Article de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et secrétaire général du RPR, dans "Le Monde" du 22 juin 1994, sur les propositions formulées par Jacques Chirac dans son livre "Une nouvelle France. Réflexion 1", intitulé "Une nouvelle France ?".

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Média : Le Monde

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On a l'habitude de dire que les Élections européennes, qui n'ont pas d'enjeu de pouvoir véritable, autorisent tous les défoulements. C'est sans doute exact. Il serait néanmoins imprudent d'en ignorer les leçons. Il en est une qui me frappe : un tiers environ des électeurs français ont été sensibles au même type de comportement – je ne dis pas au même discours –, celui qu'on qualifie aimablement de "populiste".

La confusion des esprits est-elle si grande dans la France d'aujourd'hui ? Manquons-nous à ce point de repères et de vision ? Ceux qui pensent mériter le beau nom de "responsables" ont-ils tellement failli à marquer la différence entre le vrai et le faux, le possible et l'impossible ?

Nous avons tous besoin de mettre nos idées au clair, de secouer le "Ronron" de nos discours dominicaux, de dire au peuple de France non pas forcément ce qu'il attend, mais ce que nous croyons au plus profond de nous-mêmes. Jacques Chirac vient de s'y essayer dans un livre qu'il intitule : Une nouvelle France. Réflexions 1. Forme simple, directe, rapide : on sent d'abord l'authenticité. S'il est vrai que le style, c'est l'homme, on retrouve Chirac tel qu'on l'aime : énergique, sans fioritures, d'un enthousiasme contagieux.

Un appel à la mobilisation

Les thèmes, ensuite : "L'emploi avant toute chose", pour reprendre le titre de son premier chapitre, mais, surtout, une réflexion sur ce qu'il appelle "la blessure" de la société française. Le maire de Paris peut parler, en connaissance de cause, de la détresse et de la misère, "plus importantes et plus cachées que l'on ne pense". La capitale est le kaléidoscope de l'exclusion. Misérabilisme ? La réponse de Chirac est concrète : "Quand j'ai créé le "SAMU" social à Paris, nous attendions huit mille appels. Ils ont été quinze mille." Sa réflexion sur les risques que font courir à notre société les phénomènes de marginalisation qu'engendre le chômage – mais pas seulement le chômage – devrait déranger quelques certitudes confortables.

Des remèdes ? Le lecteur en découvrira au fil des pages. Certains sont connus, d'autres originaux ; d'autres encore restent à préciser, notamment quand il s'agit de l'équilibre des comptes sociaux ; mais faut-il se perdre dans le détail des mesures techniques ? L'important n'est-il pas plutôt de suivre les lignes de force d'un projet qui se fixe pour horizon l'an 2000 ? Assurer "l'emploi avant toute chose" ; prévenir l'insécurité sociale ; "changer la République", selon une expression que l'auteur utilisait déjà dans ses colonnes en 1990 ; créer une société à responsabilités partagées; rendre "l'entreprise citoyenne" ; faire de l'Est notre nouvelle frontière... voilà l'ambition.

Jacques Chirac ne néglige pas, pour autant, la méthode : ce qu'il appelle à la fois "l'esprit de conquête" et le changement maîtrisé. On imagine mal Chirac baissant les bras. Le livre se termine, en effet, par un vigoureux appel à la mobilisation : "Ces sons de faire des complexes et utilisons nos atouts" Il en donne la liste : une démographie qui peut se ranimer, l'intelligence qui confère à notre recherche son excellence, l'entreprise, du grand groupe à la PME, l'espace dans toutes ses dimensions urbaine, agricole, maritime, notre langue "savoureuse", comme dit l'auteur d'un ton gourmand.

C'est peut-être ce chapitre sur l'esprit de conquête qui m'a le plus touché, parce qu'il y souffle un vent de jeunesse et d'allégresse. De réalisme aussi, car le changement doit être maîtrisé : "Les Français, qui éprouvent un besoin profond de réformes, en acceptent les contraintes pour que ces réformes soient simples, qu'elles apparaissent efficaces, que le fardeau soit équitablement réparti et que les plus faibles soient protégés."

Cet essai n'épuise évidemment pas le sujet. On aimerait en savoir plus sur la manière dont Jacques Chirac conçoit la conduite de l'économie ou la réforme de notre système éducatif, mais ne soyons pas impatients ! Après Réflexions 1, sans doute verrons-nous venir Réflexions 2.