Texte intégral
Monsieur le Président
Mesdames, Messieurs,
Je tiens tout d'abord à vous remercier, docteur Aimé Charles-Nicolas et l'association FIRST, que vous présidez, d'avoir organisé ce premier colloque "SIDA et Toxicomanie – Répondre".
Je veux aussi souligner, en tant qu'ancien parlementaire et président de la commission des affaires sociales, combien j'apprécie que la représentation nationale soit associée à cette réflexion et la soutienne, et que le Président de l'Assemblée nationale, M. Laurent Fabius, nous accueille dans ses locaux. Je tiens à saluer l'initiative des parlementaires d'avoir créé le premier groupe d'études sur le SIDA, auquel participent plus de 80 d'entre eux, et dont mon ami le docteur Alain Calmat assure la présidence. Il est en effet très utile que les députés réfléchissent sur ce thème, se faisant ainsi l'écho des préoccupations de nos citoyens, et anticipent sur ce qui peut constituer un des problèmes de société les plus considérables de cette fin de siècle.
Le nombre et la qualité des participants met en évidence la nécessité aujourd'hui, comme sur d'autres aspects spécifiques liés au développement du SIDA de traiter ce problème dans la sérénité, à partir d'une information de qualité.
Or, je n'ai pas vraiment l'impression qu'en ce qui concerne le rapport entre drogue et SIDA, ces deux impératifs aient toujours été respectés ces derniers temps.
Il est vrai que le développement de la maladie dans la population toxicomane est très préoccupant. Le nombre de toxicomanes malades double tous les 5 mois. La région parisienne et la Région Provence-Côte d'Azur sont particulièrement touchées.
En outre, cette population victime de la maladie est aussi la plus difficile à prendre en charge, et est perçue comme celle par laquelle le virus se développe dans la population hétérosexuelle.
Il existe donc un risque de stigmatisation de cette catégorie de la population vécue comme potentialité de contamination. Les peurs engendrées par l'extension de la maladie peuvent susciter des réactions de rejet à l'égard des séropositifs et des malades, et encore plus lorsque ce sont des toxicomanes qui sont infectés par le virus.
Certains essaieront, et essaient déjà, de jouer sur ces peurs pour provoquer des demandes d'exclusion et d'enfermement de ces populations à risques.
Cette situation peut être aggravée par un phénomène d'incompréhension de la société. Car paradoxalement, les toutes prochaines années, du fait de l'accroissement inéluctable du nombre des malades, de plus en plus mourront du fait du SIDA, alors que l'on n'aura jamais autant développé la prévention, les soins, la recherche.
Nous avons donc un cap très important à passer, où l'information va jouer un rôle essentiel. Nous devons aussi constamment avoir à l'esprit les valeurs de référence qui guident notre action. Car il convient de lutter efficacement contre une épidémie sans atteinte aux libertés publiques et en respectant les principes éthiques.
L'ensemble des aspects touchant à la qualité de l'information et au respect des valeurs essentielles nous concernent tous. Afin de répondre de façon plus spécifique et efficace à ces deux préoccupations, seront créés, comme je l'ai annoncé le 3 novembre dernier, une agence qui coordonnera l'action interministérielle et regroupera les informations sur le SIDA, ainsi qu'un Conseil national qui formulera des avis sur l'ensemble des problèmes de société liés au SIDA. Les décrets sont actuellement en préparation. Je souhaite que ces structures puissent être mises en place en janvier 1989. Je précise à cette occasion que le rapport du professeur Got, qui constitue une expertise du dispositif de lutte contre le SIDA, et un élément de prévision au service des pouvoirs publics, sera publié, avec ses annexes, à destination d'un large public, (par les éditions Flammarion) à la même époque.
Mais informer, rappeler les principes et valeurs de référence qui guident toute action, toute intervention sanitaire ou sociale n'est pas suffisant.
Face à ce problème essentiel du développement de la maladie chez les toxicomanes, il faut d'abord, comme le rappelle l'intitulé de votre colloque : répondre, répondre concrètement et efficacement.
Dans le dispositif d'ensemble de lutte contre le SIDA que j'ai déjà eu l'occasion d'exposer, certaines mesures spécifiques sont destinées aux toxicomanes.
- L'échange de seringues entre toxicomanes utilisateurs de drogues injectées par voie intraveineuse a constitué le mode de diffusion le plus important du virus dans cette catégorie de population. La libéralisation de la vente réduit dans des proportions importantes l'utilisation de seringues souillées. J'ai donc décidé de reconduire la décision prise en 1987 d'autoriser leur vente libre pour un an. Cette disposition sera ensuite pérennisée. À l'instar de ce qui se passe dans plusieurs pays étrangers, je compte, au début de l'année prochaine, dans un cadre qui a été défini par un groupe d'experts, mettre en place, à titre expérimental, des programmes-pilotes d'échanges de seringues, qui seront évalués avant de savoir s'il convient d'étendre ces expériences.
- Je suis par contre beaucoup plus réservé sur les programmes-méthadone développés dans certains pays pour limiter les risques de contamination par voie intraveineuse. Je rappelle que, parmi les centres agréés en 1974, seuls deux utilisent ce produit de substitution, dans un cadre précis, Saint-Anne et Fernand Vidal, et pour un nombre limité de toxicomanes. Aucune demande officielle nouvelle n'a été déposée à ce jour. Je souhaite que ce débat, difficile, soit posé avec toute la sérénité nécessaire et que son cadre soit parfaitement déterminé. La qualité des intervenants sur ce sujet présents ici permettra de bien repérer aujourd'hui les enjeux et les limites de cette question.
Je voudrais aborder maintenant l'aspect qui me semble essentiel et auquel répond déjà en tout cas votre colloque de par l'origine pluridisciplinaire de ses participants : l'articulation entre le secteur hospitalier, le secteur médical et le réseau spécialisé en toxicomanie dans la prise en charge des toxicomanes séropositifs ou malades.
Mesdames et Messieurs les immunologistes, hématologistes, pneumologues, gynécologues, obstétriciens, spécialistes des maladies infectieuses, médecins généralistes, personnels de santé, etc… Ici présents, vous êtes désormais confrontés quotidiennement au problème du SIDA. Parmi ces malades, de plus en plus de toxicomanes. Et avec ces toxicomanes, des difficultés particulières de prise en charge, d'organisation du service, de suivi de traitement, de couverture sociale.
Les intervenants en toxicomanie sont quant à eux de plus en plus confrontés au problème de séropositivité et de la maladie chez les personnes qu'ils suivent. Si certaines structures sont médicalisées, la plupart le sont très peu, d'autres, par exemple les centres de postcure, sont parfois très éloignés des services médicaux.
Il faut aussi bien reconnaître que le milieu hospitalier et le milieu des intervenants-toxicomanie ont été jusque-là souvent trop cloisonnés.
Je sais cependant que beaucoup d'entre vous se sont déjà adaptés et que des articulations permanentes existent, contrairement à ce qui a pu être écrit par des personnes insuffisamment informées, les toxicomanes séropositifs et malades sont accueillis, suivis dans le dispositif sanitaire qui respecte tout à la fois la liberté individuelle et l'éthique médicale.
Car en effet, les modes de prise en charge des toxicomanes séropositifs et malades doivent être la fois efficace et présenter toutes garanties. Vous savez que j'ai ordonné une enquête de l'inspection générale des affaires sociales pour évaluer certains modes de prise en charge très contestés, mais aussi voir comment nous pouvons, à partir des expériences existantes, mieux adapter notre dispositif sanitaire.
Il est hors de question, en tout cas, d'accepter les déplacements et regroupements importants de toxicomanes séropositifs ou malades, et je m'étonne, ne serait-ce que sur le plan éthique, que certains spécialistes souhaitent le développement de telles pratiques, entre autres, à des fins d'études épidémiologiques.
Avec mon collègue, garde des Sceaux, nous avons refusé les regroupements quand les toxicomanes sont légalement privés de leur liberté, à l'intérieur des prisons, ce n'est pas pour favoriser ces regroupements à l'extérieur.
J'entends donc soutenir et développer les structures non ségrégatives qui accueillent les toxicomanes séropositifs ou non, malades ou non. C'est la richesse du réseau d'accueil français que d'être très diversifié et de permettre des prises en charge adaptées, à chaque individu, à chaque moment de son parcours.
Je souhaite notamment contribuer au développement des appartements thérapeutiques, des réseaux de familles d'accueil, des maintiens à domicile avec un suivi médical, psychologique, social, qui se fassent avec l'aide du réseau associatif. Je rappelle que ce problème de santé publique constitue aussi un problème de maintien de l'autonomie d'un individu dans un tissu social qui l'intègre au lieu de le rejeter. C'est donc dans le cadre des politiques locales de santé et de solidarité que ces modes de prise en charge doivent s'inscrire.
Mais vous savez également que la population des toxicomanes a changé. Les institutions ne connaissent qu'une partie d'entre eux. Les cas les plus lourds, les plus marginaux, les plus désespérés et les plus désespérants, sont trop souvent dans la rue, hors du champ traditionnel d'action des intervenants. Les expériences de terrain, doivent s'amplifier telles celles déjà menées dans certains quartiers, dans tous les lieux où des jeunes sont en danger de mort. C'est malheureusement en service d'urgence, en prison que ces jeunes sont confrontés à la santé, à la loi. À partir de ces lieux, il faut aussi assurer une prise en charge, un suivi, adapter des structures d'accueil. Il faut encore développer les antennes toxicomanies dans les maisons d'arrêt. Toutes les régions de France vont être bientôt couvertes, par exemple, dans les prochaines semaines, une antenne toxicomanie va s'ouvrir à Nice, région particulièrement touchée.
J'ai eu l'occasion de souligner le 25 novembre dernier devant les responsables médicaux et administratifs des centres d'information et de soins de l'immunodéficience humaine (CISIH) l'ensemble des initiatives prises dans les hôpitaux depuis 18 mois, le dynamisme avec lequel certaines opérations ont été réalisées, comment la solidarité hospitalière s'est organisée. Personne, fut-il particulièrement difficile à prendre en charge parfois, tels certains toxicomanes, n'a 'a été rejeté ou mal soigné. J'ai rappelé aussi qu'il convenait de favoriser le développement des activités ambulatoires permettant le maintien des patients dans leur cadre de vie, avec un suivi psychologique et moral pour lequel j'ai prévu la création de 40 emplois de psychologues et assistantes sociales.
Et c'est à ce niveau que doit se développer l'articulation entre les structures hospitalières et le réseau spécialisé toxicomanie, comme certains le font déjà, ou ont commencé à le faire.
Il ne doit pas y avoir de vacances dans la prise en charge. Un intervenant toxicomanie doit toujours pouvoir venir à l'hôpital avec la personne qu'il suit, établir un lien avec le service qui pourra s'adresser à lui dès que l'hospitalisation ne sera plus nécessaire.
J'ai voulu immédiatement soutenir les initiatives permettant une telle articulation en décidant de financer sur Paris et la région parisienne deux structures expérimentales gérées conjointement avec les maternités et les centres pour toxicomanes afin que l'on puisse offrir aux mères toxicomanes qui représentent 80 % des mères séropositives, une prise en charge adaptée.
Une telle organisation du système sanitaire permet d'assurer un accompagnement de ces femmes durant leur grossesse et après la naissance de leur enfant intégrant les trois éléments complètement imbriqués : maternité, toxicomanie, SIDA.
Je souhaite que des projets similaires voient bientôt le jour, et le plus tôt possible sur la région Provence-Côte d'Azur.
Ces liens permanents sont et seront aussi facilités dans le cadre des programmes de formation et donc d'information réciproque entre médecins et personnels hospitaliers d'une part et structures spécialisées d'autre part. Ce type de formation permet en même temps une meilleure connaissance, et parfois la découverte d'interlocuteurs pour un meilleur accès aux soins des toxicomanes.
Deux projets sont actuellement en cours, l'un concernant les structures de la région parisienne, un autre, au niveau national, concernant les centres de postcure et les familles d'accueil.
Je suis conscient que si l'ensemble de ce dispositif doit permettre de mieux répondre au développement du SIDA chez les toxicomanes, il ne peut cependant pas résoudre immédiatement l'ensemble des problèmes posés.
Car le toxicomane infecté par le virus, voit s'ajouter un handicap de plus à ses difficultés habituelles d'insertion, l'absence de soutien matériel et affectif, de couverture sociale.
Je sais que peu de toxicomanes ont une couverture sociale, ce qui réduit les possibilités de prise en charge par les établissements dans des consultations externes. Cette situation provoque par exemple des recours à l'hospitalisation pour des bilans qui pourraient être réalisés sans séjour hospitalier.
Le recours à l'aide médicale financée par les départements paraît difficilement compatible avec les règles de l'anonymat des toxicomanes.
Il me semble que tous les travailleurs sociaux doivent être sensibles aux nouvelles possibilités offertes non par la Loi, instaurant le revenu minimum d'insertion. Non seulement, ces dispositions permettent d'élaborer, sur le le long terme, un projet de réinsertion, mais aussi d'offrir au toxicomane une couverture sociale dans le cadre de l'assurance personnelle.
Voilà des outils nouveaux qui doivent aussi permettre de mieux répondre et d'offrir des perspectives d'adaptation de notre dispositif de lutte.
Je voudrais terminer en soulignant que le développement du SIDA chez les toxicomanes ne doit en aucun cas faire apparaître comme secondaire le problème propre de la toxicomanie. L'ensemble de l'effort de prévention, de soins, de réinsertion sur ce secteur, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'exposer, sera amplifié.
C'est grâce au travail de fond, de tous les intervenants en toxicomanie depuis une vingtaine d'années que notre pays est à l'heure actuelle moins touché que d'autres comparables.
Aujourd'hui des adaptations certainement, des redéploiements sans doute, sont nécessaires pour mieux répondre au développement du VIH. C'est grâce au dévouement et à la compétence de tous ceux qui concourent à la santé publique, de vous tous, que nous pourrons faire face au défi que nous est lancé pour plusieurs années par les conséquences médicales et sociales de l'épidémie.
C'est parce que nous aurons la volonté, et que nous saurons répondre de manière cohérente, efficace et adaptée, en termes de santé publique, à chaque problème posé, tel celui abordé aujourd'hui, que nous pourrons mieux sauvegarder les valeurs essentielles qui fondent l'équilibre de notre société.