Interview de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, à RTL le 4 novembre 1988, sur l'information sur le Sida et les revendications salariales des infirmières.

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Texte intégral

Q. : Rappel des mesures prises en matière de lutte contre le SIDA. Quelle est la priorité pour vous là-dedans ?

R. : La priorité est sans doute d'abord l'information. En effet, le développement de la maladie est plus important aujourd'hui chez les populations hétérosexuelles… Actuellement, la maladie se développe très rapidement chez les hétérosexuels, il est donc nécessaire que nous développions l'information, dire ce qu'est cette maladie, comment elle se développe, dire qu'il n'y a pas de vaccin contre la maladie en l'état actuel de la recherche et dire que la seule manière de se préserver aujourd'hui c'est la prévention. Mais c'est très concrètement le préservatif.

Q. : Alors les hétérosexuels vont dire : pourquoi nous ?

R. : Parce que les comportements des Françaises et des Français évoluent. Si aujourd'hui la population hétérosexuelle est touchée c'est qu'il y a des toxicomanes hétérosexuels, c'est qu'il y a effectivement des vices (?) sexuels et il faut en parler parce que c'est une réalité de notre société, et le développement très rapide chez les hétérosexuels touche des jeunes en recherche de sexualité.
Et elle peut aussi toucher des personnes plus âgées.

Q. : Vous mettez en cause l'évolution des mœurs ?

R. : Il n'appartient pas au gouvernement, il n'appartient pas à la puissance publique de porter une appréciation morale. C'est un constat. Il nous appartient par contre à nous, responsables gouvernementaux de dire la réalité de la situation. Et surtout de donner les moyens pour que les Françaises et les Français soient bien informés. C'est ce que nous allons faire puisqu'en 1989, nous allons tripler les crédits de communication, pour expliquer aux Françaises et aux Français ce qu'est la maladie, comment elle se transmet et comment l'éviter.

Q. : La prévention c'est le préservatif ?

R. : En ce qui concerne les relations hétérosexuelles avec des partenaires multiples naturellement quand je dis ça je le dis de manière un peu rapide et il faudrait prendre plus de temps pour l'expliquer on a notamment parlé du problème du dépistage : faut-il ou non dépister tout le monde ? Tout le monde n'est pas concerné de la même manière, cela dépend de ses comportements. Ce que je veux dire de manière très précise : c'est qu'un homme ou une femme qui aujourd'hui change de partenaire pour des raisons sur lesquelles il ne m'appartient pas de porter un jugement, doit savoir qu'il encourt un risque et doit se prémunir contre ce risque et la seule manière de se prémunir c'est effectivement l'usage du préservatif.

Q. : 20 000 cas de SIDA fin 89, c'est bien ça ?

R. : C'est cela. Mais ce qu'il faut quand même bien préciser, la différence entre séropositif et malade du SIDA. Il est difficile d'évaluer le nombre de séropositifs. On a l'habitude de dire actuellement entre 150 et 250, voire 300 000, vous voyez que la fourchette est large. Elle montre bien d'ailleurs l'absence d'études fiables. Et là c'est un des problèmes justement auquel nous sommes confrontés aujourd'hui, sur lequel effectivement il va falloir nous faire porter la recherche. Être séropositif, cela veut dire être porteur du virus, cela veut dire encourir le risque d'avoir un certain nombre de déficiences immunitaires et donc d'attraper la maladie. Quand on est séropositif, on n'est pas malade. Il est important que nous ayons toute une série de mesures d'accompagnement psychologiques, sociales des séropositifs.

Q. : Maintenant, on arrive à l'accompagnement pour essayer de modifier le visage de la maladie.

R. : Je ne sais pas si on pourra modifier le visage de la maladie. Je souhaite que l'on puisse rapprocher la date qui nous sépare du moment où nous trouverons un traitement, ce qu'il faut par contre c'est accompagner les séropositifs, car ils sont souvent dans une situation psychologique difficile. Et naturellement accompagner les malades au moment du traitement. C'est pour cela qu'il nous est nécessaire et que nous y avons mis les moyens de faire bouger les équipes de traitement, notamment dans les hôpitaux, donner des moyens supplémentaires, mais aussi adapter nos moyens de traitement à l'évolution de la maladie sous des formes nouvelles mais aussi développement des moyens dans les hôpitaux.

Q. : Et concernant les femmes enceintes ?

R. : Pas de dépistage systématique mais je recommande et je le dis aux médecins qu'il est nécessaire qu'ils proposent systématiquement aux hommes et aux femmes dont ils considèrent qu'ils peuvent être des sujets à comportement à risque, qu'ils leur proposent le dépistage. Et je demande aux Français et aux Françaises qui ont des craintes, qui ont des risques et qui (ont) notamment un comportement de relations sexuelles multiples, s'ils ont des craintes de se faire dépister. Cela est beaucoup plus efficace que d'envisager un dépistage de l'ensemble de la population. Pour les femmes enceintes, je recommande que les médecins fassent la proposition d'un dépistage à chaque femme enceinte qui vienne le trouver au moment de la déclaration de grossesse. Mais on ne peut envisager ce dépistage que dans une relation de responsabilité. Il ne servirait à rien en effet d'imposer un dépistage si ce dépistage ne crée pas ensuite une modification du comportement de la personne séropositive.

Q. : Alors vous avez reçu hier la coordination des infirmières et d'autres personnels de santé…

R. : J'ai reçu en effet la coordination des infirmières et ils ne m'ont parlé que des infirmières et ils ne m'ont pas parlé des autres professionnels de santé. Dans ce mouvement social, il y a des choses que j'entends à la radio, à la télévision, que je lis dans les journaux et qui ne sont pas tout à fait celles que le bureau de la coordination me dit dans mon bureau. En ce qui concerne les revendications salariales, je rappelle que les infirmières ont obtenu ce que jamais aucune catégorie sociale dans notre pays n'a obtenu depuis 20 ans en aussi peu de temps. Donc il n'est pas possible d'aller plus loin sur les revendications salariales. Far contre, je suis d'accord et je suis toujours ouvert sur la discussion là-dessus sur la responsabilité, sur ce que les infirmières appellent en fait leur statut.

Q. : Dimanche voter oui, voter non, voter blanc, mais voter ? 

R. : Plusieurs référendums actuellement dans plusieurs pays ont montré qu'il y avait une participation extraordinaire, est- ce que les Français accepteraient eux de n'avoir qu'à peine que 40 % de participation ? Je crois qu'il faut que dimanche ils votent en effet.