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Bernard Brigouleix : Sprint final pour le 2e tour des élections municipales de dimanche, sprint final avec un peloton plus nombreux que prévu puisqu'à côté des 47 duels classiques dans les grandes villes il y aura 57 élections triangulaires et même 17 quadrangulaires du jamais vu sous la Ve République. Nous poursuivons ce matin notre tour d'horizon politique avec un invité socialiste et de surcroît un membre du gouvernement qui s'est trouvé en première ligne sur le front social ces derniers mois, le ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale, Claude Évin.
Claude Évin, bonjour !
Claude Évin : Bonjour !
Bernard Brigouleix : Claude Évin, on va parler des municipales dans un instant mais c'est d'abord au ministre de la santé que je voudrais m'adresser. Avec les internes des hôpitaux, vous avez pu trouver un accord mais il y encore un certain nombre de conflits qui durent ou qui menacent d'éclater ou de reprendre ou de prendre une nouvelle ampleur (je pense aux infirmières anesthésistes, aux chefs de clinique assistants, maîtres de conférences des CHU, personnel technique de radiologie) puis il y a ce préavis de grève des infirmières pour le 23 mars le risque de voir se redévelopper le grand conflit qu'on a connu à l'automne. Vous ne pensez pas qu'il commencerait à devenir urgent que le gouvernement entreprenne non seulement un effort budgétaire peut-être plus global mais aussi une réflexion globale sur la place et l'organisation.
Claude Évin : Vous abordez là plusieurs sujets. Il y a des revendications de rémunération, des revendications sur les carrières dans les hôpitaux. Ces revendications sont diverses. La revendication d'une infirmière n'est pas de même nature que la revendication y compris même d'infirmières anesthésistes, on l'a vu, et à plus forte raison de professeurs d'universités qui sont aussi parfois dans les hôpitaux. Il est donc nécessaire de régler ces problèmes de revendications au regard de chacune des situations. Toutefois, je ne règle pas ces situations au coup par coup puisque je mets en application un texte de loi qui avait été voté par le Parlement en 1985, qui a créé un titre spécifique de la fonction publique hospitalière. Pendant deux ans, le gouvernement précédent n'a absolument rien négocié pour appliquer ce texte de loi. Je me suis retrouvé arrivant au mois de mai avec la nécessité de le faire. J'ai commencé et l'accord que j'ai passé avec les organisations syndicales le 21 octobre dernier est actuellement en cours d'application. Nous revalorisons les carrières de l'ensemble des personnels hospitaliers. Ceci étant, dans l'hôpital, il se pose un problème plus général, qui n'est d'ailleurs pas spécifique à l'hôpital ; c'est l'ensemble du problème de la santé dans notre pays ; le besoin de santé, la demande de santé augmente. Mais par contre cela ne suit pas nécessairement au niveau des financements puisque la sécurité sociale, qui est la contribution de l'ensemble de la population à son financement, est financée par l'activité économique. Voilà l'une des difficultés très lourdes que nous avons à traiter mais ce n'est pas spécifique à l'hôpital.
Bernard Brigouleix : On a quand même l'impression que ce n'est pas seulement un problème de rémunération encore qu'il soit très important ; il suffisait d'ailleurs de lire les slogans des grévistes pour s'en persuader mais qu'il y a aussi un problème de considération globale notamment du personnel hospitalier, mais qui n'est pas médecin. Qu'est-ce qu'on peut faire là-dessus ?
Claude Évin : Vous avez raison, mais on se rend compte que souvent la demande de considération, la reconnaissance passe d'abord (même si d'autres discours, nobles je ne veux pas dire que le problème de la rémunération n'est pas un problème noble plus généreux sont tenus) par une augmentation de la rémunération.
Bernard Brigouleix : Ce qu'on a proposé dans ce domaine est quand même très loin de ce qui était demandé… C'est un peu d'aspirine pour faire tomber la fièvre quand même, non ?
Claude Évin : Non, et là je ne le peux pas du tout. Vous savez (naturellement toute chose s'apprécie au regard de l'ensemble du problème) qu'en année pleine les mesures qui ont été accordées aux infirmières au mois d'octobre dernier coûteront 3 milliards de francs à la sécurité sociale. Vous savez qu'actuellement le déficit annoncé (l'assurance maladie uniquement pour 1989) est un peu plus de 3 milliards de francs. Il est faux de dire, comme je l'ai parfois entendu, et de personnalités qui médiatiquement essayent de jouer un rôle, que l'assurance maladie est excédentaire. Elle l'a été – je voudrais insister sur ce point – en 1987 de 3 milliards. Savez-vous pourquoi ? C'était l'année du plan Séguin, c'est-à-dire qu'à ce moment-là le choix qui avait été fait c'était de diminuer les remboursements. On peut en effet diminuer les remboursements; c'est une manière d'équilibrer les comptes de la sécurité sociale; ce n'est pas le choix que je fais.
Bernard Brigouleix : À propos d'assurances il y a dans l'actualité médico-sociale une autre grave question celle de l'attitude des compagnies d'assurances à l'égard des personnes atteintes du Sida ou susceptibles de l'être ou de devenir séropositives. Est-ce que le ministre de la solidarité que vous êtes aussi a les moyens de contraindre les compagnies d'assurances à assurer aussi normalement, sans enquête humiliante et peut-être attentatoire à la vie privée, les personnes dites à risques ?
Claude Évin : On est tout à fait au cœur du débat. Voilà un exemple très flagrant de la nécessité de maintenir un système de sécurité sociale, de solidarité. Le choix des assurances – et je ne les condamne pas c'est leur logique – c'est une logique de marché. Elles ne couvrent que… Il s'agit naturellement de l'assurance-vie mais certains envisageraient d'étendre la couverture des assurances y compris à l'assurance maladie et j'y suis opposé. Je souhaite maintenir un système de solidarité car si nous n'avions pas ce système de solidarité, comme on vient de le voir avec cette étude, les assurances ne prendraient en charge que ceux qui ne sont pas malades. Quel serait à ce moment-là l'intérêt d'un tel système de protection sociale ? C'est bien pour maintenir ce système de protection sociale de solidarité que je suis obligé de faire attention aux comptes. Je ne fais pas attention aux comptes simplement par je ne sais quelle obstination c'est pour répondre aux problèmes des hommes et des femmes de notre pays.
Bernard Brigouleix : Parlons de l'échéance municipale de dimanche. D'une manière générale, les primaires à gauche au premier tour ont rarement tourné à l'avantage du PS, contrairement probablement à ce que vous attendiez et à ce que beaucoup d'observateurs attendaient. Vous en tirez des conclusions pour l'avenir ? Parce que d'un autre côté on a tout de même un peu de mal à croire à ce raccommodage de l'union de la gauche.
Claude Évin : Je n'ai pas la même appréciation que vous sur les primaires avec le parti communiste et quasiment toutes les primaires qui ont été autorisées par la direction nationale du parti socialiste. Elles ne l'ont pas toutes été et il y a eu ce qu'on appelle des primaires sauvages, dans ce cas souvent, effectivement, les socialistes qui d'ailleurs pour certains ne sont pas restés au parti socialistes se sont trouvés en échec.
Bernard Brigouleix : Il y a eu Amiens par exemple.
Claude Évin : Oui, tout à fait. Voilà justement une situation qui n'avait pas été particulièrement souhaitée par la direction du parti socialiste. Dans quasiment toutes les situations où la direction nationale du parti socialiste a autorisé les responsables sur place à faire des primaires à chaque fois le parti socialiste les a gagnées. Ce n'étais pas un responsable socialiste mais un responsable communiste qui disait que l'union est un combat, et ça reste un combat. Ça reste un combat dans la vie quotidienne, sur le lieu de travail. Ça reste un combat dans la famille, dans le couple parfois alors il n'y a pas de raison que ça ne le soit pas y compris en politique.
Bernard Brigouleix : Oui, mais si la gauche aborde plus unie le scrutin de dimanche prochain que celui de dimanche dernier il y a quand même un certain nombre d'entorses au principe de l'union. Comment expliquez-vous au PS que les communistes ne soutiennent pas certains de vos candidats arrivés largement en tête ? Je pense par exemple à Jack Lang à Blois mais il y en a d'autres. Il y a le cas de Quimper…
Claude Évin : Il y a le cas de Sarcelle aussi.
Bernard Brigouleix : … ou se maintiennent même contre eux comme à Sarcelle et Noisy-le-Grand. Est-ce que vous partagez cette analyse qui aurait, semble-t-il, été faite hier au PS selon laquelle, au fond, a traduit une certaine incapacité de la direction du parti communiste à imposer ses vues désormais de façon quasi militaire obligatoire à ses cadres locaux ?
Claude Évin : Sans doute, et on l'a vu d'ailleurs aussi bien au Mans qu'à Orly. Les choix qui ont pu être faits par l'appareil du parti communiste ne correspondent pas nécessairement au souhait de la population sur place. Je ne dirai pas à l'honnêteté que cela ne concerne que le parti communiste ; cela nous amènera d'ailleurs je crois un jour à réfléchir sur la relation entre les appareils des partis politiques et le souhait de la population. Je crois qu'il est important que les partis politiques existent. C'est une des garanties très fortes. Les pays dans lesquels les partis politiques n'existent pas ou quand il y a un parti unique on ne peut pas dire qu'il y a une expression démocratique. Mais c'est vrai que pour autant il nous faut réfléchir à la relation entre les appareils des partis politiques et la réalité de la vie des gens.
Bernard Brigouleix : On avait sans doute un peu redouté au gouvernement et espéré dans l'opposition que ces élections traduiraient une sorte de vote-sanction ; ça n'a évidemment pas été le cas. Mais est-ce que la montée des Verts et tout de même l'importance de l'abstention ce n'est pas aussi une façon pour des gens qui sont proches de vous de ne pas voter socialiste pour marquer que quand même il y a des choses dans la politique gouvernementale qui ne leur conviennent pas ?
Claude Évin : Je retiens d'abord de cette élection qu'effectivement le gouvernement n'a pas été sanctionné, y compris à des élections municipales, dont eu En 1977, il y a ce n'est pas a priori l'objet un vote sanction à l'égard de Valéry Giscard d'Estaing et il faut bien reconnaître qu'en 1983 il y avait eu aussi un vote-sanction à l'égard du gouvernement qui était à ce moment-là un gouvernement socialiste. Donc, pour la première fois, depuis déjà de longues années, ces élections municipales, à peine un an après que Michel Rocard soit effectivement Premier ministre et conduise ce gouvernement il n'y a pas de sanction de ce gouvernement. Le vote des Verts a de multiples significations ; elles ne sont pas toutes les mêmes. Il y a le souhait de répondre à un certain nombre de problèmes écologiques et cela est un souhait noble, on l'a vu la semaine dernière avec un certain nombre de conférences internationales. Je pense simplement que les réponses aux problèmes écologiques ne sont pas simplement – ils le sont aussi – mais pas simplement dans les problèmes de vie quotidienne. Ils le sont aussi à l'échelle de la planète et l'initiative qu'a prise Michel Rocard de réunir plus de 20 grandes puissances à La Haye samedi dernier est bien la signification que ce gouvernement prend y compris en compte les problèmes écologiques.
Bernard Brigouleix : Claude Évin, merci.