Texte intégral
J.-L. Hees : Vous qui êtes maire du XIIIème arrondissement de Paris, vous avez dû être étonné, voire irrité, par l'enclenchement qu'il y a eu après l'opération menée par l'Abbé Pierre ?
J. Toubon : Je suis stupéfait. Celui qui est en train de se faire engueuler, c'est celui qui a pris la bonne décision, c'est-à-dire celui qui dit “oui, il y a des problèmes pour le logement de ceux qui n'en ont pas, il faut essayer de récupérer des locaux qui sont disponibles et éventuellement en utilisant la réquisition”, et celui sur qui tout le monde tombe, finalement, c'est celui-là. Celui qui veut bouger, qui veut faire avancer les choses, celui qui veut changer, celui qui prend en compte la situation telle qu'elle est et non pas rhétoriquement, dans les discours politiques, c'est celui qui finit par être l'accusé. Ce qui vient d'être dit au mot près, c'est exactement la situation, que moi, maire du XIIIème arrondissement, je connais jour après jour et depuis onze ans que je suis maire. Ça, c'est la situation à laquelle nous faisons face, et je fais face. Des gens qui sont dans des voitures et qui vivent la nuit dans les voitures, que j'ai relogés. Des gens qui sont dans des hôtels meublés, qui sont en train de fermer, et que je reloge, c'est ça la situation. Et effectivement, le grand problème, c'est de savoir si l'on doit à un certain moment défavoriser nos concitoyens qui suivent la légalité par rapport à ceux qui font des coups de force, au besoin médiatiques. C'est une grande question, et c'était vraiment une question de confiance. Je crois que ce qu'a proposé la mairie de Paris et qui exige maintenant une décision du Gouvernement, notamment du ministre du Logement et du préfet de Paris puisque la réquisition est mise en œuvre par l'État et pas par les communes, c'est de trouver une voie légale pour essayer de faire face à ces situations d'urgence, criantes, dramatiques, de détresse absolue, sans par ailleurs mettre en cause le droit de ceux qui sont nos concitoyens et qui suivent normalement les règles et les procédures. D'où l'idée de dégager un certain nombre de centaines de logements d'urgence dans des immeubles qui appartiennent à des sociétés, c'est ce qui vient de se passer, d'après les nouvelles que nous venons de recevoir, puisqu'il y aurait, semble-t-il, à la suite des réunions qui ont été tenues par mon collègue J. Tiberi avec les grands groupes immobiliers, actuellement déjà environ 200 logements qui pourraient être mis à la disposition des sans-abri immédiatement en attendant d'autres accords, d'autres conventions avec des grands groupes qui pourraient dégager des locaux.
J.-L. Hees : Comment vous expliquez cette grosse colère de l'Abbé Pierre, à l'encontre de J. Chirac ?
J. Toubon : Je ne l'explique pas, peut-être pour des raisons personnelles. Ce n'est pas ça qui me paraît très important. Je peux témoigner comme d'autres peuvent le faire aussi. J. Chirac est un type qui a énormément de cœur, de tripes. Je fais partie de la même catégorie que lui, je suis maire du XIIIème arrondissement qui est une ville de 170 000 habitants dans laquelle il y a tous les problèmes dont on parle aujourd'hui. Depuis onze ans, quotidiennement, je me les coltine, ces problèmes. Je suis un homme de l'égalité, je suis un élu, j'exerce mes mandats tels qu'ils sont prévus par la constitution et par les lois, mais, en même temps, j'ai en face de moi des femmes seules avec des enfants, je réagis. Je réagis, en particulier parce qu'à Paris il y a un cadre social, des prestations sociales de toute nature, qui sont très supérieures à ce qui existe ailleurs, d'où, d'ailleurs, la concentration à Paris d'un grand nombre de gens qui sont dans la misère parce qu'ils savent qu'à Paris les réponses à leur situation sont plus importantes qu'ailleurs. C'est ce qui crée la situation très difficile que nous connaissons aujourd'hui. Pour citer un exemple, sur le territoire de mon arrondissement, il y a près de 2 000 places d'hébergement pour SDF. J'ai des institutions comme l'Armée du salut, la Mie de pain – institution centenaire – à la fois les privés, les caritatifs, les municipaux, l'État, nous nous battons. Alors il faut ramener les choses à leurs justes proportions, il faut éviter tous les procès politiques, toutes les polémiques, on ne va pas se mettre à s'arracher les pauvres pour faire de la politique.
J.-L. Hees : Ce qui a peut-être choqué certains, c'est la déclaration de M. Chirac, 24 heures après l'opération de l'Abbé Pierre ?
J. Toubon : Il y a déjà plusieurs mois que le maire de Paris et ses adjoints et ses collaborateurs étaient en train d'étudier la situation, dans Paris, de tous ces immeubles qui sont bloqués, parce que notamment il y a une crise du marché immobilier, et de tous ces immeubles qui appartiennent directement ou indirectement à des groupes bancaires qui ont racheté des marchands de biens. L'idée était de faire un plan d'hébergement d'urgence, notamment avec le SAMU social dirigé par le Dr. X. Emmanuelli. C'est pour ça d'ailleurs que J. Chirac a pu réagir très vite après ce qui s'est passé dimanche après-midi, parce qu'en réalité tout ceci faisait l'objet, d'ores et déjà, d'études très poussées de la ville. Je rappelle que nous avons, d'ores et déjà, créé à Paris dans le cadre de la loi sur le logement des plus démunis une centaine de logements de ce type. Dans mon propre arrondissement, j'ai voté il y a quelques jours une délibération par laquelle nous allons créer une trentaine de logements dans un immeuble de bureaux. Voilà ce que nous faisons.
J.-L. Hees : Vous devez être troublé par ce genre d'affaire ?
J. Toubon : Je crois que le trouble est dans tous les sens. Il y a un fait avéré dans cette affaire, c'est qu'un juge d'instruction, il y a trois jours, a mis en examen le Dr Marechal l'a mis sous contrôle judiciaire, pour extorsion de fonds. Que l'on fasse confiance au juge veut dire qu'on fait confiance à tous les juges. Et ce juge d'instruction n'a probablement pas l'ait cette mise en examen, ni pris cette décision, à la légère. C'est un fait, ce n'est pas un procès d'intention, ce n'est pas une imputation. Donc, que la justice suive son cours dans cette affaire. Deuxièmement, le ministre de la Justice n'a donné aucune instruction au parquet général de Paris, il l'a dit. Le procureur général de Paris, c'est un deuxième fait, a souhaité que la chambre criminelle de la Cour de cassation se prononce sur un éventuel dessaisissement du juge Halphen. Soit qu'elle prononce le dessaisissement soit qu'elle dise au contraire qu'il n'y a pas lieu, selon une procédure qui est prévue par le code de procédure pénale et qui s'est d'ailleurs déjà produite à plusieurs reprises. J'ai le souvenir notamment du temps où l'ancien Garde des Sceaux, M. Arpaillange, était procureur général à la Cour de cassation dans des circonstances du même genre. Voilà deux faits absolument avérés, qui sont naturellement de nature à entraîner des questions. Et sans qu'il soit besoin de dire qu'il y a une manipulation, une opération montée. À partir de là, il y a deux choses que je voudrais dire : la première, c'est que la vérité, depuis 22 mois que ce Gouvernement est en fonction, c'est que les juges fonctionnent de manière indépendante. Et c'est ce Gouvernement qui a fait voter la réforme du Conseil supérieur de la magistrature qui fait que le Conseil supérieur est aujourd'hui composé, en majorité, de magistrats élus par leurs pairs. Et je sais de quoi je parle puisque je suis l'un de ceux qui, lorsque nous étions députés dans l'opposition, a milité pour cette réforme très fortement, qu'il ne l'a pas obtenue des Gouvernements socialistes mais qu'il l'a obtenue de ce Gouvernement-ci. Et la deuxième remarque que je veux faire pour terminer, car il n'y a pas à dire plus pour cette affaire qui doit suivre son cours en justice et en toute indépendance, c'est que je trouve ces amalgames absolument stupéfiants. Parce qu'il y a un problème qui a donné lieu à une décision d'un juge d'instruction sur une personne qui s'appelle le Dr Marechal, parce que ça concerne aussi l'un de ses parents qui, en l'occurrence, mène une investigation dans le cadre d'une information judiciaire sur un certain nombre de faits et un certain nombre de personnes, on est en train d'expliquer à l'opinion publique que ça démontre que ces personnes qui ont été mises en cause par le juge Halphen sont coupables et que la démonstration est par le fait que le Dr Marechal serait éventuellement victime d'une manipulation alors que, je le rappelle, il a été mis en examen par un juge d'instruction. Je trouve qu'on atteint le comble de la manipulation médiatique. On finit par démontrer la culpabilité des gens parce que, à l'autre bout de la chaîne, il y a un certain nombre de choses avérées qui se sont déroulées. Soyons simplement dans la situation normale du bon sens. Il y a une procédure judiciaire, est-ce qu'elle est bien menée ou est-ce qu'elle n'est pas bien menée ? Le code de procédure pénale, en France, prévoit que c'est la chambre criminelle de la Cour de cassation qui est chargée de le dire. Qu'elle le dise. Le Président de la République, dans ses pouvoirs constitutionnels, pense qu'il faut, auparavant, que le Conseil supérieur de la magistrature qu'il préside, et qu'il va convoquer, donne son avis. C'est tout à fait légitime, s'il le souhaite. Ce Conseil supérieur est composé de gens indépendants, en vertu des décisions que nous avons prises, nous, ce Gouvernement actuel. Et on vient nous expliquer que, maintenant, tout ça c'est de notre faute ?
J.-L. Hees : Cela laisse augurer de quel genre de campagne électorale ?
J. Toubon : Cela laisse augurer que si on voulait bien s'en tenir à ce que je viens de dire, c'est-à-dire à la vérité des faits, il n'y aurait aucun problème.