Texte intégral
La Nouvelle République : Concernant l'affaire Taslima Nasreen, les Français se sont demandé pourquoi la France, patrie des droits de l'Homme, ne l'invite que pour vingt-quatre heures. Ne pensez-vous pas que c'est un peu !! mesquin et que la France volt des dangers Islamistes un peu partout ?
Édouard Balladur : Je rappelle, tout d'abord, que la France s'est montrée extrêmement active pour faire en sorte que Mme Nasreen puisse disposer des garanties nécessaires et quitter son pays ; voilà plusieurs mois que nous nous en sommes occupés. Elle a demandé un visa pour venir en France. Visa qui lui a été accordé. La question qui se pose, c'est de savoir si, à l'occasion de ce voyage, pouvaient être évités les risques qui sont inhérents à une série de manifestations dans des lieux publics. Je vous rappelle que nous avons connu, dans notre pays, par le passé, des risques de ce genre, qui ont été des risques graves. Aussi a-t-il été décidé que Mme Nasreen serait autorisée à venir en France, qu'elle pourrait participer à une émission de télévision, mais qu'elle éviterait les manifestations publiques, afin de ne pas donner prise à ces risques d'incidents. Je pense que tous les Français le comprendront.
Nouvelle République : Un pays qui commence à avoir peur des manifestations, des provocations, n'est-ce pas un pays qui doute et n'est pas sûr de lui ?
Édouard Balladur : Le premier devoir du Gouvernement est de faire en sorte que la paix civile ne soit pas troublée et que des risques inutiles ne soient pas courus, d'où la nécessité d'éviter de leur donner prise. C'est notre première responsabilité vis-à-vis des Français, tout en respectant, bien entendu, les droits de l'Homme.
Nouvelle République : L'UDF et le RPR veulent signer un pacte de bonne conduite. Êtes-vous favorable à cette initiative ? Est-ce que vous y voyez une sorte d'entente cordiale ?
Édouard Balladur : L'UDF et le RPR veulent signer un pacte de bonne conduite ; Il n'est pas nécessairement indispensable de signer un pacte pour cela. Ce qui m'importe, moi qui suis responsable du Gouvernement et de la majorité parlementaire, c'est que l'un et l'autre puissent continuer, jusqu'à l'élection présidentielle, à travailler pour le bien du pays, en évitant des agitations inutiles. Ils le pourront d'autant mieux qu'ils resteront solidaires.
Nouvelle République : Vous qui avez toujours été opposé au rétablissement de la peine de mort, votre point de vue a-t-il évolué après le meurtre de policiers ?
Édouard Balladur : Non.
Nouvelle République : Pensez-vous qu'il soit politiquement sain de relancer le débat sur la peine de mort ?
Édouard Balladur : Non.
Nouvelle République : Quel enseignement tirez-vous du questionnaire adressé aux jeunes et des réponses qui vont être remises cette semaine ?
Édouard Balladur : Les jeunes ont massivement répondu au questionnaire qui leur avait été adressé. Cela a révélé, chez eux, un besoin de dialogue très fort. Parmi leurs propositions, j'ai trouvé particulièrement intéressantes toutes celles qui ont trait à la participation à la vie démocratique (création de commissions municipales spéciales...).
Nouvelle République : Quelle application concrète allez-vous en tirer ?
Édouard Balladur : Les réponses renseignent avant tout d'un immense besoin d'espoir, de considération, de fait des responsabilités. Nous allons rapidement donner des suites concrètes au rapport. D'ici un mois, certaines propositions seront traduites en mesures. On ne pourra pas répondre favorablement, tout de suite, à toutes les demandes, les jeunes le savent bien. Mais nous prendrons des mesures concrètes dans plusieurs domaines ; Il était évident, pour moi, depuis le lancement de la consultation, que l'essentiel était, finalement, de montrer que le Gouvernement pouvait réagir vite et positivement. Un espoir s'est levé, il ne doit pas être déçu.
Nouvelle République : On a senti, à une période, une volonté politique de revaloriser l'apprentissage. On n'en entend plus parler. Pourquoi ? Allez-vous prendre des initiatives dans ce domaine ?
Édouard Balladur : Dès avril 1993, le développement de l'apprentissage et des contrats en alternance a été une priorité majeure pour le Gouvernement. Elle s'est traduite par l'institution d'un véritable crédit d'impôt pour l'apprentissage et par le versement d'aides aux entreprises recrutant des apprentis. Pour les entreprises artisanales, l'aide peut ainsi atteindre 23 000 F.
Les résultats commencent à apparaître. Le nombre de contrats d'apprentissage a augmenté de 40 % en 1994 par rapport à 1993. Cela montre que lorsque le Gouvernement et les entreprises se mobilisent, des progrès sensibles peuvent être constatés dans le domaine de l'insertion des jeunes.
Lorsqu'une politique réussit, il n'est pas opportun de la changer. Cela étant, à la suite de l'accord patronat/syndicat de l'été dernier sur la formation professionnelle des jeunes, le Gouvernement prépare un texte législatif qui permettra, notamment, de simplifier les aides financières à l'embauche d'apprentis. Une meilleure formation des jeunes demeure une priorité, afin de lutter contre le chômage.
Nouvelle République : Vous avez dit souvent que les Français vous jugeraient vous et votre Gouvernement sur votre bilan. Sur quoi voulez-vous mettre l'accent, d'ici la fin de l'année et le début de l'année prochaine, pour compléter ce bilan ? Qu'est-ce qui vous tient le plus à cœur pour achever votre travail ?
Édouard Balladur : Ce qui est en cause, c'est, qu'au bout de deux ans, la France aille mieux, que la situation se soit redressée au début de 1995, par rapport au début de 1993. Je suis maintenant convaincu que nous sommes sur la bonne voie et que les résultats commencent à apparaître, la croissance revient, les créations d'emplois se multiplient, la sécurité est mieux assurée, la justice dispose des moyens de remplir son rôle ; bref, nous sommes dans la bonne direction.
En ce qui concerne le problème du chômage, je fais tout ce qui est possible pour qu'il s'arrête de croître à la fin de 1994 et que sa décroissance puisse être effective à partir de 1995. C'est pourquoi j'ai proposé un objectif : un million de chômeurs de moins, en cinq ans, dès 1995 ; et une méthode : une réunion annuelle avec toutes les organisations intéressées, afin de voir, ensemble, ce qui a permis, ou a contrarié, cet objectif, et ce qu'il faut faire. C'est un engagement collectif proposé à la nation, pas une promesse, comme les Français n'en ont connu que trop. C'est là-dessus que je veux insister, comme sur la prise en considération des problèmes de la jeunesse, dans le cadre de l'école et en dehors.
C'est pourquoi je souhaite que le Gouvernement et la majorité soient plus unis et plus solidaires que jamais, afin d'être le plus efficace possible, jusqu'en mai 1995. Nous devons gouverner jusqu'au bout.
Nouvelle République : Vous avez demandé aux ministres de votre Gouvernement de ne pas évoquer l'élection présidentielle avant la fin de l'année. La consigne ne semble pas totalement respectée et la majorité apparaît de plus en plus divisée. On a même le sentiment que votre rôle de chef de la majorité est battu en brèche et que votre autorité est entamée. Allez-vous prendre une initiative pour remettre les choses en place ?
Édouard Balladur : L'acceptation par tous d'une règle du jeu claire a été respectée à peu près pendant dix-huit mois. Elle avait un mot : la cohésion et l'efficacité du Gouvernement, et, de la majorité, le souci d'éviter les discussions prématurées. Il semble, Il est vrai, que certains aient de plus en plus de mal à la respecter jusqu'au début de l'année prochaine, ce que je regrette. Quant à moi, je m'en tiendrais à ce qui a été dit.
Quant à la majorité, et à mon rôle de chef de la majorité, je vois les choses tout à fait différemment de vous. Qu'est-ce qui compte ? Le Gouvernement gouverne, la majorité parlementaire vote les lois et soutient ce Gouvernement. Quelle loi a-t-elle refusé de voter ? Aucune. Quelle décision le Gouvernement n'a-t-il pas pu prendre en raison de ce que vous appelez la division de la majorité ? Aucune, Sur le travail gouvernemental, sur l'œuvre de redressement du pays, nous bénéficions de la même situation qu'il y a dix-huit mois. Ce qui est vrai, c'est que la perspective de l'élection présidentielle tend à agiter les esprits et à transformer en débat politique toute question qui se pose. Mais moi, ce qui m'intéresse, c'est l'action concrète, ce sont les décisions, ce sont les votes. Sur tous ces points, l'autorité du Gouvernement est intacte. Ne soyez donc pas pessimiste.
Nouvelle République : Comment réagissez-vous lorsque vous entendez le RPR. Vous critiquer sur la consultation des jeunes, sur le délai accordé à Gérard Longuet, sur le financement des partis ?
Édouard Balladur : En tant que Premier ministre, chef de la majorité parlementaire, je dispose du soutien de la majorité tout entière, comme ses votes en témoignent. C'est cela qui compte, beaucoup plus que des déclarations.
Nouvelle République : À la suite des récentes affaires de corruption, un consensus semble se dégager pour une nouvelle modification de la loi sur le financement des partis politiques. Votre Gouvernement va-t-il proposer une nouvelle loi ?
Édouard Balladur : Je ne me suis nullement opposé à une modification législative sur le financement des partis politiques. J'ai dit, simplement, qu'il fallait réfléchir à ce que l'on voulait faire et ne pas agir dans la précipitation. Je le redis.
Prenons bien la mesure des choses : ce qui apparaît, aujourd'hui, c'est que la justice est Libre de fonctionner, que le Gouvernement ne met aucune entrave à son fonctionnement et que toutes ces affaires que l'on évoque sont le résultat de pratiques vieilles de plusieurs années et qu'il nous faut redresser. Je ne pense pas que l'on va faire reproche à ce Gouvernement de laisser juger des cas antérieurs à son entrée en fonction. Ce dont je suis responsable devant les Français, c'est du respect de la loi. Le Gouvernement la respecte, la justice peut accomplir son œuvre, ses moyens ont même été renforcés récemment. Ne nous hâtons pas de tout politiser, sous prétexte que nous sommes dans une période électorale, sans quoi notre pays sera livré, pendant des mois, dans une atmosphère lourde, aux soupçons et à la médisance. Laissons la justice faire son œuvre et sachons offrir aux Français, à l'occasion de l'élection présidentielle, un débat digne d'eux. Que personne n'oublie que nous sommes sous leurs regards et qu'ils nous jugent. Que personne n'oublie que la classe politique doit, dans un pays démocratique, inspirer la considération et se montrer avant tout soucieuse de l'intérêt général.
Nouvelle République : Êtes-vous, personnellement, favorable au financement des partis politiques par des entreprises privées ?
Édouard Balladur : La vérité, c'est que je trouve qu'on dépense beaucoup trop d'argent dans les campagnes électorales, beaucoup plus qu'auparavant, et que c'est mauvais. Je ne suis pas partante pour demander davantage aux contribuables pour financer la vie politique. Lorsque je suis arrivé au pouvoir, j'ai réduit de 10 % le financement public des partis politiques. Si les partis veulent se priver de toute autre source de financement, pourquoi pas ! Mais il ne faut pas, qu'à cette occasion, les impôts des contribuables soient augmentés pour permettre aux partis de recevoir davantage de l'État.
Nouvelle République : Tout homme politique qui atteint un certain niveau de responsabilité cherche à entretenir avec les pays un lien de confiance. Le poste de Premier ministre permet-il de créer ce lien privilégié et avez-vous le sentiment d'une relation particulière avec le peuple français ?
Édouard Balladur : Être Premier ministre, surtout dans une période de cohabitation, à la veille d'une élection présidentielle, c'est par définition se trouver dans une situation délicate : il faut mener à bien l'action entreprise et il faut aussi se situer le plus qu'il est possible en dehors des joutes politiques quotidiennes. J'ignore si le lien dont vous parlez s'est créé et s'il est créé, J'ignore s'il sera durable. Ce à quoi je tiens, c'est à l'estime de nos concitoyens. S'ils pouvaient dire, dans quelques mois que grâce à notre action le pays se porte mieux, cela me satisferait pleinement.