Déclaration et message de Mme Lucette Michaux-Chevry, ministre déléguée à l'action humanitaire et aux droits de l'homme, sur la défense des droits de l'homme et le rôle de l'Institut international des droits de l'homme, Paris le 9 décembre 1994.

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Circonstance : Remise du prix des droits de l'homme - 25e anniversaire de l'Institut international des droits de l'homme

Texte intégral

Je suis heureuse d'être parmi vous aujourd'hui, pour remettre le prix des Droits de l'Homme de la République française pour l'année 1994.

Douze mois se sont écoulés, depuis la remise du prix des Droits de l'Homme 1993 au cours desquels la cause que nous défendons a certes progressé mais a également subi de terribles reculs.

Si l'année 1994 a été marquée par l'entrée en fonction au sein des Nations unies d'un nouveau Haut-commissaire pour les Droits de l'Homme, il me plaît surtout de souligner des avancées incontestables de la démocratie en Amérique centrale et dans certains pays en Afrique.

La culture de la démocratie s'inscrit maintenant dans certaines écoles. Le Procureur des Droits de l'Homme apparaît fréquemment dans de nombreux pays. De plus en plus, les notions de paix, de développement, de dignité constituent les fondements reconnus de la démocratie.

De même, de nombreux pays considèrent l'assistance juridique comme une approche nécessaire pour la formation des autres au respect de l'expression démocratique.

Mais hélas, l'année 1994 sera entachée par des explosions de haine et de barbarie d'autant plus graves qu'elles ont opposé des populations d'un même pays qui auraient dû avoir la fraternité comme seul ciment.

Ces déferlements de haine, nos mémoires ne doivent pas les oublier, car ils justifient la force de notre engagement pour la cause des Droits de l'Homme.

Ce survol rapide sur l'année écoulée ne saurait constituer un bilan, mais simplement nous rappeler qu'en matière de Droits de l'Homme, rien n'est jamais définitivement acquis.

À l'évidence, la culture des Droits de l'Homme n'est pas un patrimoine reçu une fois pour toute. Chaque génération doit s'affronter à ce combat permanent. La culture des Droits de l'Homme s'acquiert chaque jour. Elle se cultive avec ferveur. Elle se conserve et s'améliore par une vigilance sur soi-même.

Cette conquête pacifique est la traduction dans les faits, des idéaux proclamés solennellement en 1789 et réaffirmés avec force dans la déclaration universelle de 1948.

Elle doit être la motivation fondamentale de tous les États décidés à œuvrer pour le respect des Droits de l'Homme.

Au cours des 24 voyages que j'ai effectués, j'ai ressenti avec fierté le rôle de la France dans la défense des droits légitimes de la personne humaine.

La culture de la paix, de la démocratie est en train de se propager dans le monde, se discute dans les parlements et les enceintes internationales. Il y a encore beaucoup à faire mais elle sera demain, j'en suis convaincue le lien moteur qui rapprochera les peuples.

La croisade en faveur des Droits de l'Homme, c'est également l'affaire de tous ceux qui, des Saintes Écritures jusqu'à Jules Romains ont reçu le qualificatif d'hommes de bonne volonté.

Ce sont précisément quelques-uns de ces hommes et de ces femmes de bonne volonté que nous souhaitons aujourd'hui honorer.

Vous le savez, le prix des Droits de l'Homme de la République française, remis aujourd'hui pour la 8e fois, a pour objet de distinguer des actions de terrains, des études et des projets portant sur la promotion et la protection effective des Droits de l'Homme.

Cette année, deux grands thèmes avaient été retenus pour l'attribution de ce prix : la lutte contre la discrimination en raison de l'origine, de la race, de l'ethnie, de la religion ou du sexe et le développement en milieu rural de la promotion des Droits de l'Homme.

Ces thèmes ont suscité un afflux de candidatures : pas moins de 77 en provenance de 41 pays représentant les cinq continents. Tous ces dossiers, souvent de très haute qualité, ont été étudiés avec soin, minutieusement examinés par la Commission nationale consultative dont je tiens à saluer ici publiquement le dévouement.

M. le Président Paul Bouchet, laissez-moi saisir cette nouvelle occasion qui nous est donnée de nous rencontrer pour saluer votre action à la tête de la Commission nationale consultative. Beaucoup ici connaissent les trésors de diplomatie et d'efficacité que vous y déployez, séance après séance.

Mme la Vice-Présidente Francine Best, ne rougissez pas quand je rappelle à tous votre gentillesse et votre dévouement, en particulier à la cause des enfants en détresse.

M. le Secrétaire général, Gérard Fellous, acceptez que je rende hommage à votre infatigable dévouement au service de la Commission et de ses grands idéaux.

Mmes et MM. les membres de la Commission, laissez-moi saluer votre travail au sein des divers groupes, avec une pensée particulière pour celles et ceux d'entre vous qui ont accepté la tâche difficile mais ô combien instructive d'être les "Rapporteurs" de ce prix 1994 des Droits de l'Homme.

Qu'il me soit, enfin, permis d'évoquer avec émotion le souvenir de celui qui nous a quitté il y a quelques mois, le Président André Braunchweig.

Les 6 lauréats que vous avez choisi de distinguer cette année ont, à mon sens, un point commun : ils font mentir La Rochefoucauld ! le grand homme de lettres ne prétendait-il pas, en effet, avec quelque ironie sans doute, que "nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui". Or, c'est bien l'intérêt qu'ils portent aux autres, à leurs problèmes et à leurs souffrances qui valent à nos lauréats aujourd'hui l'hommage de la France. Il en va, d'ailleurs, de même pour l'ensemble des participants à notre prix que je tiens à saluer ici et à qui j'adresse une fraternelle pensée.

Distinguer nos lauréats, c'est l'occasion pour nous de décrire les combats qu'ils mènent.

Lutter en faveur de la liberté d'opinion et d'expression et contre toutes les formes d'intolérance religieuse, tel est le combat de Mme Taslima Nasreen.

Protéger les Droits des jeunes filles mineures domestiques en Côte d'Ivoire, tel est le projet que la ligue ivoirienne des Droits de l'Homme représentée ici par M. Mathieu Bille Boi, son Secrétaire général, a choisi de soumettre au jury du prix des Droits de l'Homme. Vous connaissez mon action en faveur des Droits de l'enfant dans le monde. Je suis donc particulièrement sensible à l'initiative de la ligue ivoirienne qui, après qu'elle aura mené, sur le terrain, un scrupuleux travail, se propose de présenter des propositions concrètes pour protéger ces adolescentes.

Le Conseil des Communautés ethniques du Guatemala représenté par son Président M. Amilcar Mendez a choisi, pour sa part, de s'engager dans l'assistance juridique aux populations indiennes mayas de la région de Kitché. M'étant rendue il y a quelques mois au Guatemala, et, plus récemment encore, à la Conférence de Tegucigalpa sur la paix et le développement en Amérique centrale, je mesure le chemin qui a été parcouru depuis la signature de l'accord-cadre de janvier 1994 et de l'accord traitant de la réinstallation des populations déracinées. Je mesure également le chemin restant à parcourir et l'apport que peut constituer l'expérience, le courage et le savoir-faire du Conseil des Communautés ethniques, de son directeur et de ses juristes, pour assister, devant la justice, les Indiens Mayas les plus démunis.

Agir et informer sont sans doute les deux maîtres-mots pour qui souhaite se mettre sincèrement au service des Droits de l'Homme. Je suis de ceux qui pensent que la culture des Droits de l'Homme se transmet, mieux peut-être que toute autre discipline.

Former aux Droits de l'Homme, c'est le projet de la Ligue malgache des Droits de l'Homme et du citoyen dont les représentants n'ont pu être présents aujourd'hui. Au moyen d'un langage accessible à tous, appuyé par des dessins à l'intention de ceux à celles qui ne savent ni lire ni écrire, il s'agit de diffuser d'une part des manuels d'instruction publique et des posters et, d'autre part, de former des formateurs dans chaque collectivité décentralisée.

Je crois sincèrement que ce programme, accessible à tous, permettra à la population malgache des villes comme des campagnes, de progresser dans la prise de conscience des Droits de l'Homme et de ses exigences.

Informer, tel est également l'une des priorités contenues dans le projet de l'Association palestinienne El Haq. En ce moment, l'Histoire s'accélère, des horizons nouveaux s'ouvrent dans cette partie du monde : le travail des associations qui se consacrent tout à la fois à la défense des Droits des femmes et des enfants, visant à la réunification familiale mérite, à l'évidence, d'être encouragé. C'est ce qu'a choisi de faire la Commission nationale consultative, m'en réjouis et je salue tout particulièrement le directeur de l'Association El Haq, M. Fateh Azzam ici présent.

La lutte en faveur des Droits de l'Homme devrait être, nous le savons tous, la préoccupation de tout individu quel que soit le pays où il se trouve. La France aussi doit aller toujours plus avant dans la lutte contre toutes les formes de racisme, de xénophobie et d'intolérance qui pourraient se développer sur son propre sol. Votre Commission, monsieur le Président est, je le sais, très attentive à ces phénomènes inquiétants. Elle remet, chaque printemps, un important rapport sur ce thème à M. le Premier ministre. Elle vient également d'organiser, en concertation avec le Conseil de l'Europe, des rencontres sur ce thème à Strasbourg.

C'est dans ce contexte général de vigilance accrue que s'inscrit le projet "Forum" de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme. La LICRA a choisi, en effet, de s'adresser, dans notre pays, aux lycéens, élèves de classes de seconde dans des établissements de banlieues "sensibles" pour les responsabiliser en tant que citoyens actifs, dans le combat en faveur de plus de tolérance. Je salue à cette occasion le Président de la Licra-France, M. Pierre Aidenbaum, et sa coordinatrice Mlle Martine Benayoun.

Avant de procéder à la remise des prix, je souhaiterais associer à cette cérémonie les cinq associations qui ont reçu une mention spéciale. Celle-ci doit constituer pour elles un encouragement à continuer, chacune dans son pays, leurs actions en faveur de la cause qui nous réunit aujourd'hui :
- Les associations Sarvodaya et Sarvodaya "Chanti Sena" du Sri Lanka ;
- L'Association pour le développement des initiatives villageoises du Bénin ;
- L'Association internationale de Charité - AIC de Madagascar ;
- La Commission catholique Justice et Paix du Zimbabwe.

Qu'elles trouvent ici le juste hommage que la République française rend à leurs travaux.

Mesdames, Messieurs les lauréats,

Nous avons en commun le souci de la mobilisation de nos énergies pour protéger et promouvoir les Droits de l'Homme.

J'ai pour ma part, en cette heure, le sentiment très fort de récompenser, au nom de M. le Premier ministre, une forme supérieure du mérite : celui qui est le propre de tous ceux qui se consacrent au bonheur et à la dignité d'autrui.


Message à l'occasion du 25e anniversaire de l'Institut international des Droits de l'Homme

Madame la Présidente,
Messieurs les Présidents, Secrétaires généraux et directeurs généraux,
Mesdames,
Messieurs,

Je n'ai certes pas oublié que l'Institut René Cassin célèbre en ce mois de décembre ses 25 années d'existence, et je m'étais promis d'être des vôtres aujourd'hui pour fêter avec vous cette célébration que, très justement, vous avez voulu être l'occasion d'un bilan.

Une commémoration comme celle qui vous rassemble aujourd'hui me paraît, à la vérité, à la fois bienvenue et salutaire.

Bienvenue, parce qu'elle rend hommage à un homme, René Cassin, qui a consacré sa vie à la défense des Droits de l'Homme et à la culture de la paix, mais aussi à la création de votre Institution. Celle-ci a su, année après année, étendre son action et faire reconnaître son message de fraternité et de tolérance bien au-delà des frontières de l'Europe, frontières qui, de barrières qu'elles étaient, deviennent peu à peu sous nos yeux autant de traits d'union.

Par les cours qu'il donne, par les séminaires qu'il organise, par les travaux de recherche auxquels il se consacre, l'Institut international des Droits de l'Homme a atteint aujourd'hui, une audience internationale incontestable, et salutaire parce qu'aujourd'hui, plus que jamais, la culture des Droits de l'Homme constitue la priorité fondamentale dans toute démarche humanitaire.

Je suis de ceux qui pensent qu'à l'origine des crises humanitaires les plus graves qui endeuillent le monde – et l'année 1994, à cet égard s'achève dans un contexte particulièrement préoccupant – on trouve une méconnaissance criminelle et insupportable des droits légitimes de la personne humaine. Il ne s'agit pas seulement du droit à la vie et aux moyens de subsistance indispensables, mais aussi du devoir de respect de la dignité de l'autre qui s'impose à chacun.

Sur la progression de cette pédagogie dans tous les États du monde, les obstacles sont nombreux, les incompréhensions fortement enracinées dans la complexité de l'histoire mais les grands ancêtres que nous nous reconnaissons éclairent notre route :

Voltaire, dont nous célébrons cette année le tricentenaire de la naissance, Jean-Jacques Rousseau, Victor Schœlcher et enfin René Cassin, Prix Nobel de la paix en 1968, qui a consacré le montant de ce prix pour fonder votre Institut.

Les devoirs de ma charge et notamment les travaux parlementaires de l'Assemblée nationale et du Sénat qui se poursuivent m'ont empêchée d'être présente aujourd'hui. Soyez assurés que j'en suis profondément désolée, même si j'ai pu ce matin, à Paris, apporter ma contribution à notre idéal commun en remettant solennellement le prix des Droits de l'Homme de la République française à six lauréats choisis par la Commission nationale consultative.

Mes vœux vont vers vous pour la poursuite de votre action et de vos travaux. Puissiez-vous rester dans la protection et la promotion des Droits de l'Homme, ces phares rayonnants qu'invoque Victor Hugo dans ses écrits d'exilé à Guernesey.