Texte intégral
Madame la Maréchale,
Monsieur le Premier ministre,
Messieurs les ministres,
Amiral,
Messieurs les Chefs d'état-major,
Messieurs les Officiers généraux,
Mesdames et Messieurs,
Nous venons de parcourir, ensemble, cette belle exposition qui ouvre, pour le ministère de la Défense, les cérémonies du cinquantième anniversaire du Débarquement.
Cette exposition, c'est nous qui l'avons souhaitée, c'est nous qui l'avons conçue, c'est nous qui l'avons élaborée, avec le concours d'un comité scientifique composé de résistants, de militaires, d'universitaires que je remercie très sincèrement pour leur travail.
Elle constitue une réussite exemplaire de cette mémoire vivante dont la Défense est dépositaire.
« La bataille de France a commencé. Il n'y a plus, dans la nation, dans les armées, qu'une seule et même volonté, qu'une seule et même espérance. Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes, voici que reparaît le soleil de notre grandeur. »
C'est en ces termes qu'au soir du 5 juin 1944, sur les ondes de la radio de Londres, le Général De Gaulle salue l'assaut. C'est la bataille de France, et c'est la bataille de la France ! Les Français y participent aussi, sur leur sol, grâce aux Forces françaises de l'intérieur et bien des villes, au premier rang desquelles Paris, se soulèvent à l'approche des Alliés qui ne progressent que difficilement dans ce bocage normand dont les haies sont autant de caches pour les soldats allemands qui s'y embusquent.
À Paris, le 25 août, la 2ème DB du Général Leclerc et la 4ème division d'infanterie américaine parachèvent l'œuvre des FFI. Paris, envahi par une mer humaine, accueille celui qui depuis plus de quatre ans, bravant les interdits et dépassant tous les cadres, incarne la légitimité française : « Le premier des nôtres » écrit ce jour-là François Mauriac.
C'est à l'Hôtel de Brienne, au siège du ministère que l'on appelle, alors, de la Guerre, que le Général de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire, s'installe. On connaît la scène de l'évocation par le Général de ces lieux d'où, quatre ans plus tôt, l'a chassé la débâcle, dans ce style que nous connaissons et que nous aimons et qui est une véritable leçon d'écriture française :
« … la France a failli sombrer. Mais au ministère de la Guerre, l'aspect des choses demeure immuable. Pas un meuble, pas une tapisserie, pas un rideau n'ont été déplacés (...). Sur la table, le téléphone est resté à la même place et l'on voit inscrits, sous les boutons d'appels, exactement les mêmes noms (...) Rien n'y manque, excepté l'État. Il m'appartient de l'y remettre. Aussi m'y suis-je d'abord installé ».
Le pouvoir du Gouvernement provisoire était, pourtant, en juin, loin d'être assuré. Il était possible que, comme dans l'Afrique du Nord de 1942, le régime de Vichy fût maintenu, sous une forme ou sous une autre ; possible, également, que, comme dans l'Italie de 1943, le pouvoir appartenait à une administration américaine.
Deux événements contribuent à conforter, aux yeux des Alliés, l'autorité du Gouvernement du Général De Gaulle. Ce sont le débarquement de Provence et l'action de la Résistance française. Ils assoient, aussi, la légitimité de la participation française au conflit dans sa phase finale.
Le 15 août 1944, lorsque se produit le second débarquement sur les côtes françaises, au Sud cette fois, les moyens mis en œuvre sont, également, impressionnants : 400 000 hommes, 2 000 bâtiments et 2 000 avions. Mais, à la différence de la Normandie, les troupes qui débarquent en Provence sont aux trois-quarts françaises. Leur succès est immédiat. Toulon, qui devait être libéré à « J + 20 » selon les plans alliés, est libéré huit jours après le débarquement Marseille au bout de quatorze jours, et non de quarante.
La qualité des combattants et le commandement de la 1ère armée française, aux ordres du Général de Lattre de Tassigny, se conjugue avec l'appui des combattants de l'ombre, de ces résistants dont le Général Eisenhower, dans ses Mémoires, évalue l'apport à quinze divisions.
Retardant l'arrivée des renforts allemands, accroissant l'insécurité des occupants, assurant la reconnaissance et quelquefois la protection des unités régulières alliées, les FFI font preuve, souvent, d'une efficacité militaire qui accélère, pour une bonne part, le rythme de la libération.
Le 12 septembre 1944, au nord-ouest de Dijon, les troupes de Normandie et les troupes de Provence font leur jonction. Ce sont des soldats français de la 2ème DB et de la 1ère Armée : sur cette terre de Bourgogne, fécondée par l'Histoire de notre peuple, les Français venus de l'Ouest, les Français venus du Sud se retrouvent et se reconnaissent. Ils incarnent alors d'une manière éclatante la devise de la République : la liberté retrouvée, l'égalité devant le sacrifice, la joie profonde de la fraternité.
Les armées de l'occupant, prises en tenailles, refluent en laissant un sillage de drame et de sang pour échapper à l'encerclement, harcelées par les résistants de l'intérieur, pourchassés par les résistants du dehors venus de toute la France d'au-delà des mers pour libérer la patrie, pour libérer leur patrie.
Ensemble, ils ont libéré la France.
Le 23 octobre, les Alliés reconnaissent le Gouvernement provisoire de la République française. Qui ne comprendra que cette légalité toute officielle s'ajoute à la légitimité de celui qui est, à la fois, le premier des résistants et le premier des libérateurs ? Qu'elle s'appuie sur la valeur des armées françaises, sur l'action de la Résistance, sur le soutien de la population?
C'est, alors, le dernier effort, le sursaut ultime, l'offensive de la victoire.
Celle qui conduit, dans un même élan, l'armée régulière, dans laquelle se sont engagés la moitié des FFI vers le Rhin et en Allemagne. Lorsque les hostilités s'arrêteront, les troupes françaises de notre armée reconstituée seront, en Europe, plus nombreuses que celles du Royaume-Uni, décidément, la France a repris sa place au combat. Chacun en connaît le témoignage le plus éclatant, celui du Général Keitel qui, le jour de la capitulation de l'Allemagne, le 8 mai 1945, s'écria en voyant le Général de Lattre : « Quoi ! Les Français aussi ! »
Oui, les Français aussi !
Mais quelle France ? Celle de 1939, dans bien des esprits, a définitivement failli en 1940. La France nouvelle a dessiné, dans la nuit de l'Occupation, quelques-uns de ses traits : une démocratie libérale, économique et sociale, animée d'une volonté de transformation sincère. Chacun sait que la question lancinante des institutions politiques et la réalité des ambitions et des rapports de force mettront très vite à mal l'unanimité nationale.
Est-ce à dire, pour autant, qu'elle fût de façade ? Cette unanimité nationale s'appuyait sur une fusion réussie, dictée par une volonté politique sans faille, inspirée des leçons de notre histoire et du sens de l'effort.
C'est l'amalgame qui avait fait les victoires de la Révolution. C'étaient l'École de Jules Ferry et la valeur de l'armée française qui avaient permis à la France de tenir bon pendant la Grande Guerre.
C'est, à nouveau, un amalgame du métal de ceux que notre longue histoire a su fondre qui, en 1944, redonne à la France son armée, son honneur et son rang. Non pas un nationalisme étroit et exclusif, au service d'égoïsmes ou de partisans, mais un patriotisme ouvert et chaleureux, un patriotisme universel, défendant, à travers la France, ses valeurs.
Ensemble, ils ont libéré la France.
Cinquante ans après, ces leçons de la libération et la résistance n'ont pas pris une ride. Comme tout amour, l'amour du pays est, d'abord, une exigence. Il est, aussi, un regard, une langue, une lumière. Ceux d'un peuple debout. Chacun sait qu'il n'est vraiment fort, que lorsque la nation est, toute entière, unie dans la conscience de son passé et dans la continuité de la République : cela n'est vrai, dans notre longue histoire, que lorsque la force des armées est aussi celle de la nation.