Interviews de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, dans "Le Figaro" le 4 septembre 1998, à France 2 le 6 et à "Ouest-France" le 22, sur la stratégie de la droite libérale vis-à-vis du Front national, son programme politique, intitulé "Dix choix pour la France" et son appel à la recomposition d'une opposition libérale unie.

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Le Figaro - 4 septembre 1998

Le Figaro : L’adhésion de Jacques Blanc au groupe de Démocratie libérale fait grand bruit. Gilles de Robien vous a accusé d’être un enfant de chœur de Le Pen et de préparer une alliance avec le Front national. Quel est l’état exact de vos relations avec le FN ?

Alain Madelin : Permettez-moi d’abord de regretter, que, pendant que l’on parle du Front national, on ne parle pas de l’avenir du pays, que l’opposition s’oppose entre elle au lieu de s’opposer aux socialistes. Et quand je vois certains au sein de l’opposition se prêter à cet amalgame stupide : Blanc a été élu avec les voix du Front national, donc Blanc c’est Le Pen ; Blanc a rejoint Démocratie libérale, donc Démocratie libérale c’est Le Pen. Ce n’est plus de la résistance au Front national, c’est de l’assistance aux socialistes ! De tels propos, contraires à la réalité du combat de Démocratie libérale contre le Front national, ne peuvent que banaliser le Front national, décrédibiliser les attaques que l’on porte contre lui et provoquer un réflexe de rejet de l’opposition chez une partie de ceux qui nous font encore confiance.
Notre attitude vis-à-vis du Front national a toujours été claire : le Front national combat les libéraux et les libéraux combattent le Front national. Nous sommes en effet les héritiers de la philosophie de la tolérance et des droits de l’homme, celle qui considère chaque homme comme une personne libre et responsable, ce qui fonde l’égale dignité de tous les êtres humains. C’est dire avec quelle force nous refusons, rejetons et combattons les propos et les théories sur l’inégalité des races et le mépris des droits de l’homme qui alimentent si souvent le discours du Front national.
J’ajoute que le programme même du Front national est imprégné de toute une série de mesures antilibérales, comme le refus du libre-échange ou l’anti-américanisme primaire, aux antipodes du modèle de société ouverte qui est le nôtre. Comme, au surplus, la montée du Front national est plutôt de nature à arranger les affaires du Parti socialiste que celle de l’opposition, notre objectif est clair : réduire l’influence du Front national, le nombre de ses électeurs et l’écho des thèmes néfastes qu’il développe.

Le Figaro : Comment ?

Alain Madelin : Notre méthode reste la même : combattre fermement les idées du Front national que nous jugeons néfastes tout en refusant l’ostracisme à l’égard du Front national et de ses électeurs. L’ostracisme ne marche pas. Il nourrit même souvent le Front national. Pour une part importante, l’électorat du FN est composé d’électeurs déçus de l’opposition. Leur vote n’exprime pas une adhésion profonde à la doctrine et aux idées des dirigeants du Front national, pas plus qu’il n’exprime l’idée que le Front national représente un avenir souhaitable pour notre pays. Ce que ces électeurs ne supportent pas, ce sont ces leçons de morale permanentes données par la gauche et l’extrême-gauche, celles-là mêmes qui, hier, pratiquaient le compagnonnage avec Staline, Mao, et les Khmers rouges ou ne trouvait rien à redire aux relations de François Mitterrand avec l’ancien chef de la police de Vichy. Et ce qu’ils supportent encore moins, c’est que l’opposition donne si souvent le sentiment de se mettre à la remorque de telles campagnes.
Mais vous observez que, dans le même temps au sein de l’opposition, Démocratie libérale est en première ligne dans le combat mené contre les idées dangereuses du Front national. Parce que, pour nous, combattre, débattre, opposer des idées justes aux idées fausses. C’est ainsi que, récemment, si nous avons accepté de débattre de la « préférence nationale », ce n’est pas pour en acclimater l’idée au sein de l’opposition, mais pour la démonter sur le plan philosophique, juridique, économique et la réfuter. Si « préférence nationale » est un sentiment naturel, ce n’est pas une politique, ni une réponse au problème de l’emploi, ni une réponse au problème de régulation de l’immigration.

Le Figaro : Mais pour revenir à Jacques Blanc…

Alain Madelin : L’élection de quelques présidents de région avec les voix du Front national et le charivari politico-médiatique qui s’en est suivi a provoqué un clivage au sein des libéraux, de l’opposition et de l’opinion. Les uns condamnent, les autres applaudissent. Prôner une politique d’exclusion, c’est prendre le risque d’exclure la partie de nos électeurs qui ne comprennent pas cette politique. Donner des signes de compromission vis-à-vis du Front national, c’est prendre le risque de rejeter une autre partie de nos électeurs. Dans la mesure où notre attitude vis-à-vis du Front national reste claire et ferme, nous pensons qu’il est de notre rôle de chercher à réconcilier les uns et les autres. Nous chercherons toujours à unir et non à diviser. À élargir l’opposition et non à la rétrécir. À nous opposer aux socialistes et à l’extrême-gauche plutôt qu’à nous opposer au sein de l’opposition. C’est pourquoi, quand Jacques Blanc nous a demandé de se rattacher à notre groupe parlementaire, nous l’avons accepté.

Le Figaro : Pourquoi ?

Alain Madelin : Si Jacques Blanc avait toujours dit qu’il ne signerait aucun accord ni alliance avec le Front national, il avait toujours dit aussi qu’il ne récuserait aucune voix d’où qu’elle vienne. C’est sur cette position qu’il a fait acte de candidature, a reçu le soutien de l’ensemble des formations politiques de l’opposition, a mené campagne, et que l’ensemble des élus qui figurent sur sa liste s’est engagé. D’ailleurs, les élus du Front national ne participent aujourd’hui en rien à l’exécutif de sa région. Cette situation ne résulte donc pas d’une volonté d’alliance, mais d’un système de scrutin électoral régional pervers que Jacques Blanc avait justement dénoncé et qu’il faudra bien un jour réformer.

Le Figaro : Cependant vos partenaires ont refusé de voir Jacques Blanc participer à l’alliance pour la France.

Alain Madelin : Le rattachement de Jacques Blanc à notre groupe parlementaire relève de notre seule responsabilité, et il était hors de question de le remettre en question. En revanche, si les dirigeants des autres formations politiques membres de l’alliance pour la France ne souhaitent pas que Jacques Blanc participe aux activités de l’alliance, et s’il en est de même pour l’intergroupe parlementaire, nous ne pouvons qu’en prendre acte, car nous entendons tout faire pour préserver et renforcer l’union de l’opposition.

Le Figaro : Et quelle est votre attitude face aux autres présidents de région élus avec les voix du Front national ?

Alain Madelin : Sur les quatre présidents de région élus avec les voix du Front national, deux appartenaient à Démocratie libérale, Jacques Blanc et Charles Millon. Si nous désapprouvons tout ce qui peut donner le sentiment d’une compromission avec le Front national, nous nous sommes refusés aux campagnes d’excommunication et aux procès d’intention. C’est pourquoi nous avons refusé de les exclure. Jacques Blanc ayant demandé son rattachement à notre groupe parlementaire, nous l’avons accepté après en avoir débattu entre nous. Quant à Charles Millon, il poursuit aujourd’hui sa propre démarche politique nationale qui l’a amené à souhaiter siéger parmi les non-inscrits, après son exclusion du groupe UDF.

Le Figaro : Que pensez-vous de l’exemple italien qui voit le leader de l’ancien parti fasciste MSI, Gianfranco Fini, rentrer dans le giron des partis républicains ? Est-il transposable en France ?

Alain Madelin : Beaucoup se posent cette question. Le Front national peut-il sans se renier suivre une telle évolution ? J’en doute. Cela étant, j’ai dit moi-même qu’il fallait tracer autour du Front national le cercle de l’inacceptable, c’est-à-dire refuser clairement la xénophobie, l’antisémitisme et le racisme. Si le Front national demeure dans ce cercle, il s’exclut de lui-même d’une participation normale à la vie politique. S’il devait au contraire se diviser ou se transformer un jour au travers d’une rupture claire, tous les démocrates et les républicains ne pourraient que se réjouir de voir ainsi les thèses les plus malsaines définitivement expulsées de la vie politique française.

Le Figaro : Alain Juppé a été mis en examen pour l’affaire des emplois fictifs à la mairie de Paris. Pensez-vous comme Philippe Séguin qu’il faudrait une loi qui distingue entre les coupables d’enrichissement personnel et les autres ?

Alain Madelin : La mise à disposition de fait d’agents de la fonction publique auprès des partis politiques, des syndicats ou des associations est une pratique ancienne sous tous les gouvernements. Tout le monde sait que les syndicats de l’éducation nationale, pour ne citer qu’eux, bénéficient ainsi de plusieurs centaines de mises à disposition. C’est pourquoi de telles pratiques méritent sûrement d’être distinguées des actes de corruption ou d’enrichissement personnel et, s’il le faut, comme le propose Philippe Séguin, d’être clarifiées et encadrées par la loi.

Le Figaro : Démocratie libérale s’est porté partie civile dans une affaire de prêt au Parti républicain. Les juges soupçonnent « un blanchiment d’argent ». Mis en cause, François Léotard vous accuse d’être à l’origine de ses malheurs judiciaires. Qu’en est-il ?

Alain Madelin : Il n’en est rien car les poursuites judiciaires engagées dans cette affaire sont antérieures et n’ont rien à voir avec notre constitution de partie civile. Celle-ci n’est dirigée contre personne et ne constitue bien évidemment pas un règlement de comptes politiques. Elle s’explique très simplement. Dans le passif de 46 millions de francs laissés par l’ancien Parti républicain à Démocratie libérale figure effectivement le remboursement d’un prêt de 5 millions de francs souscrit en 1996 auprès d’une banque italienne. Une enquête judiciaire engagée en 1996 sur les activités de cette banque a révélé récemment – ce que nous avons appris par la presse – que ce prêt aurait été gagé à sa souscription par une caution de 5 millions de francs en espèces en provenance de fonds spéciaux. N’étant pas concernés par les conditions d’origine de ce prêt, il ne nous appartient pas de porter une quelconque appréciation sur des faits qui, s’ils étaient avérés, sont de nature à soulever la contradiction qui existe entre l’utilisation habituelle des fonds spéciaux du Premier ministre et la loi sur le financement des partis politiques. En revanche, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où nous ne savons plus qui détient cette créance et qui doit être le destinataire de ce remboursement. Ce qui explique que nous nous soyons constitués partie civile au regard de l’obligation de transparence et de sincérité de nos comptes que nous impose la loi sur le financement des partis politiques.

Le Figaro : Démocratie libérale a quitté l’UDF au printemps dernier. Depuis lors, l’UDF tente de se réorganiser. Le salut de l’opposition passe-t-il par une refonte entière de ses structures, qui datent des années 70 ?

Alain Madelin : Il y a dans la vie politique comme ailleurs une rupture de lien de confiance entre le sommet et la base. Je pense qu’une recomposition de la vie politique est nécessaire pour retrouver ce lien de confiance. Et nous avons besoin, au-delà de la relève des structures, d’une relève des idées et d’une relève des hommes. Il faut qu’une nouvelle génération d’hommes et de femmes qui n’ont pas été formés dans le moule de l’État, et n’ont pas grandi dans les idées du dirigisme et de la social-démocratie, s’engage pour assurer le renouveau de l’opposition. C’est pourquoi, lorsqu’au lendemain des élections régionales un certain nombre de responsables de l’UDF ont proclamé la mort de l’UDF et remis en question son pacte fondateur, plutôt que de diluer Démocratie libérale dans un nouveau parti du centre comme cela nous avait été proposé. Nous avons préféré faire du neuf. Plutôt que de reconstituer le vieil antagonisme UDF-RPR avec, comme le proclamaient certains, des perspectives d’affrontements électoraux entre nous, nous avons choisi d’affirmer notre indépendance et de participer à la reconstruction de l’opposition autour de ses trois principaux courants, libéraux, gaullistes et centristes.

Le Figaro : Le libéralisme est-il le seul lien d’une droite d’aujourd’hui ?

Alain Madelin : Je pense que les valeurs de la philosophie libérale à l’origine des droits de l’homme sont plus que jamais actuelles. Ce sont elles qui vont nous permettre de dessiner le XXIe siècle. Si le XXe siècle a été le siècle de la confiance dans l’État poussé jusqu’à l’aveuglement des idéologies totalitaires, communiste et nazie, le XXIe siècle porte en lui la promesse libérale d’un monde qui fait davantage confiance à l’homme, qui le remet au cœur de la société. Le grand choix moderne, c’est le choix libéral. Celui de la liberté et de la responsabilité de la personne et du système politique, juridique, social et économique qui en est l’expression. D’ailleurs une majorité des électeurs de l’opposition, lorsqu’on les interroge, souhaitent une opposition libérale. Et dans une opposition unie, le centre de gravité ne peut aujourd’hui qu’être libéral.

Le Figaro : Si le libéralisme devient le ciment de toute l’opposition, à quoi sert Démocratie libérale ? Pourriez-vous rejoindre le RPR pour former un grand parti de droite ?

Alain Madelin : Le rôle de Démocratie libérale et des libéraux est de continuer à faire avancer les idées libérales, car la tâche n’est pas finie. Même s’il est vrai que j’observe, notamment au RPR ou dans les récentes propositions d’Édouard Balladur, une convergence réelle. Pourquoi ne pas poser la question autrement : quand le RPR rejoindra-t-il Démocratie libérale pour former un grand parti libéral ?

Le Figaro : Diriez-vous, comme on l’entend ici ou là, que Lionel Jospin fait du Juppé avec l’habilité en plus ?

Alain Madelin : Non. Jospin me fait plutôt penser à Rocard, c’est-à-dire à un Premier ministre qui, comme Rocard, hérite d’une bonne situation économique, bénéficie d’une forte cote de popularité et dont les médias vantent l’habilité politique. Et qui, comme Rocard le fit, se contente de gérer le présent, sans préparer l’avenir.

Le Figaro : Comment la droite pourrait-elle proposer une offre réellement alternative à la politique conduite par le gouvernement Jospin ? Et sur quels axes essentiels ?

Alain Madelin : Dans le passé, l’opposition a longtemps fait l’erreur de ne pas faire le choix franc d’une politique libérale. Et si l’on a essayé toutes les politiques possibles, la seule politique que l’on n’ait pas vraiment engagée dans ce pays, c’est une politique libérale. C’est la seule vraie politique alternative à la politique du nouveau socialisme d’aujourd’hui. Parce qu’il ne reste rien du socialisme que nous combattions dans les années 80. Il a été enterré avec la chute du mur de Berlin et Tony Blair. Qui fait encore aujourd’hui l’éloge de la dépense publique, des nationalisations, du contrôle des prix, de la monnaie, de la télévision ou de la radio ? Mais si les socialistes ont changé, ils continuent de prolonger la pensée dominante du XXe siècle, à savoir une confiance exagérée dans l’État et dans l’action collective. Or, dans le nouveau monde qui vient, ce qui va compter, c’est la confiance en l’initiative, la liberté et la responsabilité individuelle. Dans l’opposition, Démocratie libérale a été la première formation politique à exprimer un projet. Avec ce projet, nous voulons dessiner une société dans laquelle chacun se sentira plus libre, plus responsable, plus respecté. Une société fondée sur la récompense du mérite, du travail, de l’initiative et de l’effort. Une société qui donne à chacun toute sa place et toute sa chance, et qui favorise la promotion sociale des plus modestes. Nous avons fait 40 propositions autour de 10 choix forts pour, par exemple, redistribuer les pouvoirs, alléger et réformer l’État, libérer le travail, encourager l’activité plutôt que l’assistance, favoriser les familles et les associations… C’est pour discuter de ces choix et de ces propositions que nous organisons, à Paris le 17 octobre prochain, une grande convention libérale dans l’esprit d’ouverture et de rassemblement qui est le nôtre. Et ces débats, nous les prolongerons bien sûr tout au long de l’année qui vient dans les forums que nous allons organiser avec l’alliance pour la France.

Émission « Polémiques » du 6 septembre 1998 diffusée par France 2

Michèle Cotta : Bonjour. C’est la rentrée et revoilà « Polémiques ». Boris Eltsine épuisé, au bout du rouleau, mais encore au pouvoir. Une crise monétaire, financière, politique en Russie. Le président russe n’arrive pas à redresser la barre et le Premier ministre qu’il a choisi ne parvient même pas à être investi par la Douma. Au moment où la croissance française est annoncée pour 3 % autour de 1999, à quelques mois de la mise en place de l’euro, y a-t-il ou non risque de contagion et jusqu’où ? Nous en parlerons dans la deuxième partie de cette émission.
Tout de suite, notre invité de la semaine, Alain Madelin, président de Démocratie libérale que nous allons interroger avec Paul Guilbert du « Figaro ».
Alain Madelin, un mot avant que nous vous interrogions sur la droite, sur l’accident qui a frappé cette semaine le ministre de l’intérieur du gouvernement Jospin, Jean-Pierre Chevènement, toujours dans le coma à l’heure où nous parlons. Tout vous sépare politiquement de lui, mais peut-être que la politique n’est pas tout ?

Alain Madelin (président de Démocratie libérale) : Écoutez, Jean-Pierre Chevènement est un homme de conviction. C’est une figure importante de la vie politique française. C’est un accident absolument tragique. Je souhaite qu’il retrouve sa place dans la vie politique.

Michèle Cotta : Alors, on peut dire que vous avez fait parler de vous pendant l’été. Pas un jour sans que la presse n’ait évoqué vos prises de position. Alors, depuis le 16 mai dernier donc vous avez quitté donc l’UDF, mais vous avez participé avec Philippe Séguin et Nicolas Sarkozy pour le RPR, avec François Léotard et François Bayrou pour l’UDF à la fondation de l’alliance. Alors, on parle beaucoup de clarification notamment dans vos rapports avec le Front national. Au mois d’août, vous avez accepté dans vos rangs à Démocratie libérale le président du conseil régional Languedoc-Roussillon, Jacques Blanc. Et puis, ce même Jacques Blanc a été exclu des rangs de l’alliance. Alors, on parle de clarification, mais permettez-moi de vous dire qu’elle n’est pas évidente !

Alain Madelin : Eh bien, écoutez, je vais essayer de m’y employer. D’abord quand même, une remarque : le piège qu’avait tendu François Mitterrand à l’opposition, il y a longtemps, continue à fonctionner. Pendant que l’on parle du Front national, on ne parle pas du problème de l’avenir des Français, des inquiétudes qu’ils ont pour leurs enfants ou leurs petits-enfants. On s’oppose entre nous au lieu de s’opposer aux socialistes. Bien, mais enfin, c’est la loi du genre, il faut clarifier, allons-y !

Paul Guilbert (Le Figaro) : Vous pourriez peut-être éviter d’en parler du Front national, vous-même !

Alain Madelin : Mais écoutez, je m’efforce d’éviter d’en parler d’autant que je pense que notre attitude est claire. Alors, s’agissant du rattachement de Jacques Blanc à notre groupe, je vais d’abord vous dire ce que ce n’est pas… ce n’est en aucun cas un quelconque signe de connivence avec le Front national dont je souhaite voir réduire le poids politique et réduire l’influence de ses idées néfastes. Les libéraux combattent le Front national ; le Front national combat très fort aussi les libéraux. Pourquoi ? C’est normal d’ailleurs parce que nous, les libéraux, nous sommes les héritiers de la philosophie des droits de l’homme, c’est-à-dire que nous pensons que chaque homme est libre, responsable et que cette responsabilité fait l’égale dignité de tous les êtres humains. Ce qui veut dire que tous les propos sur l’inégalité des hommes, le mépris des droits de l’homme ou l’inégalité des races, nous les rejetons. Les libéraux au XXe siècle ont combattu avec une égale détermination les deux totalitarismes de notre siècle, le totalitarisme communiste et le totalitarisme nazi. Le programme du Front national est un programme antilibéral. Je ne souhaite aucune alliance aujourd’hui ou demain avec le Front national parce que je pense que ce serait une faute, une faute politique et morale. Oh, je sais bien qu’il y a des tas de gens qui me disent autour de moi d’ailleurs, qui me disent, mais, et Mitterrand, lui, il n’a pas eu les mêmes scrupules. Lui, il a su s’allier avec le Parti communiste pour mieux les réduire !

Paul Guilbert : Oui, mais alors quel…

Alain Madelin : Je termine, Paul Guilbert, en disant que justement moi j’ai combattu François Mitterrand parce que je trouvais cette alliance immorale. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas envie de pouvoir dire qu’en politique la fin justifie les moyens. Non, en politique la fin ne justifie pas les moyens ; au surplus, j’ajoute qu’une telle alliance ce serait sans doute une faute de calcul électoral puisque ce que l’on pourrait gagner d’un côté, on le perdrait de l’autre. Je n’ai pas l’obsession de l’électorat du Front national. Je m’intéresse aussi aux électeurs abstentionnistes ou aux électeurs qui ont voté à gauche. Bref, je veux élargir l’opposition et non la régresser.

Paul Guilbert : Mais quel avantage alors d’avoir intégré Jacques Blanc ? Qu’est-ce que vous en tirer comme intérêt politique ?

Alain Madelin : Alors voilà…

Michèle Cotta : Et est-ce que vous allez en réintégrer d’autres ? Jean-Pierre Soisson…

Alain Madelin : Je vais vous répondre. D’abord, j’entends combattre le Front national à notre façon. Et je suis persuadé…

Michèle Cotta : Pas d’ostracisme, vous avez dit…

Alain Madelin : Oui, sans ostracisme…

Michèle Cotta : Oui mais alors, qu’est-ce que cela veut dire « sans ostracisme » et sans concession en quelque sorte, c’est ce que vous dites… ?

Alain Madelin : Et sans concession… eh bien, tenez, je vais vous prendre un exemple : il y a quelques mois ou quelques semaines, on a parlé, lancé un débat sur la préférence nationale. Certains hésitaient. Est-ce que c’est une bonne idée ? Une mauvaise idée ? Nous, on a dit « OK » pour le débat. Dans une démocratie, le combat c’est le débat…, mais…

Michèle Cotta : Mais sur le terrain choisi du Front national et choisi par le Front national !

Alain Madelin : Reconnaissez que sur ce point, quels sont ceux qui ont fait un argumentaire bien clair pour expliquer pourquoi cette idée, séduisante d’ailleurs, de la préférence nationale devait être combattue ? Qui a été à l’avant-garde de ce combat ? Démocratie libérale avec mes amis. Donc, nous avons…

Paul Guilbert : Oui mais c’est un départ. Mais cela n’implique pas de ramasser des membres ou de réintégrer, par exemple, Jacques Blanc. Encore une fois, je ne comprends pas la relation entre les deux.

Alain Madelin : Je vous réponds, au moment de l’élection des quatre présidents de région, avec les voix du Front national, deux appartiennent à ma formation, Jacques Blanc et Charles Millon. Est-ce qu’ils ont voulu faire une alliance ? Non. Ils ont profité des voix du Front national pour se faire élire.

Michèle Cotta : C’est au moins pratiquement une alliance.

Alain Madelin : Non, ce n’est pas pratiquement une alliance, non, non, non…

Michèle Cotta : Enfin, c’est pratiquement un vote commun.

Alain Madelin : Une alliance c’est gouverner en commun ; une alliance c’est un programme commun ; une alliance c’est partager un exécutif ce qui n’est en aucun cas la situation de Jacques Blanc. Il ne faut pas être hypocrite dans cette affaire, Michèle Cotta. Vous savez très bien que Jacques Blanc avait toujours dit qu’il accepterait les voix d’où qu’elles viennent, qu’il a composé sa liste sur cet engagement et qu’il a reçu…

Michèle Cotta : Ce n’est pas le cas de Millon, par exemple.

Alain Madelin : ... Qu’il a reçu le soutien des leaders de l’opposition qui sont allés sur place le soutenir sur cet engagement. Donc il faut… assez d’hypocrisie. Je pense qu’aujourd’hui, avec le temps, on s’aperçoit avec le temps que Jacques Blanc ne fait pas d’alliance avec le Front national. Il bénéficie, il a bénéficié des voix du Front national. Je l’ai regretté parce que je pense que c’est une erreur. Je continue à dire cela, mais cela ne mérite pas le bannissement à vie de la politique. Alors, Paul Guilbert, je vais vous expliquer quand même pourquoi sur le fond. Parce qu’autour de moi ou de vous, peut-être, vous avez des gens qui disent « Vive Blanc ! ». Et puis, il y en a d’autres qui disent « c’est horrible ce qu’il a fait ! ». Et puis, les deux sont des gens bien. Alors moi, ce que je voudrais essayer de faire, ce n’est pas de faire un mur à l’intérieur de l’opposition ; c’est essayer de montrer, et c’est ce que l’on va essayer de faire, je crois qu’on y arrive assez bien aujourd’hui, que l’on peut réconcilier les uns et les autres et ce que ne supportent pas un certain nombre de…

Paul Guilbert : Pardon, pardon, excusez-moi ! La réintégration de Jacques Blanc est un signe de division pour l’instant beaucoup plus que de rassemblement. Je parle de l’opposition et de la droite. On ne peut pas dire que ce soit réussi. On a parlé que de cela.

Alain Madelin : Pardonnez-moi, je ne pense pas du tout comme vous. Je pense qu’il y a beaucoup d’électeurs de l’opposition qui se sont reconnus dans ce que… à tort d’ailleurs, dans ce que faisait Jacques Blanc ou Charles Millon. Et le fait d’aller les exclure, de les mettre de l’autre côté du mur, alors ça, c’est la recette formidable de la machine à perdre.

Paul Guilbert : Mais pas besoin de l’exclure, vous pouviez simplement le prier de ne pas entrer dans votre groupe.

Alain Madelin : Ils se reconnaissent… eh bien, si vous excluez Monsieur Jacques Blanc durablement, si vous excluez Monsieur Jacques Blanc, eh bien, je vous dis qu’il y a des gens qui se sentent exclus et je vais vous expliquer pourquoi. Parce qu’une partie importante de ces électeurs en ont profondément assez que l’opposition donne le sentiment de se mettre à la… remorque des leçons de morale de la gauche et de l’extrême gauche, données par les anciens admirateurs de Staline, les anciens compagnons de route de Pol Pot ou de Mao Zedong, ceux qui ne trouvaient rigoureusement rien à dire au fait que Monsieur François Mitterrand fréquente le chef de la police de Vichy. Eh bien, on en a assez de ces leçons de morale-là !

Michèle Cotta : Un amalgame un peu difficile quand même, un amalgame historique et contestable.

Alain Madelin : Écoutez, c’est ressenti comme cela et moi-même, je le ressens de cette façon-là. Donc, j’entends combattre le Front national à ma façon parce que ces leçons de morale, je ne suis pas dupe, je sais très bien qu’elles correspondent à l’intérêt électoral du Parti socialiste. Donc, c’est avec sérénité, fermeté, convaincu que la modération l’emportera sur tous ceux qui rêvent d’une Saint-Barthélemy à l’intérieur de l’opposition que nous entendons combattre le Front national en étant nous-mêmes.

Michèle Cotta : Et lorsque Gilles de Robien ou François Bayrou sous d’autres formes dit, comme il l’a dit hier que : « on ne peut pas faire à la fois risette au Front national et en même temps faire partie d’une opposition républicaine. » Qu’est-ce que vous lui répondez, à quelqu’un qui a été votre compagnon de route jusqu’à la mi-août ?

Alain Madelin : De qui vous parlez ?

Michèle Cotta : De Gilles de Robien.

Alain Madelin : Ah bon pardon !

Michèle Cotta : Pourquoi, vous l’avez déjà oublié ? Il est déjà sorti de votre univers ?

Alain Madelin : Non parce que… bon, je ne veux pas polémiquer, j’aimerais bien qu’on mette plus d’énergie à combattre l’opposition… à combattre les socialistes qu’à combattre à l’intérieur de l’opposition. Entre nous, ce n’est pas tout à fait vrai d’ailleurs parce que vous savez très bien que Monsieur Gilles de Robien était à l’UDF, avait même été candidat à la présidence du groupe parlementaire de l’UDF. Il ne nous avait pas suivis à Démocratie libérale et c’est une vraie fausse démission médiatique. Bon, allez, on ferme la parenthèse sur le fond parce que c’est plus intéressant…

Michèle Cotta : Sur le fond… oui…

Alain Madelin : Sur le fond. Je crois que l’on se trompe à mon avis en faisant de cette affaire le fil à découper de l’opposition et en plus, on est condamné à beaucoup d’hypocrisie parce que l’on va vous dire, Blanc, allez, on exclut Blanc, on exclut Millon ! Et alors et tous ceux qui soutiennent Blanc et Millon, qui sont encore à l’intérieur de l’UDF…

Paul Guilbert : Mais pardon Alain Madelin, il ne s’agissait pas de dire « on exclut Blanc » ! C’est vous qui dites : « on intègre Blanc ». Mais Blanc, il était… c’était un électron libre, il est assez grand garçon pour être député non inscrit à l’Assemblée.

Alain Madelin : Paul Guilbert ! Paul Guilbert, Paul Guilbert… il était où Blanc ?

Paul Guilbert : Il était député autrefois…

Alain Madelin : Oui mais à quel groupe ?

Paul Guilbert : Oui, dans un groupe qui était antérieur à la fondation du vôtre… il était au groupe UDF général…

Alain Madelin : Il était au groupe UDF, voilà.

Paul Guilbert : Votre parti n’était pas créé.

Alain Madelin : Donc personne ne trouvait rien à dire au fait qu’il soit au groupe UDF. On trouve beaucoup de choses à dire au fait qu’il soit avec nous… je dis ceci…

Paul Guilbert : Attendez, c’était avant, non je vous en prie !

Alain Madelin : Je dis que ceci est beaucoup d’hypocrisie d’autant que… eh bien, à l’intérieur de l’UDF, il y a des amis de Charles Millon. Et puis, il y en a d’autres partout… donc…

Michèle Cotta : Justement, c’est un concurrent à vous…

Alain Madelin : Arrêtez cette hypocrisie. Moi, je ne veux pas… je comprends encore une fois ceux qui disent : « je ne veux pas de signe de compromission avec le Front national », je les comprends et même j’ai tendance à leur donner raison. Mais je comprends aussi ceux de nos électeurs qui disent : « je ne veux pas que l’on se mette à la remorque de la gauche et de l’extrême-gauche et que l’on perde systématiquement pour faire plaisir à leurs intérêts électoraux. »

Paul Guilbert : Alors, Millon et Soisson, s’ils demandent leur intégration dans votre groupe, est-ce que vous acceptez ? Ou même… votre parti ?

Alain Madelin : Écoutez, le problème est réglé pour Charles Millon.

Paul Guilbert : Vous avez peur de Millon ?

Michèle Cotta : C’est un concurrent pour vous ?

Alain Madelin : Non, non, pas du tout, non, non…

Paul Guilbert : Vous n’avez pas peur de lui ?

Alain Madelin : D’ailleurs, je ne l’ai pas exclu. Il était membre de Démocratie libérale, je ne l’ai pas exclu. Et je ne le ferai pas, que les choses soient claires. Mais Charles Millon, je ne suis pas d’accord avec ce qu’il a fait parce que ce qu’il a fait, il n’avait pas prévenu ses électeurs. Il a divisé ses électeurs et il a divisé sa majorité. Et puis, il n’y en avait pas besoin, entre nous, pour garder la région Rhône-Alpes qui pouvait être gardée autrement sans les voix du Front national. Bon, Charles Millon aujourd’hui mène une opération politique nationale. Je la crois ambiguë parce que derrière cette opération politique, il y a beaucoup de gens qui le rejoignent en pensant que c’est le premier stade d’alliance avec le Front national. Pour ma part, je refuse. Les choses sont bien claires. Cela étant, j’ai refusé de participer à ces procès d’excommunication tout à fait scandaleux « Millon = Papon ». Enfin, c’est une honte de dire cela. C’est une honte !

Paul Guilbert : Et Jean-Pierre Soisson qui a été autrefois…

Alain Madelin : Et Jean-Pierre Soisson qui a été autrefois ?

Paul Guilbert : … Lorsqu’il demande votre… qui a été un des fondateurs du Parti républicain ? Pourquoi est-ce que… Vous le réintégrez ou pas ? S’il le demande…

Alain Madelin : Alors, soyons complets…

Paul Guilbert : Non, mais « oui » ou « non » !

Alain Madelin : Soyons complets, Paul Guilbert. Jean-Pierre Soisson qui a été autrefois ministre d’un gouvernement socialiste, il a été proche de François Mitterrand qui lui a conseillé de prendre la région Bourgogne et de la garder avec les voix du Front national.

Michèle Cotta : Alors, c’est une raison de plus pour le garder, ça ?

Alain Madelin : Une fois que l’on a dit cela, les choses sont un petit peu plus claires. Non, la question de l’adhésion de Charles Millon… de l’adhésion de Jean-Pierre Soisson à notre groupe ne s’est pas posée.

Michèle Cotta : Alors, le FN, le Front national est en crise entre vraisemblablement… tenant du magistère de Jean-Marie Le Pen et puis de Bruno Mégret. Est-ce que Bruno Mégret et Jean-Marie Le Pen, pour vous, c’est bonnet blanc ou blanc bonnet ?

Alain Madelin : Écoutez, y a-t-il une différence de ligne politique ?

Michèle Cotta : Mais est-ce qu’à l’occasion d’une éventuelle montée de Bruno Mégret, vous pensez que…

Alain Madelin : Non, non, non…

Michèle Cotta : Non, cela ne change rien ?

Alain Madelin : Non, non…

Paul Guilbert : L’un est aussi infranchissable que l’autre.

Alain Madelin : … Ce n’est pas un problème de personne. C’est le problème d’une ligne politique qui n’est pas la nôtre et je vous ai d’ailleurs dit à un moment donné que je crois que ce que devraient faire les hommes politiques et les intellectuels d’ailleurs, c’est tracer autour du Front national le cercle de l’inacceptable, bien dire ce que nous refusons et ce que nous trouvons d’anormal dans leurs propos, c’est-à-dire le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie, etc. Où ils se maintiennent dans ce cercle, eh bien, dans ce cas-là, ils comprendront qu’ils s’excluent eux-mêmes de la vie politique ; ou ils se divisent, ils changent, mais alors ils ne sont plus le Front national et je crois que ce serait une bonne chose qu’un jour cela puisse se faire parce que cela montrerait la fin d’un certain nombre d’idées néfastes dans la vie politique française.

Michèle Cotta : Alors, on reste dans l’alliance, mais…

Alain Madelin : Mais attendez, la question ne se pose pas aujourd’hui, hein.

Michèle Cotta : On reste dans l’alliance, mais sous un angle particulier. Vous vous êtes porté partie civile dans une affaire de prêt du Parti républicain contre François Léotard. Alors, est-ce que vous avez conscience d’avoir mis quand même gravement François Léotard en cause ? Ou est-ce que ce n’est pas pour cela que vous avez agi ? Et vous étiez vice-président du Parti républicain. Est-ce que cette affaire de prêts vous était complètement inconnue ?

Alain Madelin : Oui, attendez, il faut que les choses soient bien claires. Avec Démocratie libérale, nous avons voulu prendre en 1997 un nouveau départ. C’était l’héritage du Parti républicain, mais c’était plus que cela. C’était beaucoup de gens qui nous avaient quittés. On a voulu faire une grande maison des libéraux. Donc, il y a beaucoup de gens qui sont revenus à l’intérieur et qui ont fondé avec nous Démocratie libérale. Nouveau départ dans tous les domaines ainsi que, par exemple, c’est de confier… c’est un symbole d’ailleurs, la trésorerie que ce mouvement à l’ancien juge Thierry Jean-Pierre. Volonté de totale transparence, mais nous sommes l’héritage aussi juridique du Parti républicain, l’héritage financier du Parti républicain et dans les dettes que nous avons à payer, il y a un prêt de 5 millions de francs de l’ex-Parti républicain dont je ne connais rien…

Michèle Cotta : Que vous ignoriez totalement ?

Alain Madelin : Ah totalement et qui a été fait à une période, vous le savez, où j’étais bien loin du Parti républicain. Donc, nous avons retrouvé ce prêt que nous remboursons tout à fait normalement. Là-dessus, la justice qui enquêtait sur une banque italienne a trouvé… – depuis longtemps, depuis des années, cela n’a rien à voir avec nous –, qui enquêtait sur une banque italienne a trouvé des éléments disant que ce prêt aurait été gagé par des fonds secrets. Dont acte. Moi, je n’y peux rien, je n’en sais rien. Ce n’est pas notre préoccupation. Ceci d’ailleurs au passage illustre tout de même une contradiction entre la loi sur le financement des partis politiques qui est bien claire et puis la loi qui, chaque année, vote des fonds spéciaux… Il y a quand même une collusion entre ces deux lois. Donc, nous n’en savons rien. À la suite de cela, nous découvrons un certain nombre de « micmacs » dans le transfert de ce prêt avec cette banque italienne, etc. Ce qui fait qu’aujourd’hui, je suis dans la situation où je ne sais plus à qui rembourser ce prêt. Je ne sais plus où vont les intérêts. Donc il était parfaitement normal…

Michèle Cotta : François Léotard l’a mal pris quand même apparemment.

Alain Madelin : Il était parfaitement normal que nous souhaitions être partie civile, c’est-à-dire que… partie au dossier, c’est une exigence de transparence, ne serait-ce que même vis-à-vis de la commission des comptes des partis politiques. Donc, vous voyez, une clarté de comptes, il n’y a absolument aucune volonté de règlement de compte…

Michèle Cotta : Est-ce que c’est comme cela que le prend François Léotard franchement ?

Alain Madelin : S’il le prenait autrement, il se tromperait.

Michèle Cotta : J’espère qu’il nous écoute.

Alain Madelin : Il n’y a aucune volonté de mettre qui que ce soit en cause dans cette affaire. Voilà. Les faits parlent d’eux-mêmes.

Paul Guilbert : Vous venez de parler du financement des partis politiques. D’un mot, la mise en examen d’Alain Juppé vous fait redouter la toute-puissance du gouvernement des juges ?

Alain Madelin : Non, moi, je suis plutôt un libéral, donc partisan d’un pouvoir judiciaire indépendant. L’indépendance va avec la responsabilité. Là, en l’occurrence, sur Alain Juppé, c’est... ce que dit Philippe Séguin et il a raison, ce n’est pas facile à expliquer, mais…

Paul Guilbert : Il faudrait faire refaire une loi ? Pour la période transitoire…

Alain Madelin : Non, vous avez une pratique de mise à disposition de fonctionnaires vis-à-vis des partis politiques, vis-à-vis des syndicats – alors les syndicats dans l’éducation nationale, il y en a des milliers ! – depuis longtemps. Ce n’est pas un enrichissement personnel, ce n’est pas de la corruption et donc cette pratique mériterait d’être éclairée et éventuellement d’être encadrée par la loi.

Michèle Cotta : Nous allons vite peut-être pour les dernières questions. Édouard Balladur vient de rendre publiques ses propositions, il en parlera ce soir sur une autre chaîne de télévision. Alors, parmi ces propositions, l’impôt négatif, la baisse des charges sur les bas salaires, le régime présidentiel… au fond, vous êtes en gros d’accord avec Édouard Balladur ?

Alain Madelin : Je me réjouis de l’évolution libérale de l’ensemble de l’opposition et des propositions d’Édouard Balladur.

Paul Guilbert : Tout le monde est libéral !

Alain Madelin : Eh bien, oui, eh bien, écoutez, reconnaissez que…

Paul Guilbert : Donc, il n’y a plus besoin d’un parti libéral !

Alain Madelin : … Depuis 20 ans, les idées qui progressent et qui marquent des points, ce sont les idées libérales. Et si cela permet une convergence demain pour une opposition unie, libérale, c’est notre vœu. Vous savez, nous, nous avons fait un choix lorsqu’on a parlé de recomposer l’opposition. Nous avons refusé de reconstituer le vieil antagonisme RPR/UDF d’il y a 20 ans. On s’est dit on va reconstruire l’opposition sur la base des trois courants : le courant libéral, le courant centriste, le courant gaulliste sur des bases saines avec un objectif clair, il faut bien… C’est comme cela que vous nous comprendrez dans les années qui viennent. Nous voulons une opposition unie. Nous voulons une opposition renouvelée. Nous voulons une opposition qui s’oppose. Nous voulons une opposition profondément libérale avec un projet. Donc, je me réjouis de l’initiative d’Édouard Balladur surtout que, enfin, on puisse parler des questions de fond. Alors moi, je vous ai apporté mon petit programme là. « Dix choix forts pour la France ». C’est ce que nous avons fait il y a quelques mois, disponible 113, rue de l’Université à Démocratie libérale. C’est un projet sur dix choix… Vous retrouverez d’ailleurs beaucoup de propositions que fait Édouard Balladur et je crois que c’est ça, c’est ça le bon visage de l’opposition, l’opposition qui travaille plutôt que l’opposition qui se chamaille !

Paul Guilbert : Puisque l’opposition a un si bon visage, est-ce que vous souhaitez que le président de la République actuel soit à nouveau candidat à la présidence de la République ? Ou sinon alors pourquoi ne pas le dire de votre part ou alors envoyez-vous un autre ?

Alain Madelin : Écoutez, on n’y est pas, alors, quand on a commencé…

Paul Guilbert : … Ça introduit des divisions ça…

Alain Madelin : Attendez, quand on a commencé à mettre la pagaille dans l’opposition avec la question du Front national, il reste si cela ne marche pas une deuxième solution, c’est de parler des présidentielles. Moi, comme vous le savez…

Michèle Cotta : Il y a un président quand même !

Alain Madelin : … J’ai beaucoup d’amitié pour le président de la République. Je vais vous faire un souhait immédiat, celui-là beaucoup plus opérationnel. Nous voyons, nous, les responsables de l’opposition, régulièrement le président de la République et je pense avoir de bons contacts avec lui. Je souhaiterais que les responsables de l’opposition puissent se rencontrer ensemble, régulièrement avec le président de la République.

Paul Guilbert : Dans son bureau.

Alain Madelin : Dans son bureau oui.

Michèle Cotta : Alors, deuxième partie de cette émission. J’espère qu’il vous écoutera.

Ouest-France, mardi 22 septembre 1998

Ouest-France : L’« Alliance pour la France », lancée au printemps dernier, n’est pour l’instant qu’un joli mot : n’est-ce pas une désillusion de plus pour l’électorat de l’opposition ?

Alain Madelin : S’il est vrai que les premiers pas ont été difficiles, aujourd’hui la fin de la crise de l’UDF et l’élection de François Bayrou à sa présidence vont permettre de mettre en place les structures de l’alliance et d’engager un programme d’action. C’est en tout cas la volonté de Démocratie libérale que de jouer à fond l’union de l’opposition. D’autant qu’au sein de cette opposition, les libéraux constituent le courant moteur.

Ouest-France : Qu’est-ce qui vous fait croire que l’étiquette « libérale » est populaire ?

Alain Madelin : Les idées qui progressent, en France comme dans le monde, depuis vingt ans, ce sont les idées libérales et non les idées socialistes. Je suis convaincu que l’attente d’une très grande majorité de Français correspond à ce que proposent les libéraux. À savoir, par exemple, donner davantage d’espaces de liberté, d’initiative et de créativité pour inventer des métiers, des emplois et des services nouveaux ; avoir un État moins pesant et moins coûteux qui assure la vraie égalité de tous devant la loi ; mettre en place des dispositifs qui favorisent la reprise d’activité plutôt que l’assistance, etc.

Ouest-France : Il n’empêche que, pour le Français de base, le libéralisme se confond avec la possibilité pour le fort d’écraser le faible…

Alain Madelin : C’est ce que les adversaires des libéraux veulent faire croire. Alors que le libéralisme est tout le contraire. C’est la société actuelle qui écrase le faible, crée le chômage, la pauvreté et l’exclusion. Depuis des années, je ne cesse de dénoncer les rigidités qui, chez nous, bloquent l’ascenseur social, et une économie étatisée où, trop souvent, l’enrichissement n’est pas la récompense du travail, du mérite et de l’effort. Le remède se trouve du côté des solutions libérales. Un vrai système libéral sait utiliser le talent et l’énergie des plus dynamiques pour le mettre au service du plus grand nombre.

Ouest-France : Comment Démocratie libérale peut échapper à l’ambiguïté dès lors qu’elle accepte, dans son groupe parlementaire, un homme – Jacques Blanc – qui, depuis des années, dirige ouvertement sa région avec le Front national ?

Alain Madelin : Le Front national ne participe en rien à la gestion de cette région. Assez d’hypocrisie ! Jacques Blanc avait toujours dit qu’il accepterait les voix d’où qu’elles viennent. Il n’a pas trompé ses électeurs, ni les partis de l’opposition qui lui ont donné leur investiture en toute connaissance de cause. À Démocratie libérale, les choses sont claires : nous refusons toute alliance avec le Front national. Sur le fond, tout oppose les valeurs des libéraux, issues des droits de l’homme, aux valeurs du FN. Son programme et sa doctrine sont pour l’essentiel antilibéraux : ils reposent sur le refus de l’autre, de l’ouverture au monde, du libre-échange. Au surplus, faire alliance avec le FN est une erreur de calcul : les voix que l’on prétendrait gagner d’un côté, on les perdrait de l’autre. Mais si nous combattons le Front national, nous entendons le faire à notre façon, sans ostracisme et sans nous mettre à la remorque des campagnes orchestrées par la gauche et l’extrême-gauche.

Ouest-France : Que voulez-vous faire ?

Alain Madelin : Une fracture a été ouverte dans l’opinion et l’électorat de l’opposition par les élections régionales. Dès lors qu’il n’y a ni connivence sur les idées, ni volonté d’alliance, je veux essayer de réconcilier les uns et les autres, et ne pas rejeter certains de nos électeurs du côté du FN. Il faut aussi comprendre l’exaspération d’une grande partie de nos électeurs qui refusent de voir les anciens admirateurs de Staline, Mao ou Pol Pot, ceux qui ne trouvaient rien à redire aux relations de Mitterrand avec le chef de la police de Vichy, venir donner des leçons de morale. Surtout quand ces leçons riment si bien avec leur intérêt électoral.

Ouest-France : Les « convergences fortes » entre DL et le RPR vous conduiront-elles, à moyen terme, jusqu’à l’union ?

Alain Madelin : Nous sommes déjà unis au sein de l’alliance pour la France. Mais il n’est pas exclu d’aller plus loin dans un rapprochement, car j’observe avec intérêt l’évolution du RPR vers les idées et les propositions qui sont les nôtres.

Ouest-France : Sur les valeurs libérales qu’est-ce qui distingue DL de l’UDF, dont vous vous êtes séparé ?

Alain Madelin : Ce sont les dirigeants de l’UDF qui séparent des libéraux en reprenant mot pour mot les critiques de M. Jospin tendant à réduire le libéralisme à des recettes économiques. Le libéralisme est tout autre chose : il s’agit d’un ensemble de valeurs soutenues par un État de droit. Pour les libéraux – et comme l’enseigne Jean-Paul II – l’efficacité économique et sociale ne peut être obtenue qu’à partir d’un ensemble de valeurs justes inhérentes à la nature de l’homme.

Ouest-France : Sur quelle Europe, non minimale, libéraux, gaullistes, démocrates-chrétiens, radicaux, peuvent-ils se mettre d’accord ?

Alain Madelin : Nous avons, nous les libéraux, une vision moderne de l’Europe qui dépasse les querelles entre ceux qui voudraient une sorte d’États-Unis européens et ceux qui voudraient préserver la souveraineté nationale. Comment faire coexister pacifiquement, autour d’un projet commun, des peuples différents ? C’est à cette question-là que nous avons, aujourd’hui, des réponses à apporter.