Interviews de M. Jacques Delors, président de la Commission des communautés européennes, dans "L'Express" du 22 septembre 1994, "Libération" du 12 octobre et article dans "Le Nouvel Observateur" du 20, sur ses conceptions de la construction européenne ("compétition, coopération, solidarité"), ses propositions pour l'emploi et le social, et sur les défis que doit relever l'Europe aujourd'hui.

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Média : L'Express - Libération - Le Nouvel Observateur

Texte intégral

L'Express : 22 septembre 1994

L'Express : Vous êtes un peu dans la position d'un médecin qui aurait remis sur pied son patient, mais serait appelé ailleurs au moment d'une rechute. Qu'éprouvez-vous, à la veille de quitter le chevet de l'Europe ?

Jacques Delors : Après les dix ans que j'ai passés à la tête de la Commission, ce départ est sans doute difficile, mais nécessaire. Le besoin se fait sentir d'une personnalité nouvelle, et celle de mon successeur me donne toute confiance. Je continuerai, bien sûr, à participer au débat sur l'avenir de l'Europe, dans la mesure où ma voix sera entendue. Il n'est pas facile, j'en suis le premier conscient, d'attirer l'attention des citoyens et des gouvernants lorsqu'on ne dispose plus d'un important poste de responsabilité. Mais j'entends poursuivre ce combat. En l'état actuel de l'Europe, si je me refuse à toute apologie, je n'accepte pas davantage le dénigrement systématique.

L'Express : Pourquoi cette atmosphère d'europessimisme ?

Jacques Delors : Parce que, entre-temps, nos sociétés ont subi trois chocs majeurs : la fin de la guerre froide ; la mondialisation de l'économie – l'un des facteurs explicatifs, même si ce n'est pas le seul, de cet énorme cauchemar que représente la marée du chômage ; enfin, un changement radical dans les modes de communication entre les pouvoirs et les citoyens. Au moment de porter un diagnostic, n'oublions jamais que, sans construction européenne, il y aurait déjà plusieurs Bosnie en Europe. Et que nos sociétés auraient tout de même été confrontées aux bouleversements que j'évoquais. Malheureusement, la tentation est grande pour un homme politique national d'attribuer les difficultés de l'heure aux rhumatismes de l'Europe. Elle en a, c'est vrai – d'ailleurs faciles à soigner – mais chaque pays a les siens. Quant aux responsables, ils ont aujourd'hui à faire face à de nouveaux devoirs.

L'Express : Quels sont-ils ?

Jacques Delors : On ne maîtrisera les mutations en cours qu'en faisant appel à l'intelligence et à la culture. Sans travail intellectuel, sans idées, rien n'avance. Ensuite – c'est le cœur de la difficulté – il s'agit de savoir comment étendre nos valeurs à l'ensemble de l'Europe. Les pays non membres de l'Union y aspirent. Comment réaliser cet objectif, tout en maintenant une Europe capable de décider et d'agir ? Pour l'instant, cette question n'est pas résolue. Laissez-moi vous rappeler, pour relativiser, d'ailleurs, les mérites de ma génération, ce que disait Robert Schuman au début de notre aventure : « J'ai l'intuition que nos nations, demain, seront trop petites pour pouvoir non seulement défendre leur autonomie et leur prospérité, mais continuer à être fidèles au rayonnement de l'Europe dans le monde. » C'est tout le défi de civilisation qui se pose à nous pour affirmer nos valeurs de paix et de reconnaissance mutuelle, il faut la puissance et la générosité. Voilà quelle a été mon inspiration, voilà quels sont mes guides. Il ne s'agit pas simplement de questions institutionnelles. Ce qui importe, c'est de savoir pourquoi nous combattons ensemble. Les modalités viennent ensuite. En ce sens, le rendez-vous prévu en 1996, pour la réforme des institutions européennes, doit ouvrir une discussion sur les finalités. Lorsque l'on confond le « que faire ? » avec le « comment faire ? », on n'arrive à rien. Il faut d'abord définir les objectifs, de façon à construire l'Union qui permette de les atteindre, même si, demain, elle compte 25 ou 30 membres.

L'Express : Quel fut, durant ces dix années, votre plus grand motif de fierté ?

Jacques Delors : Si j'avais quitté mes fonctions plus tôt, j'aurais eu le sentiment de ne pas « terminer la commande » passée à l'artisan que je suis. Mon meilleur souvenir ? Le Conseil européen exceptionnel de février 1988, sous présidence allemande, au cours duquel les pays membres ont accepté un programme d'action que l'on appelle, en jargon technocratique, le « paquet Delors 1 ». Pour moi et c'est une philosophie à laquelle je suis très attaché l'Europe économique doit reposer sur la compétition qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. La négociation a été rude, mais l'accord final ancrait ces trois piliers dans les fondations. Ce fut un combat difficile ; les batailles pour l'Europe ont toujours été incertaines. Mais Jean Monnet disait : « On n'est jamais battu que par la mort. »

L'Express : D'où vient votre passion européenne ?

Jacques Delors : D'un modèle de société propre à l'Europe qui est devenu ma raison de vivre. Il s'appuie sur le triangle que j'évoquais, compétition-coopération-solidarité, ou, pour parler en termes nationaux, sur le marché ouvert, les impulsions de l'État et la concertation entre les partenaires de la vie économique et sociale. Ce modèle doit autant à Keynes qu'à l'action du mouvement ouvrier et à la social-démocratie. Désormais, il est devenu le patrimoine de tous. Et nous l'avons, au niveau européen, défendu plus qu'on ne le pense. Par des politiques structurelles de solidarité entre régions riches et régions pauvres. Les crédits qui leur sont consacrés ont été en écus constants, multipliés par cinq depuis dix ans. Une Charte des droits sociaux des travailleurs a été adoptée, qui offre à chacun la protection d'un socle de droits, sans nuire pour autant à la fameuse flexibilité économique. Si demain, il n'y avait plus en Europe une large majorité pour soutenir ce point de vue, je n'aurais, comme Cincinnatus, qu'à me retirer de la vie publique.

L'Express : L'humanisme européen vous semble-t-il en danger ?

Jacques Delors : Un constat s'impose l'affaiblissement de la qualité démocratique dans nos sociétés. Ce recul a d'ailleurs porté tort à la construction européenne. Au sens où les référendums ont donné lieu à une confusion entre, d'une part, l'aspiration des citoyens à une vie démocratique plus participative et, d'autre part, la nécessité pour l'action européenne d'être transparente, utile et soumise à une sanction démocratique. Même si j'étais resté à la Commission, je n'aurais pas eu la prétention de résoudre le problème en améliorant le fonctionnement des institutions de l'Europe. Le mal est dans chacun de nos pays. On oublie toujours que la démocratie est fondée sur la vertu. L'expression peut faire sourire, mais il en est ainsi.

L'Express : Avez-vous constaté que certaines réformes dynamisaient la démocratie ?

Jacques Delors : Je ne crois pas avoir réussi un tel exploit. J'ai travaillé en étroite liaison avec le Parlement européen et répondu aux invitations des Parlements nationaux. J'ai fait en sorte que les acteurs de la vie économique et sociale aient tous la possibilité d'influencer la vie de l'Europe. C'est la raison d'être de mon initiative – sur laquelle personne n'aurait misé un écu – de relance du dialogue social, en 1985. Enfin, j'ai aussi entrepris d'intéresser à la construction européenne les Églises et les intellectuels. En octobre, je retrouverai, à Leyde, tous ceux qui ont participé à cet effort. L'Europe a besoin de cette aura, elle a besoin d'intellectuels qui puissent se passionner pour elle. Elle mérite mieux que d'être traitée comme une affaire d'épiciers.

L'Express : Tous les États européens connaissent-ils une désaffection du citoyen à l'égard de la politique ?

Jacques Delors : Pas au même titre. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » Nos sociétés ont sans doute connu une extraordinaire réussite matérielle, mais elles en sont aujourd'hui les victimes. L'État-providence n'est pas seulement menacé par son coût croissant. Il est aussi panier percé, puisqu'il n'empêche pas la pauvreté. N'attendons pas, pour que la démocratie se réveille, qu'elle soit en péril. Sa vitalité dépend d'un effort constant pour faire participer le plus grand nombre de citoyens à l'aventure collective. Cette aventure, c'est l'affaire d'une « Communauté », terme magnifique, dans l'acception française. Je le préfère, de loin, à celui d'« Union ». Sa richesse vient de l'attachement que lui vouent tous ses membres et qui lui donne une âme.

L'Express : Quels regrets vous laissera cette décennie bruxelloise ?

Jacques Delors : Je pourrais vous en citer plusieurs. J'ai défendu le traité de Maastricht sur l'Union, malgré mes divergences, malgré le trop-plein d'un texte fourre-tout. Mais rien n'est comparable à la tristesse que j'ai éprouvée face à l'accueil qu'a reçu en France la réforme de la politique agricole commune. Sans doute en perçoit-on mieux, aujourd'hui, les avantages. Mais, dans un premier temps, la démagogie a joué…

L'Express : Comment voyez-vous évoluer la relation franco-allemande ? Est-elle aussi solide qu'on peut le souhaiter ?

Jacques Delors : Ça, je le réserve à mes Mémoires. Je ne veux pas injurier l'avenir.

L'Express : Le poids de l'Allemagne est-il un facteur de déséquilibre dans l'Union ?

Jacques Delors : Je ne vois pas pourquoi. En revanche, j'attire l'attention sur la réforme musclée que nos voisins d'outre-Rhin sont en train d'imposer à leur structure économique, sur le plan de l'organisation du travail et de l'offre de production. Au vu des progrès réalisés par l'économie française depuis quinze ans, nous pouvons et nous devons faire le même effort qu'eux pour nous adapter à la nouvelle donne mondiale.

L'Express : Que pensez-vous de cette Europe à géométrie variable préconisée par les chrétiens-démocrates allemands ?

Jacques Delors : Je me garderai d'entrer si tôt dans ce débat. Juste un mot : le texte de la CDU-CSU démontre, à qui pourrait en douter, la profondeur de l'engagement allemand pour une Europe unie. Et ce à six semaines d'élections législatives. Voilà l'enseignement que j'en tire : il est plutôt réconfortant.

L'Express : Avez-vous ressenti l'incapacité de l'Europe à régler le conflit dans l'ex-Yougoslavie comme un échec ?

Jacques Delors : La crise yougoslave était d'une extraordinaire complexité – ses rebondissements tragiques le démontrent amplement. Malgré tout j'aurais espéré des Européens qu'ils retiennent comme critère essentiel de leur attitude la condamnation sans appel de cette idéologie de rejet qu'est le « nettoyage ethnique ». D'abord parce qu'elle est mortelle, en contradiction flagrante avec la démocratie, avec l'humanisme européen. Ensuite parce que cette peste peut être contagieuse. Nos sociétés elles-mêmes abritent des forces qui, de près ou de loin, sont tentées par les idéologies du rejet de l'autre. Les combattre plus clairement eût été à l'honneur de l'Union, je l'ai dit publiquement en août 1992. Quant à savoir comment faire, c'est une autre histoire. La procédure du groupe de contact me paraît la seule chance, à présent, d'aboutir à une issue pacifique c'est-à-dire à la fin de la guerre. Ce qui ne signifie pas que l'on trouvera une solution politique d'une solidité à toute épreuve.

L'Express : L'Europe se dotera-t-elle, un jour, d'une politique étrangère commune ?

Jacques Delors : À ce propos, et je l'ai d'ailleurs dit en temps utile aux gouvernements, j'adresse deux reproches majeurs au traité sur l'Union. Parler de politique étrangère commune est sans doute une formule séduisante, mais trop ambitieuse pour nos vieilles nations et pour leur capacité d'agir ensemble – compte tenu de leurs traditions, de leurs relations et de leur situation géopolitique. L'alternative réaliste consistait à se dire : chaque fois que le bien commun sera en cause, le Conseil européen décidera d'une action commune. Cela posé, ma seconde critique porte sur les modes de décision et d'action. Ils ne conviendraient même pas dans le cadre, plus réaliste, que je suggérais. Autrement dit, on nous a dessiné un bolide de formule 1, superbe, mais dont le moteur est celui d'une tondeuse à gazon. J'ai essayé de convaincre le Conseil de ministres qu'il fallait avoir les moyens d'étudier les demandes, d'analyser les faits, de préparer des décisions et des actions… En vain. Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Ou plutôt, non : elle parle sans relâche d'action commune. Et s'y risque peu. Soyons lucides ne demandons pas à l'Europe unie plus qu'elle ne peut donner. À quoi sert-elle ? Dans ce domaine, comme dans d'autres, elle apporte une valeur ajoutée, défend nos intérêts communs. Au traité de Maastricht ou à celui de Rome, je préfère des textes moins flamboyants, tels le traité de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, ou l'Acte unique. Ils ont l'avantage d'avoir un squelette et du muscle, et fort peu de graisse. Mme Thatcher ne s'y est pas trompée, lorsqu'elle a fait savoir combien elle regrettait d'avoir signé l'Acte unique.

L'Express : Si la Grande-Bretagne s'obstine à pratiquer l'Union à la carte, faudra-t-il un jour consommer la rupture ?

Jacques Delors : Longtemps, elle s'est inscrite dans une position privilégiée, au centre d'un triangle formé par l'Europe occidentale, les États-Unis et le Commonwealth. C'est un pays partagé entre, d'un côté, ses nostalgies d'un âge d'or, de l'autre, l'audace d'entrer dans le futur. À présent, elle sent bien que pour rester elle-même, pour garder son influence, sa puissance, il lui faut aller vers le cœur de l'Europe. Par conséquent, si les différents partenaires expriment un dessein clair et une volonté sans faille, la Grande-Bretagne suivra.

L'Express : Comment la convaincre, par exemple, de coopérer avec Airbus ?

Jacques Delors : Vous touchez du doigt l'une des dérives actuelles. Certains, désespérant de la méthode communautaire, estiment qu'il faut se rabattre sur des projets concrets, par exemple la lutte contre le sida ou les nouvelles technologies de l'information. Mais, en effet, comment convaincre des pays d'associer leurs efforts, s'ils n'ont pas entre eux une « affectio societatis ». Cela réussit une fois, cela échoue dix fois. Car c'est la volonté politique qui anime une Communauté et qui pousse des entreprises à travailler ensemble. Mais cela ne suffit pas pour répondre au défi lancé à notre continent. Au début des années 70, la hausse du prix du pétrole n'était pour moi que le nez de Cléopâtre de l'Histoire, le signe annonciateur d'un monde nouveau, marqué par une interdépendance accrue. Des concurrents inconnus voudraient bientôt leur place à la table de l'échange et de la prospérité. À mon idéal européen s'ajoutait alors une hantise : la survie ou le déclin.

L'Express : Est-ce l'origine de votre livre blanc ?

Jacques Delors : Précisément. D'autant qu'il a été conçu en 1993 – une période de déprime européenne. L'idée était de fournir aux pays membres les outils nécessaires pour établir un diagnostic cru de leurs atouts et de leurs faiblesses face à un environnement en changement rapide. C'est la raison de l'accueil positif qui lui a été réservé : de nombreux débats ont lieu – hormis en France – entre gouvernement, syndicats et patronat sur les diverses propositions du livre blanc.

L'Express : L'attitude de l'Europe à l'égard des pays de l'Est vous paraît-elle juste ?

Jacques Delors : Je pense que oui, en définitive. Il n'était guère possible d'envisager pour eux l'équivalent du plan Marshall que les États-Unis avaient appliqué à l'Europe occidentale après la dernière guerre. Car les dégâts occasionnés par plus de quarante ans de régime totalitaire, tendant à la ruine de l'esprit d'initiative et même à la dépersonnalisation des individus, sont autrement plus profonds que ne l'étaient ceux d'une guerre. Cela posé, nous avons beaucoup fait, plus encore que les États-Unis. Et c'est normal ces Européens sont nos frères. L'assistance technique ou l'aide financière ne suffisent pas. Il faudra aussi leur ouvrir nos marchés. En expliquant que les petites gênes d'aujourd'hui feront les grands succès de demain. Et qu'il en résultera un jeu à somme positive. Mais qui le dit ? Sur le plan politique, j'ai toujours soutenu l'initiative d'une confédération, telle que l'avait proposée François Mitterrand lors de ses vœux pour la nouvelle année 1990. Pourquoi ? Parce que ces pays avaient besoin qu'on leur dise qu'ils étaient dans l'Europe. La tragique coupure du totalitarisme n'avait en rien entamé la personne Europe, que l'on trouve tant à Budapest. Prague ou Varsovie qu'à Paris. Bruxelles ou Londres. C'était le génie de cette proposition. L'idée demeure. En ce sens, j'ai suggéré à la présidence allemande, désireuse de renforcer les liens avec l'Europe du Centre et de l'Est, d'organiser des concertations régulières sur les problèmes de sécurité interne ou externe qui se posent aux pays européens.

L'Express : Avec votre départ, la France perdra-t-elle de son influence à Bruxelles ?

Jacques Delors : Je m'attendais à cette question. L'expérience montre qu'il est plus facile de manifester un regret que d'exprimer un soutien au moment utile.

L'Express : Comment allez-vous continuer à œuvrer pour l'Europe ?

Jacques Delors : La construction européenne est entrée, aujourd'hui, dans la vie quotidienne des individus. Et il ne suffit plus, comme au temps de Jean Monnet, de réunir les responsables des partis et des organisations professionnelles, et de convaincre cinq ou six personnalités influentes pour faire avancer l'Europe. Le ciment, pendant longtemps, a été l'économie. J'ai utilisé cette voie-là parce que c'était alors la seule possible. Aujourd'hui, mon action serait tout autant politique qu'économique et sociale. Quelle forme prendra-t-elle demain ? J'avoue que je n'ai pas encore trouvé.


Libération : 12 octobre 1994

Libération : Ne quittez-vous pas la scène, du moins la scène européenne, un peu trop tôt alors que l'Union européenne semble à peine remise de la crise qu'elle a traversée à la suite des difficultés de la ratification du traité de Maastricht et alors que les Douze et bientôt les Seize s'apprêtent à renégocier le contrat européen en 1996 ?

Jacques Delors : Je quitte mon poste à un moment où l'Union sort progressivement d'une période dominée par le doute, après huit ans de dynamisme reconnu par tous. Mais avec l'amélioration de la conjoncture économique, avec le retour de la crédibilité de l'Union économique et monétaire, avec la perspective de l'élargissement liée à une forte demande d'Europe, nous entrons dans une période plus optimiste. Bien sûr, j'aurais souhaité pouvoir continuer. Mais j'ai estimé qu'au bout de dix ans il fallait laisser la place à un président neuf, à une autre équipe : c'est ce qu'exige l'hygiène des institutions. Cependant, je compte bien continuer à intervenir dans le débat public sur l'Europe.

Libération : Vous parlez d'optimisme alors que l'europessimisme semble n'avoir jamais été aussi fort qu'aujourd'hui !

Jacques Delors : Il est vrai que le pourcentage de gens qui considèrent que l'Europe va bien a diminué : il est passé de 70 % à un peu plus de 50 %. Cette déperdition ne s'est pas faite au profit des opinions contraires mais au profit de l'indifférence. Et cette indifférence ne touche pas seulement l'Europe, elle affecte aussi l'esprit et le fonctionnement de nos démocraties nationales. Il ne faudrait pas ausculter le patient en regardant uniquement son côté européen.

Libération : On a l'impression que cette indifférence est plus forte en France si l'on en juge par l'absence singulière de débat autour de la proposition avancée par les chrétiens-démocrates allemands de créer une Europe « à géométrie variable ».

Jacques Delors : C'est juste. La problématique politique, telle que la jugent beaucoup de responsables français, les conduit à se montrer extrêmement prudents, voire silencieux sur l'Europe. Ce qui est extrêmement dommageable, car l'Allemagne a pris position sur la manière dont elle conçoit l'avenir de l'Europe. Le Premier ministre britannique aussi, dans un discours prononcé à Leiden.

Libération : Quelle est votre opinion sur le « nouveau pacte fondateur » proposé par les Allemands ?

Jacques Delors : D'abord, le document CDU-CSU démontre à qui en aurait besoin que l'Allemagne demeure pleinement engagée dans la construction européenne. On ne souligne pas assez ce point, alors que fleurissent en France depuis 1989 nombre de prises de position nous mettant en garde contre la dérive allemande.

Libération : Sur le fond, l'idée de « l'Europe à géométrie variable » vous choque-t-elle ?

Jacques Delors : Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Je pense qu'il faut définir ce que nous voulons faire ensemble, le « quoi faire » avant le « comment faire ». Chercher un accord avec les 25 à 30 pays membres, candidats ou susceptibles de l'être, pour construire une Europe politiquement unie, une Europe qui, selon mon cœur et mon idéal, serait à la fois puissante et généreuse, une Europe qui serait fondée sur le triptyque : la compétition qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. Si l'exercice démontre que pour accueillir ces pays il faut en rabattre sur les objectifs, la question de l'Europe à géométrie variable se posera inévitablement pour les pays qui veulent aller plus loin ensemble. Et ils le feront !

Libération : Dans une telle Europe à géométrie variable, les pays susceptibles de participer au « noyau dur » sont, sauf la France, dans l'orbite économique allemande. Cela ne risque-t-il pas de raviver les peurs d'une Europe allemande ?

Jacques Delors : Si, pour apaiser ces peurs, il faut noyer le projet européen dans une vague zone de libre-échange sans âme, alors je dis non, cent mille fois non. Je n'ai pas peur de l'Allemagne. Je constate qu'elle fait un effort considérable non seulement pour réussir l'unification mais pour adapter ses propres structures à la nouvelle donne économique mondiale. Je pense que les Français sont capables de faire le même effort à condition de sortir de ce climat de doute et d'indifférence.

Libération : Manifestement, vous avez l'impression que le moteur franco-allemand ne fonctionne plus très bien…

Jacques Delors : Dans la position que j'occupe, je ne peux pas me prononcer sur le fonctionnement du tandem franco-allemand, du moins publiquement. Déontologie oblige.

Libération : Après avoir défendu le traité de Maastricht, vous avez égrené les critiques. Vous avez même dit qu'il était un « concours de beauté pour ministre des Finances ». Auriez-vous voté pour, si vous aviez été un simple citoyen sans responsabilité politique ?

Jacques Delors : Je l'aurais voté. Parce que la bataille était entre l'isolement de la France et un coup mortel à la construction européenne, ou la poursuite de cette construction avec un traité qui ne me convient pas sur tous les points. Le texte sur l'Acte unique de 1987 était musclé et sans graisse : il a permis de réaliser le grand marché, les politiques structurelles, les premiers pas vers la dimension sociale. Pour le traité de Maastricht, le jugement ne peut être que nuancé. Et malheureusement, les événements me donnent raison : la politique étrangère et de sécurité commune, que définit le traité, ne fonctionne pas, pas plus que le pilier sécurité intérieure. Ce n'est pas qu'une question de volonté politique. Il faut que les objectifs soient réalistes et que les pouvoirs de décision et d'action soient efficaces – ce qui n'est pas le cas ! Beau sujet de réflexion pour la prochaine conférence intergouvernementale de 1996…

Libération : L'Europe que vous laissez n'est-elle pas surtout une Europe destinée aux entreprises et aux marchés, et non aux citoyens ?

Jacques Delors : Pas du tout. Par exemple, le budget des politiques structurelles – qui permettent une solidarité entre les régions prospères et les autres – a été multiplié par cinq depuis 1984. Ensuite, le traité de Maastricht permet désormais d'adopter une législation européenne en matière sociale qui est plus avancée que ce que l'on constate dans le reste du monde et qui a même permis des progrès dans les pays les plus exemplaires en ce domaine. Quand on dit que le social a été sacrifié, je ne suis absolument pas d'accord. Voyez l'amélioration des conditions d'hygiène, de sécurité et de santé sur les lieux de travail. Ou, autre exemple, le texte si important permettant l'information et la consultation des travailleurs dans les sociétés multinationales. Je me bats, tous les jours, sur ce terrain, en me fondant sur le dialogue entre patronats et syndicats européens que j'ai relancé en 1985 !

Libération : Un des grands changements introduits récemment par l'Europe a quand même été la libre circulation des capitaux et son corollaire, la baisse de la fiscalité de l'épargne…

Jacques Delors : S'il n'y avait pas eu d'Europe, que croyez-vous qu'aurait fait la France ? Se serait-elle repliée dans son château-fort ? Et celui-ci aurait-il été assez solide pour empêcher la spéculation de le battre en brèche ? Qui peut croire ça ? Le phénomène de globalisation concerne tous les pays, avec ou sans l'Europe. J'ai même la faiblesse de penser que la construction européenne est l'instrument qui nous permettra d'affronter cette globalisation. J'ajoute que la bataille sur la fiscalité de l'épargne n'est pas perdue.

Libération : La monnaie unique d'ici 1997 ou 1999, cela vous semble probable ?

Jacques Delors : Oui.

Libération : N'est-il pas curieux qu'aucune information à destination des citoyens ne soit en cours ? Un tel big bang ne se prépare pas en six mois !

Jacques Delors : La Commission et l'Institut monétaire européen font tous les travaux techniques nécessaires. Le reste, c'est-à-dire l'essentiel, est de la responsabilité des gouvernements nationaux et de leur parlement. En parlent-ils ? Je vous pose la question. Ce n'est pas à la Commission seule de remédier à ce fameux déficit démocratique.

Libération : Vous avez pris plusieurs initiatives sur l'emploi qui se sont souvent enlisées ou sont en train de l'être.

Jacques Delors : Ce que je propose sur l'emploi repose à la fois sur une approche classique, mais aussi sur l'idée que sans un modèle de développement différent du type de croissance des années 60, nous n'arriverons pas à réaliser le plein emploi. Cette idée ne passe pas encore. La plupart des dirigeants politiques ne veulent pas voir qu'il faut désormais prendre en compte trois paramètres fondamentaux : l'information, l'environnement, et le temps. L'information va devenir la matière première essentielle, le pétrole des années 2000, et elle bouleverse déjà la conception du travail en fondant la production sur une dimension immatérielle. Cela doit nous amener à revoir l'organisation du travail, et justifie la bataille pour « l'éducation, tout au long de la vie ». L'environnement, ensuite : nous devons cesser de dilapider le capital naturel, nous sommes en train de transmettre aux générations qui viennent un univers pollué, c'est inacceptable. Le temps, enfin, devient une variable essentielle pour penser le développement. Depuis le début de la société industrielle, le progrès technique se traduit par une diminution du temps de travail. On travaillait entre les deux guerres 3 000 heures par an et, aujourd'hui, on ne travaille plus que 1 400 à 1 700 heures par an. Qu'allons-nous faire de ce temps disponible ? Si on laisse le marché seul s'en occuper, la réduction du temps de travail aboutira à deux conséquences négatives : elle ne créera pas d'emplois et le temps disponible n'aura pas la même valeur pour tous, en fonction qu'ils habitent au centre ou à la périphérie des villes. Il faut réaliser la révolution du temps choisi, pour tous. Ne pas intégrer dans la réflexion sur le développement économique et social ces trois éléments, c'est prendre le risque d'aboutir à une société des deux tiers, le troisième étant celui des exclus. Une société égoïste et où la rupture du lien social entraînerait le déclin de la nation.

Libération : Ces idées sont dans votre Livre blanc, que les gouvernements européens semblent peu à peu oublier.

Jacques Delors : Non, le Livre blanc est bien en vie. Il a stimulé la réflexion et le débat. Il donnera lieu à des initiatives communautaires et contribuera à la création d'emplois. Rendez-vous au Conseil européen d'Essen pour un bilan ou plutôt pour une étape supplémentaire.

Libération : Quelles sont les mesures qui devraient être mises en œuvre prioritairement, dans un pays comme la France ?

Jacques Delors : L'une d'entre elles serait de changer la structure de financement de la Sécurité sociale, afin non pas de diminuer les salaires – j'y suis complètement opposé – mais de réduire le coût du travail de manière à multiplier les opportunités d'emplois et à permettre à la fois aux entreprises d'embaucher davantage, et aux hommes ou aux femmes sans emploi de prendre une initiative personnelle, pour offrir notamment des services de proximité à leurs compatriotes.

Libération : Valéry Giscard d'Estaing a récemment développé une proposition précise de baisse des charges sur les bas salaires. Qu'en avez-vous pensé ?

Jacques Delors : Je suis d'accord, sauf pour le financement. Je pense qu'il faudrait financer une telle mesure non sur la TVA mais par une taxe sur le CO2. Nous sommes actuellement dans une situation aberrante où l'on taxe davantage un facteur peu abondant – le travail – et où nous n'imposons pas les facteurs polluants… Un pur raisonnement économique nous conduit donc à préconiser ce transfert de charges, à hauteur d'1 % du produit national. Alors, l'incitation à l'emploi serait très forte.

Libération : Le Livre blanc peut-il servir de programme pour une campagne électorale ?

Jacques Delors : C'est un texte qui parle de l'avenir de l'Europe, de notre indépendance économique, de notre capacité à revenir au plein emploi, en d'autres termes : du choix entre un déclin relativement doré et un dynamisme à la dimension de la vocation universelle de l'Europe. Mais vous conviendrez qu'une campagne nationale doit porter également sur bien d'autres sujets.

Libération : Quand direz-vous si vous êtes candidat ou non ? Le direz-vous avant le congrès socialiste de Liévin, fin novembre, pour permettre à vos amis, en cas de réponse négative, d'avoir le temps de se retourner ?

Jacques Delors : Non. Je leur demanderai d'attendre un peu plus. J'indiquerai ma décision dès que je terminerai mon mandat (6 janvier, ndlr). Rassurez-vous, le Parti socialiste se consacre actuellement à son travail de remise en jambes, de rénovation. Cela lui suffit pour les trois mois à venir.

Libération : Vous retrouvez-vous dans la nouvelle direction du PS et la synthèse adoptée par le conseil national ?

Jacques Delors : Je ne vous répondrai pas. Je ne me permets aucun commentaire sur la vie intérieure française avant la fin de mon mandat. Non pas par prudence ou pour alimenter je ne sais quel suspense dont je n'ai rien à faire : simplement, mes fonctions me commandent un devoir de réserve.


Le Nouvel Observateur : 20 octobre 1994

Il y a six ans, la construction européenne connaissait une exceptionnelle embellie. La croissance économique battait son plein et le chômage, fait rare depuis vingt ans, reculait. Déjà bien engagée par les entreprises, la marche vers un espace économique et social sans frontières était consacrée par les douze chefs d'État et de gouvernement. Ces derniers non seulement donnaient à l'Europe les moyens financiers de se développer pour plusieurs années mais posaient de nouvelles fondations pour l'avenir. Réunis à l'époque, en juin 1988, autour d'Helmut Kohl, ils invitaient à la constitution d'une monnaie unique et, l'année suivante, sous présidence française, ils adoptaient le projet d'une charte sociale. Pour la première fois depuis longtemps, lors du sommet des pays les plus riches du monde à Ottawa, les chefs d'État qui représentaient l'Europe parlaient avec confiance, d'une voix assurée par le succès de leurs efforts communs. Surtout, l'acquis le plus important de la relance économique engagée depuis 1985 avec l'espace économique et social commençait d'apparaître. L'Europe devenait tangible aux yeux de la grande masse des Européens. Elle avait désormais partie liée avec leur vie quotidienne. N'en déplaise à ceux qui opposaient volontiers les nobles fonctions de la culture aux basses besognes du commerce, c'est par lui finalement qu'en cette fin des années 80 la conscience européenne pouvait s'éveiller. La Communauté européenne se prenait à exister.

Mais les moments d'euphorie sont toujours trompeurs. L'Europe cesse d'exister si l'évidence dont on la croit parce dispense de la questionner et de la chercher. […] Bref, il était indispensable de mettre l'Europe en débat après qu'elle eut été en vedette, de l'exposer au champ politique après qu'elle eut affiché ses ambitions économiques.

Avec le coup de tonnerre de 1989, la chute du Mur et l'effondrement sans guerre du communisme, ces intuitions devenaient des évidences. Des centaines de milliers d'hommes et de femmes processionnaient dans la rue à l'appel de dramaturges, de pasteurs ou de philosophes. Ils bravaient, armés de bougies allumées, leur propre anxiété et la peur de leurs adversaires. Ces révolutions non violentes qui rendaient à l'Europe la complète richesse de ses origines ne s'étaient pas produites seulement dans l'espoir de la prospérité et du bien-être. Elles étaient portées par une affirmation éthique, par la confiance dans l'intégrité de l'homme, à la source de tout progrès démocratique. Or la volonté d'agir dans le pluralisme et la coopération, le désir de réunir ensemble des démocraties n'étaient-ils pas la base même de la Communauté européenne ? Ainsi, selon les termes justes de Jean-Marie Domenach, les « révolutions de velours » et la chute du mur de Berlin nous « assignaient-elles à nous-mêmes ». Elles nous sommaient d'exprimer un sens, d'élaborer un projet plus riche, puis de le vivre.

Il fallait donc se réjouir de ce que l'Union économique et monétaire – à laquelle nous travaillions à l'époque d'arrache-pied – obligeât en quelque sorte à mettre aussi en route son indispensable contrepartie, une Union politique. La politisation que nous espérions ne répondrait pas seulement aux nécessités du moment ; elle engagerait aussi le débat sur le « pourquoi nous combattons » ou, si vous préférez, le « pourquoi nous voulons vivre et agir ensemble ». […] Puisque les institutions européennes n'exprimaient plus par elles-mêmes un dynamisme tangible pour les citoyens, puisque les médiations politiques de nos différents pays n'étaient plus en mesure de justifier un projet de longue haleine, n'était-ce pas aux philosophes, aux historiens, aux politologues et aussi aux hommes de science de dire un sens pour l'Europe aujourd'hui ? […]

Ainsi commence l'aventure des carrefours européens des sciences et de la culture. Une sorte d'université hors les murs pour le XXIe siècle. Expérience unique, d'une extrême richesse pour moi-même et, je l'espère, pour les autres participants. […]

Nous débattons, à Poznan, de l'avenir du droit et de la démocratie en Europe. Nous osons nous avouer les uns aux autres, chacun pour son compte, la fragilité et les faiblesses de nos démocraties derrière les apparences du droit. À quoi bon la multiplication de nouveaux droits individuels si, avec eux, s'effacent les limites où s'inscrivait un sens de la responsabilité et du devoir ? À quoi bon les nouveaux droits sociaux si le sens même du travail dans une collectivité disparaît ? […]

À Salamanque, dans les cloîtres de la vieille université, résonne encore l'appel de Francisco de Vitoria en faveur du droit des gens. […] Par le dialogue des autocritiques, nous dépassons peu à peu mauvaise conscience et jalousie, ignorance et rancœur, pour nous découvrir confrontés, au Nord et au Sud, au même défi d'un monde en proie à des transformations radicales. Nous constatons l'aspiration de tous les peuples à des modes de vie démocratiques accordés à leur culture. Dans le regard de nos interlocuteurs marocains, latino-américains ou africains, l'Europe cesse d'être un modèle haï et jalousé ; ils l'appellent à devenir un acteur fiable dans un monde multipolaire, moins injuste et plus ouvert à la diversité des civilisations.

Ainsi se forme, par le dialogue et l'échange, la vision d'une identité européenne toute différente de celle d'un Graal caché dans le repli du passé. Elle devient bien davantage un mouvement, un dynamisme proposé aux nations d'Europe en réponse aux défis de leur époque. […]

Elle est bien autre chose qu'une simple mise en commun des difficultés. On lui demande de dénoncer les impasses, de révéler les mouvements précurseurs. On la crédite d'une capacité pédagogique. En faisant connaître les succès ou les échecs des uns et des autres, elle ferait pièce à l'idéalisme et à l'immobilisme. On lui prête même une autorité dès lors qu'elle s'attache à des problèmes structurels et qu'elle propose des orientations tirées de la diversité même des expériences nationales. En clair, on invite l'Europe à prendre la tête d'une mobilisation qui donnerait aux États-nations le courage de surmonter les résistances qu'ils trouvent en eux-mêmes, et donc la capacité de maîtriser les mutations présentes et à venir. […]

Il y a encore beaucoup à faire pour assurer la primauté de l'esprit et l'apport indispensable de la culture dans notre Europe et dans nos démocraties essoufflées. Mais la pression a été créée. Elle ne doit pas se relâcher. J'attends beaucoup des hommes de sciences et de culture comme des responsables religieux de toutes confessions. Car cette Europe unie a besoin d'une mémoire et d'une âme. Ainsi, mais ainsi seulement, ferons-nous prospérer l'esprit européen.