres ! Pour des hommes publics, il y a parfois, en effet, une exploitation démesurée des faits, largement favorisée par la violation du secret de l'instruction, même si, dix-huit mois plus tard, on s'aperçoit qu'ils ne sont nullement coupables.
Paris Match : Justement, une polémique s'est engagée sur ce sujet. Aurez-vous le temps, avant la présidentielle, de réformer les textes sur le secret de l'instruction et la présomption d'innocence ?
Pierre Méhaignerie : Le secret de l'instruction et la présomption d'innocence, c'est un débat très difficile qui dure depuis plus de vingt ans. Il faut, en effet, concilier l'exigence d'information et la protection des droits de la personne. Certains pensent que c'est grâce à la presse que les affaires ont pu déboucher dans le passé. Pour sortir de cette situation, j'ai pensé qu'il fallait que l'État montre d'abord qu'il ne bloquait pas les dossiers et que la transparence devenait la règle. Au terme d'une année de cette pratique, j'ai souhaité que le Parlement participe à cette réflexion. La commission des lois du Sénat a ainsi organisé des auditions publiques auxquelles toutes les parties prenantes ont été invitées. La semaine prochaine, une mission d'information sera nommée par le Sénat et ses conclusions me seront communiquées avant la fin de la session parlementaire. Des propositions pourraient ainsi être faites au Parlement dès 1995.