Interviews de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, dans "Le Parisien" et à France-Inter le 13 octobre 1989, sur le malaise dans les professions de santé.

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Média : Le Parisien - France Inter

Texte intégral

13 octobre 1989
Le Parisien

Évin : pas de traitement de faveur pour les infirmières

Pas question pour le ministre de la Santé d'accorder une prime aux blouses blanches, même s'il reconnait que leurs conditions de vie sont difficiles.

Q. : La manifestation d'hier est-elle, à vos yeux, un succès ?

R. : Le mouvement est bien loin d'être comparable à celui de l'année dernière. Je pense que les infirmières ont pris-conscience que, dans le domaine des rémunérations, nous avons avancé par rapport à 1988.

Q. : Et pourtant, elles réclament toujours 2 000 F supplémentaires…

R. : Je suis convaincu qu'il s'agit plus d'un vrai malaise que d'une simple revendication salariale, sur laquelle il est d'ailleurs difficile de discuter rationnellement. Mais le vrai problème n'est pas là. Il est dans le recrutement, car une augmentation de salaire ne suffirait pas à pousser des infirmières vers l'hôpital public. L'AP de Paris a effectivement de nombreux postes non pourvus. La solution réside avant tout dans l'amélioration de leurs conditions de vie J'ai d'ailleurs demandé aux responsables de l'AP de trouver des solutions et de faire des propositions en ce sens.

Une manif à petite dose. La manifestation d'hier s'est déroulée sans incidents. Ce n'était pas l'immense cortège de l'an passé. Seulement cinq mille infirmières (contre 80 000 en 1988) ont défilé dans Paris en scandant notamment "Danger ! l'hôpital est déserté !" et en réclamant une revalorisation de leur carrière et une augmentation des effectifs et des salaires.

Des médecins et des pharmaciens avaient tenu à leur apporter leur soutien. Le mouvement de protestation reprendra samedi 21 octobre : ce jour-là, c'est l'ensemble des personnels de santé qui entend exprimer son malaise.

Q. : Pas d'argent supplémentaire donc ?

R. : Il est impossible de rouvrir la discussion sur ce sujet dans le cadre de la fonction publique hospitalière. En revanche, priorité sera donnée aux agents hospitaliers qui n'ont pas encore bénéficié d'une revalorisation, notamment dans les filières techniques, administratives et ouvrières. Quant aux infirmières, la discussion que Michel Durafour va prochainement ouvrir à propos de la catégorie B les concernera bien évidemment. Mais elles doivent savoir que, comme l'année dernière, elles sont et elles seront toujours reçues au ministère quand elles le demandent.


13 octobre 1989
France Inter

Q. : Alors les infirmières sont à nouveau dans la rue. Est-ce qu'au fond ça ne veut pas dire que la méthode Rocard consiste plus à désamorcer les conflits qu'à régler les problèmes au fond ?

R. : Je comprends que pour choquer peut-être l'auditeur et attirer son attention, vous soyez obligés de faire gros, mais enfin quand même ! Je suis un ministre heureux et tout ce que vous venez de dire, ne correspond pas du tout à la réalité. Le problème des infirmières et des hôpitaux, je vous dis que si vous regardez ce qui se passe dans tous les pays industrialisés qui ont un système de santé comparable au nôtre, il y a des tensions dans les établissements hospitaliers qui se développent depuis à peu près 2 ans. Et la France, n'a pas été le premier à les connaitre, mais elle en connaît comme tout le monde. Et il y a un an, quand les infirmières défilaient dans les rues, elles prenaient en exemple la situation au Québec. Me disant combien les infirmières là-bas étaient très bien traitées, elles avaient une grande place dans l'équipe de soins etc... Il y a un mois au Québec un grand mouvement de contestation a recommencé dans les hôpitaux. Alors, ce que je veux dire, c'est qu'il y a un vrai problème dans notre Sté occidentale au regard de la santé, qui se traduit par des tensions dans le système de santé et particulièrement dans les hôpitaux. Car c'est ça qu'il faut analyser et ne pas réduire le problème à une situation franco-française.

Q. : Ce n'est pas un problème de gros sous ?

R. : Ça l'est d'une certaine manière. En quoi ? Parce que les thérapeutiques évoluent, car la demande de santé évolue aussi, et parce que la croissance de notre économie occidentale en général, ne peut pas évoluer dans les mêmes manœuvres.

Q. : Donc ça veut dire qu'il n'y a rien de plus à espérer pour les infirmières que 600 F / mois de revalorisation, qu'elles ont eu l'an dernier ?

R. : Non ce n'est absolument pas cela. Puisque d'une part, elles le disent elles-mêmes, j'en suis aussi totalement convaincu, ce n'est pas simplement un problème de rémunération. Concernant celles-ci, en effet, les infirmières ont eu une revalorisation qui est différente d'une infirmière à l'autre, car nous sommes dans le statut de la Fonction publique et qu'une revalorisation s'apprécie sur l'ensemble de la carrière de la FP, en fonction de l'ancienneté.

Mais il existe d'autres catégories de personnels dans les hôpitaux qui n'ont pas eu de revalorisation. Et, c'est à, eux d'abord qu'il faut que je réponde dans les semaines à venir. Ce n'est pas une tension particulière, je l'ai annoncé depuis plus d'un an maintenant, que j'allais faire ça. Donc je continue de le faire. Cela dit, les infirmières posent une autre série de questions qui sont leur place dans l'équipe de soins, les conditions de travail, le problème des effectifs. Et c'est à ça qu'il faut que l'on réponde.

Q. : Ça passe par des crédits même si on parle d'effectifs.

R. : Non justement, c'est bien là qu'il y a une erreur, que vous faites, c'est une situation très différente. À Paris, c'est particulièrement à l'Assistance publique de Paris qu'il y a un problème. Et quand on regarde les chiffres de grévistes hier, + de 12 % ou 12 % à l'APP, alors qu'il y a moins de 2 % en province, ça montre bien qu'il y a un problème spécifique à Paris. À Paris, ce n'est pas un problème de moyens budgétaires pour embaucher les infirmières. Les moyens budgétaires ils existent à l'APP. Le problème est que l'APP n'arrive pas à embaucher des infirmières et pourquoi ? Car à Paris, il y a un problème de logement, de transport, auquel le Premier ministre va du reste apporter des réponses aujourd'hui. Quand une infirmière doit commencer à 06 h le matin et qu'il faut qu'elle parte de banlieue, 1 h et demi avant, il est évident que ça n'est pas supportable. Mais c'est un autre problème.

Q. : Mais enfin il y a aussi une crise des vocations, si on en croit les chiffres avancés par les écoles d'infirmières. Il semble que pour la première fois cette année, les classes soient à moitié vides.

R. : Ça aussi, il faut regarder d'une manière plus précise. C'est vrai en ce qui concerne Paris là encore, pour les raisons que je viens de vous indiquer, les conditions de vie à Paris, intra-muros, ne sont pas acceptables et c'est un problème plus large que le seul problème des infirmières. Il rejaillit d'une manière précise sur les infirmières compte tenu des conditions de travail particulières, notamment le fait qu'elles travaillent en permanence 24 h sur 24. Mais dans différentes régions de France et en Bretagne par exemple, il y a eu 1000 candidats de plus que le nombre de postes à pourvoir dans les écoles. Vous voyez bien qu'il n'y a pas une situation identique sur l'ensemble du territoire.

Q. : J'ai été assez frappé à la manifestation d'hier, par le ton virulent du porte-parole de la coordination des infirmières, elle se dit victime de pressions, certaines personnes vous accusent d'avoir minimisé le nombre de manifestants. Alors est ce que vous ne risquez pas de vous trouver en ne les recevant pas dans une spirale de malentendus un peu comme votre collègue Charasse avec les personnels des impôts ?

R. : Les infirmières ont été reçues et elles ont toujours été reçues et elles seront toujours reçues. Je reçois la Coordination, dont il n'est pas toujours évident de savoir qui en est en effet le responsable. Je crois savoir qu'il y a au moins 3 sinon plus, types de responsables au sein de la coordination nationale. Je reçois les associations professionnelles qui sont nombreuses dans le secteur et je reçois aussi les organisations syndicales. Tout le monde est reçu. Et tout le monde l'est je dirais quasiment en permanence. Nous avons tous les jours si je puis dire, des délégations de différents représentants y compris des agents hospitaliers, qui discutent au ministère sur la réforme hospitalière, que je suis en train de préparer. Donc il n'y a absolument pas de fermeture de porte au ministère de la Santé.

Q. : Cette réforme, ce grand projet de loi qui devrait sortir à la fin de l'année, vous n'avez pas l'impression que vous aurez absolument besoin de l'adhésion très active des personnels hospitaliers et au premier chef des infirmières ?

R. : Cette réforme législative, elle est nécessaire et ne sera pas suffisante. Elle est nécessaire car ça fait plus de 20 ans que nous avons un type d'organisation de notre système hospitalier qui n'a pas évolué, alors que, comme je disais, les thérapeutiques ont évolué, les modalités d'organisation des soins aussi. Et donc, il est nécessaire, l'Institution hospitalière, que le dialogue dans l'hôpital évolue. Si j'ai mis en préparation une réforme hospitalière, c'est bien pour accroître le dialogue dans l'hôpital, accroître les responsabilités aussi bien des gestionnaires, des médecins, que des personnels. Ce qui est relativement difficile en l'état actuel de nos textes. Et si j'ai justement mis en chantier cette réforme hospitalière, c'est bien pour répondre aux problèmes de fond qui s'expriment et justement pas pour les traiter ponctuellement.

Q. : Un mot sur les médecins : ils sont en train de négocier le renouvellement de la convention qui les lie à la sécurité sociale. Il y a un problème auquel le public est particulièrement sensible, ce sont les dépassements d'honoraires autorisés du reste. Alors peut-on à la fois, tenir les deux bouts c'est-à-dire permettre aux médecins de vivre correctement, alors qu'ils sont de plus en plus nombreux et qu'ils se plaignent de ne plus y arriver et d'un autre côté, garantir aux assurés que les tarifs ne seront pas dépassés ?

R. : C'est la quadrature du cercle auquel le ministre de la Santé et de la Protection sociale est confronté. Alors les discussions auxquelles vous faites allusion ne concernent pas les hôpitaux, mais la médecine ambulatoire, de ville. Ces discussions elles ont lieu entre les syndicats de médecins et les caisses de sécurité sociale. Et j'ai fixé en effet comme objectif, que ce dépassement d'honoraires, c'est l'un des objectifs que j'ai fixés, qui trahissent si je puis dire le patient quand il se trouve face à son médecin et qui ne sait pas combien il lui sera demandé, donc soit considérablement réduit.

Q. : 2 faits d'actualité médicale et d'éthique je dirais : on a appris que vous alliez poursuivre M. Beljanski pour exercice illégal de la médecine. Cet ancien directeur de recherche du CNRS dans son livre "La santé confisquée" accuse le système médico-social français, de ne pas vouloir reconnaître la valeur d'un traitement anti-sida qu'il aurait mis au point. Pas de doute pour vous, c'est un charlatan ?

R. : En tout cas, on est en présence de quelqu'un qui prétend avoir trouvé un médicament, alors qu'il n'est pas pharmacien et qui prétend soigner des malades alors qu'il n'est pas médecin. Le soin des malades et c'est une garantie que je dois apporter aux patients de notre pays, c'est au moins d'avoir des médecins qui les soignent. M. Beljansky n'est pas médecin, il exerce illégalement la médecine et la pharmacie, j'ai décidé en effet de de poursuivre.

Q. : Et ce rein néerlandais vendu 260 000 F pour une greffe en France ?

R. : C'est un problème plus compliqué. Je suis farouchement opposé à ce que le corps humain fasse l'objet d'un marchandage. J'interpellerai dans les heures qui viennent le Conseil de l'ordre sur ce sujet.

Merci.