Discours de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, sur les objectifs du gouvernement face au mécontentement social, à Grenoble le 3 décembre 1988.

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  • Claude Evin - Ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale

Circonstance : Première convention régionale des clubs Forum sur le thème "Rénover la politique" à Grenoble le 3 décembre 1988

Texte intégral

Chers amis, chers camarades,

C'est devenu une habitude pour moi que de m'exprimer devant vos assemblées et c'est toujours avec un aussi grand plaisir que je le fais.

Vous avez choisi comme thème pour votre Convention régionale Rénover la politique et je crois que ce thème est bien d'actualité après les six mois que nous venons de vivre au Gouvernement.

Six mois ce n'est pas encore le temps d'un bilan mais c'est déjà le temps d'une première synthèse du travail fait, mais aussi le moment de dégager quelques grands axes pour les temps à venir.

Pour ce faire, il convient de se dégager des turbulences de l'instant.

Qui, en effet, songerait à nier les mouvements sociaux du moment, même si leurs caractéristiques pour chacun d'entre eux, sont de nature bien différentes.

Mais qui, en ce moment également, songerait à nier les importantes avancées effectuées dans ces six mois : pour la première fois depuis 1985, signature d'un accord salarial dans la Fonction publique :

- mise en place du Revenu Minimum d'Insertion et versement des premières allocations dès ce mois de décembre ;

- accord entre les différentes communautés en Nouvelle Calédonie, alors que chacun a encore présent à l'esprit le drame d'Ouvéa.

Les Français d'ailleurs, ne s'y trompent guère. On peut être frappé par le fait que dans les sondages, et malgré une certaine érosion, les côtes de popularité du Président de la République et du Premier ministre restent très largement majoritaires et dans des scores inégalés après six mois de présence au pouvoir.

Mais nous ne devons pas nous satisfaire de ces bons résultats.

L'agitation sociale que nous connaissons aujourd'hui est évidemment liée à la situation économique. La reprise de la croissance est sans aucun doute le fait majeur de l'année écoulée. Elle marque le succès de la politique engagée dès 1983.

Mais pour autant les incertitudes demeurent ; les contraintes internationales pèsent toujours du même poids ; la limitation du déficit extérieur est un impératif ; un dérapage inflationniste, qui provoquerait une dévaluation et amènerait un nouveau plan de rigueur, aurait les plus graves conséquences pour les socialistes. Le rejet serait alors plus fort qu'en 1983 et 1984 et nous serions sérieusement handicapés pour répondre aux défis européens. Dès lors, la poursuite d'une certaine modération salariale s'avère nécessaire même si elle pèse aussi sur le climat social.

Par ailleurs, il nous faut également prendre la mesure des évolutions que connaît la Société française. Les mutations technologiques travaillent en profondeur l'économie et la société. Tant en ce qui concerne la robotique, les télécommunications, la biotechnologie, des tendances identiques apparaissent qui vont nous contraindre à poser différemment le problème de l'emploi et du travail.

Cet état de la société conduit à un éclatement du mouvement social.

L'individualisme ne règne pas seul en maître, les actions collectives n'ont pas disparu, elles peuvent même avoir une grande portée. Mais pour l'essentiel, elles ne sont plus construites comme par le passé.

Aujourd'hui elles ne sont plus structurées par un projet à long terme, elles sont dominées par l'exigence du présent et même révèlent un mélange de soucis étroitement corporatistes et d'engagement collectif qui peut se faire sur des valeurs abstraites et absolues.

Les médiations qui structuraient l'action du mouvement ouvrier traditionnel tendent à s'effacer.

Les compromis en sont d'autant plus mal aisés à définir. Cette crise de la représentation qui frappe de plein fouet le syndicalisme est un défi majeur pour le socialisme qui a besoin d'acteurs sociaux reconnus.

Toutes ces remarques, vous l'avez compris, valent par exemple pour le conflit que nous venons de connaître dans le secteur hospitalier, dans un état d'exacerbation tel, que coordination et syndicats refusaient, fait sans précédent, de se reconnaître mutuellement.

Dans ce paysage plus tourmenté qu'il n'y paraît, nous devons affirmer quelques idées simples susceptibles d'entraîner l'adhésion des Françaises et des Français.

Trois objectifs doivent être clairement définis qui tournent autour d'une idée simple souvent rappelée mais qui tend trop souvent à être oubliée. La rigueur n'est pas une fin en soi, mais elle est un temps nécessaire pour engranger les réformes qui permettent de transformer la Société française en profondeur.

L'objectif premier – parfois trop oublié, même dans nos débats, tant la société s'accoutumer à vivre avec le chômage – est l'emploi. Pour ce faire, il faut retrouver la croissance. Mais, celle-ci doit être une croissance saine, qui puisse s'affirmer sans provoquer une dépréciation du commerce extérieur avec toutes les conséquences qui en découleraient inévitablement. Le plan emploi a été construit sur cette idée.

Il attaque le problème économiquement pour favoriser l'embauche en retrouvant un meilleur équilibre entre le capital et le travail. Il implique un effort important d'investissement pour permettre l'extension des capacités de production à un niveau propre à garantir un meilleur équilibre de la croissance ultérieure.

La modération salariale, dans une limite évidemment qu'il faut apprécier selon les possibilités nouvelles de l'économie, doit continuer de s'imposer pour que les prix soient compétitifs permettant ainsi de desserrer la contrainte extérieure.

Si l'investissement est la première variable qui doit retenir l'attention, la formation en constitue la seconde.

L'élévation de la qualification de l'ensemble de la population est une nécessité économique, demandée par l'évolution technique, l'organisation du travail, une nécessité sociale pour contrebalancer la tendance qui est de faire travailler seulement les plus performants.

Les difficultés ne manquent pas pour réussir ce pari dans un système lourdement structuré au fil des décennies où prédomine le tri fondé encore trop sur l'échec malgré les efforts appuyés depuis le début des années 1980.

Les potentialités de succès existent cependant. L'effort financier est incontournable. Mais le succès passera non par des réformes au sens habituel du terme mais par la volonté de tenir quelques lignes d'action à tous les niveaux d'enseignement en tenant compte principalement de la diversité des élèves, en acceptant que des rythmes différents et des voies différentes puissent conduire aux mêmes objectifs de formation.

L'emploi et la formation, des réussites dans ces deux domaines seront décisives.

Il y a, cependant, d'autres dimensions de l'action gouvernementale qu'il faut privilégier pour être fidèle à notre identité politique et répondre à l'urgence de la solidarité. Le Revenu Minimum d'Insertion est un pas important. Le crédit-formation est la prochaine étape. Ces deux réformes montrent la méthode qui doit conduire la lutte contre l'exclusion, unir l'établissement de droits économiques et sociaux avec des politiques actives de réinsertion professionnelle et sociale, qui peuvent ne pas être conduites seulement par l'État.

Pour atteindre ces objectifs nous proposons le compromis comme méthode.

Dans son principe, la pratique du compromis constitue depuis des décennies le cœur même du socialisme démocratique. C'est son invention historique fondamentale, qui a fait son succès et a permis de transformer le capitalisme dans la démocratie.

Nous sommes dans une société où le niveau d'éducation ne cesse de s'élever, où se multiplient les espaces publics autonomes ; les procédures démocratiques deviennent fondamentales dans tous les domaines ; la motivation et la conviction, la concertation donc, seront, de plus en plus, les ressorts de l'action. D'une manière générale, c'est dans la capacité de la société à contractualiser et à négocier avec elle-même que résideront les chances du socialisme.

Il nous faut renouveler dans cette perspective la question du pouvoir dans l'entreprise et à tous les niveaux. Il ne s'agit pas de rêver à une France de structure social-démocrate. Mais, partout en France comme en Europe, pour le socialisme, il nous faut trouver les lieux et les formes dans lesquels les acteurs sociaux peuvent être amenés à prendre conscience des contraintes pour qu'à partir de là, la négociation puisse jouer. Face à une contrainte donnée, il y a la plupart du temps, des choix possibles. Le compromis est la clef de la cohésion sociale.

Pour cela il nous faut des acteurs sociaux reconnus et si nécessaire fortifiés et non des comportements minoritaires de type commando. Comme l'a déclaré le Premier ministre, les revendications justes se font toujours dans le cadre des lois et à visage découvert.

Voilà chers amis ce que je souhaitais vous dire brièvement pour pouvoir maintenant dialoguer avec vous.

J'ai pris l'habitude dans nos rencontres de vous tenir des propos arides, mais je sais votre préférence pour la réflexion de fond.

Alors bonne convention et à très bientôt.