Interviews de M. Jacques Chirac, député RPR et candidat à l'élection présidentielle de 1995, à France 2 le 11 avril 1995 et dans "Le Figaro" du 14, sur ses propositions pour la lutte contre le chômage et l'exclusion sociale, sur la politique économique à mener, sur la République et ses institutions, sur le climat de la campagne électorale, et sur son évolution personnelle.

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Média : France 2 - Le Figaro

Texte intégral

France 2 : Mardi 11 avril 1995

D. Bilalian : Hier, dans Le Monde, on lisait une grande étude sur les Français. Ces derniers ont l'air de réclamer, à une forte majorité, un vrai chef d'État et plus d'État. En même temps, des réformes très volontaristes. Ils ont envie que le gouvernement agisse.

J. Chirac : Les Français ont parfaitement conscience que, d'une part, la France s'affaiblit et d'autre part, qu'elle est frappée par un problème social majeur : celui de la fracture, de l'exclusion. Et pour redresser cette situation, il est indispensable, effectivement, qu'il y ait un État qui soit en mesure de conduire une politique volontariste et qu'à la tête de cet État, il y ait quelqu'un qui ait la volonté de le faire. C'est bien ce que l'on ressent au cours de la campagne électorale : une volonté de changement.

D. Bilalian : Vous avez prôné le changement, vous avez été le premier à le faire. Vous avez voulu créer une sorte de nouvelle dynamique, vous avez dit « non » aux limitations systématiques de remboursement par la Sécurité sociale, « non » à la théorie absolue de la rigueur en matière de salaire. Ce matin, à propos de la recherche, vous dites : « non à la politique de la calculette budgétaire ». N'avez-vous pas peur, si vous êtes élu, d'être un peu débordé par les Français qui vous ont suivi et compris ?

D. Bilalian : Non, car ce que je propose ce ne sont pas des dépenses nouvelles, ce n'est pas de sacrifier à ce qu'on a toujours fait, à savoir dès qu'il y a un problème de créer une dépense supplémentaire pour essayer de le régler. Ce que je propose c'est qu'on fasse des choix et que l'on donne à notre pays une dynamique. C'est cela le fond du problème : arriverons-nous ou non, à donner à la France une dynamique nouvelle ? Depuis 15 ans, pour diverses raisons, nous avons une situation où on a découragé les Français, ceux qui créaient, ceux qui imaginent, qui s'engagent, ceux qui investissent. Et donc on s'est affaibli. Or il faut bien comprendre que nous ne réglerons pas les grands problèmes sociaux auxquels nous sommes confrontés, ceux qui exigent la solidarité exceptionnelle, nécessaire aujourd'hui, comme la lutte contre l'exclusion, avec une France qui s'affaiblit. On les réglera avec une France qui aura retrouvé une dynamique nouvelle.

D. Bilalian : Le volontarisme et la démagogie, ça peut être très proche et il faut tout-de-même observer une certaine rigueur budgétaire et économique que tous les Français comprennent. On le voit quand on fait des propositions d'augmentation des salaires. Une enquête dans Le Parisien ce matin : Les Français, contrairement à certains secteurs, ne réclament pas, comme certains syndicats, 1500 francs mais 80 francs. Ils donnent l'impression d'être plus prudents que certains homme politiques ou syndicalistes ?

J. Chirac : Vous soulevez deux vrais problèmes : 1/ la remise en ordre de nos dépenses publiques. Actuellement, notre endettement, nos déficits sont tels qu'ils tirent vers le bas, ce qui nous affaiblit. Il est donc essentiel aujourd'hui de revoir un peu la façon dont nous dépensons, de façon à dépenser mieux, c'est capital, et à donner à ceux qui créent la richesse, des encouragements pour qu'ils en créent davantage. 2/ le problème des salaires : il ne s'agit pas de faire n'importe quoi dans ce domaine, mais il ne faut pas non plus imaginer, comme on l'a dit depuis des mois et des mois, en contradiction avec le fait, du reste, qu'on nous disait que les choses allaient mieux et que la croissance revenait, de penser que l'augmentation des salaires est contradictoire avec la lutte contre chômage. C'est faux ! Car 1 franc de salaire distribué en contrepartie d'une production, c'est 1 franc qui ira soit à la consommation, soit à l'épargne et donc à l'investissement et qui donc est 1 franc utile. Il faut sortir des lieux communs que l'on nous ressasse depuis des années.

D. Bilalian : Si vous étiez électeur, que penseriez-vous du combat entre J. Chirac et E. Balladur ? Ce duel est pourtant nécessaire pour que nous nous fassions notre opinion.

J. Chirac : Je voudrais d'abord revenir d'un mot sur la question précédente. Seule une dynamique nouvelle nous permettra de régler les problèmes sociaux. Je voudrais que chacun en ait conscience et notamment de faire en sorte que les solidarités puissent jouer. C'est cela notre point faible aujourd'hui. Quant au combat – même si le mot me paraît excessif – entre deux conceptions de la politique, c'est quelque chose qui est enrichissant. Il y a entre E. Balladur et moi une différence forte de vision. Il y a eu un diagnostic différent à partir du moment où E. Balladur est devenu Premier ministre et il y a eu une vision différente des choses. Mais, en démocratie, seul le peuple peut déterminer ce qu'il veut. Donc, entre une politique de continuité et une politique de changement – pour simplifier les choses – qui sont face à face aujourd'hui, à ce titre, il appartient au peuple de trancher.


Le Figaro : 14 avril 1995

Le Figaro : Au bout de cinq mois, n'avez-vous pas l'impression que la campagne tourne en rond ? Les Français n'en ont-ils pas assez ?

Jacques Chirac : Je suis tous les jours, ou presque, sur le terrain. Je rencontre beaucoup de monde, soit dans des réunions de travail, soit dans de grandes réunions publiques. Je vois à travers ces deux manières d'approcher les Français, l'intérêt des échanges se renforcer et des files venir un peu plus nombreuses et chaque fois plus attentives. Donc je ne décèle rien, sur le terrain, qui marquerait je ne sais quel ennui ou quelle réserve à l'égard de la campagne. Rien de commun avec l'espèce de dérision que je relève dans certains commentaires parisiens, comme si le débat n'était pas au niveau qui conviendrait! Rien de commun entre ce que je lis et ce que je vois! Alors je dirais simplement que cette campagne, comme l'avaient été celle de Maastricht et celle des élections législatives de 1993, est une bonne campagne, où les vrais problèmes ont été soulevés et débattus. Elle est tout-à-fait digne d'une élection présidentielle. D'ailleurs je suis très frappé de la différence de jugement entre les observateurs régionaux et l'intelligentsia parisienne…

Le Figaro : Dont vous avez toujours eu une certaine méfiance ?

J. Chirac : Oui, et je crois que cela reste vrai. La coupure dont je parle tient beaucoup au fait que ceux qui commentent et qui imposent leur point de vue ne sont jamais ceux qui vont sur le terrain. C'est un peu une caractéristique de notre temps.

Le Figaro : Certains rapportent que, si vous étiez élu, vous pourriez réclamer des têtes dans l'audiovisuel…

J. Chirac : Je ne réponds pas aux absurdités !

Le Figaro : Les grands meetings, tels que vous les aimez, sont-ils pour vous des sondages en grandeur nature. L'affluence est-elle le signe que vos idées progressent dans le pays ?

J. Chirac : La réunion publique est toujours un élément essentiel d'une campagne : n'y viennent que ceux qui en font l'effort. Avez-vous observé, au-delà de l'enthousiasme, combien le silence est fort ? Il y a, de la part du citoyen qui se déplace, une implication personnelle qui n'est jamais celle du téléspectateur qui regarde distraitement des images en mangeant son omelette. À l'inverse, un orateur sent très bien, ce qui lui est impossible face à une caméra de télévision, comment une salle réagit, quels sont les thèmes qui la touchent, l'indignent ou l'enthousiasment. Voilà une manière de dialoguer avec le peuple à laquelle, aujourd'hui, rien ne peut se substituer.

Le Figaro : Vous êtes candidat pour la troisième fois : 1981, 1988, 1995. Êtes-vous programmé pour ce rôle ?

J. Chirac : Non, je ne crois pas qu'on puisse dire cela. Ma première candidature était une candidature de témoignage, dont le seul objectif était d'affirmer la présence du mouvement gaulliste à l'élection présidentielle. Ma deuxième candidature allait en quelque sorte de soi : elle était dans le prolongement de mon engagement comme premier ministre. Ma troisième candidature a été beaucoup plus une candidature de réflexion est de conviction : c'est un objectif plus fort et plus clair qui s'est imposé à moi.

Le Figaro : Qu'est-ce qui a changé d'une expérience à l'autre : les circonstances ou l'homme Chirac ?

J. Chirac : Les circonstances ont beaucoup changé, donc l'homme a évolué. Il y a, parmi les hommes, des idéologues et des pragmatiques. J'appartiens à la seconde catégorie. Je suis plus attentif aux évolutions des choses et des personnes, est Dieu sait qu'elles sont rapides !

Le Figaro : Quand avez-vous découvert le sens de votre dernière candidature ?

J. Chirac : Je dirais : pendant la campagne législative de 1993. Je me suis aperçu, en sillonnant la France, que l'état de notre pays et les problèmes des Français n'étaient pas ceux que l'on croyait, notamment à Paris. Une fracture sociale était en train de se produire, dont on n'avait pas pris conscience. N'étant pas tout-à-fait sûr de mon diagnostic à l'époque, je me suis dit qu'une vraie réflexion s'imposait et que je ne pouvais la mener que sur le terrain. Elle m'a confirmé dans la résolution de ne pas participer au gouvernement, afin de prendre le temps et la distance propres à assurer mon diagnostic. Ce que j'ai fait.

Le Figaro : Qu'avez-vous abandonné de vous-même au cours de cette longue campagne présidentielle ?

J. Chirac : Beaucoup de préjugés. On se fait souvent, sur la situation réelle de ceux qui souffrent pour une raison ou pour une autre, des idées lointaines qui conduisent à des conclusions inadaptées. Sur les problèmes de l'exclusion, du sida, de la maladie, de la vieillesse… Lorsqu'on vit dans un monde un peu privilégié, on acquiert rapidement une vision déformée des réalités, et on risque de se tromper sur le traitement. La fréquentation du terrain chasse les préjugés.

Le Figaro : On dit que le vrai Chirac apparaît enfin à la télévision. Comme avez-vous fait ?

J. Chirac : Pour dire la vérité, pas grand-chose. Je crois que je me suis surtout efforcé d'oublier la caméra. J'aime voir en face de moi quelqu'un qui parle, ses traits, son regard, j'aime ressentir la chaleur qu'il dégage. Je répète qu'on apprend plus de choses dans un regard que dans un dossier et j'ai beaucoup de mal à dialoguer avec une lentille. Peut-être est-ce l'une des raisons…

Le Figaro : Certains de vos proches disent que votre apparence et votre pensée se sont mises en cohérence. Le ressentez-vous ?

J. Chirac : S'ils veulent dire que je me sens actuellement bien dans ma peau, pour avoir bien cerné les problèmes, ça c'est vrai.

Le Figaro : Comment se prépare-t-on intérieurement à être président de la République ?

J. Chirac : Je suis parti de la rencontre avec les Français. Comme une bonne partie d'entre eux, je voudrais que les choses aillent mieux. Or elles ne vont pas bien et, comme eux, j'en souffre. Je me dis qu'en cherchant d'autres idées, en prenant d'autres initiatives, on pourrait les améliorer. C'est cette conviction, sans doute cette force, qui, dans un contexte politique donné, me permettent d'être candidat.

Le Figaro : C'est le sens de votre utilité politique ?

J. Chirac : C'est probablement l'idée qui porte tous les hommes politiques, je parle de ceux qui ne sont pas animés d'une ambition personnelle médiocre.

Le Figaro : Vous croyez que vous pouvez faire mieux qu'un autre ?

J. Chirac : Oui, sinon je soutiendrais celui dont j'aurais la conviction qu'il pourrait faire mieux que moi.

Le Figaro : Avez-vous l'impression que l'un ou l'autre des grands candidats qui se sont déclarés contre vous soit animé d'une « ambition personnelle médiocre ?

J. Chirac : Non. Je crois qu'on ne peut dire cela d'aucun des candidats.

Le Figaro : Comment être jamais sûr, en politique, de ne pas être un « homme du passé » ?

J. Chirac : En regardant devant soi, et pas derrière. On m'a rapporté que, parmi mes vieux amis gaullistes, certains étaient choqués de ce que je parle du sida. Voilà une attitude du passé.

Le Figaro : Votre discours électoral repose surtout sur la volonté. Est-ce une qualité suffisante ?

J. Chirac : Non, il faut une volonté au service d'un projet et un projet qui soit lui-même fondé sur un diagnostic, établi à partir d'un dialogue. C'est une alchimie complexe.

Le Figaro : Est-ce que l'alchimie est proche du succès ?

J. Chirac : Les alchimistes ont pour caractéristique de n'être jamais sûrs qu'ils arriveront à transformer du plomb en or. C'est au peuple de le dire, pas à moi.

Le Figaro : Vous avez réuni des sujets aussi différents, politiquement, sinon philosophiquement, qu'un Juppé, un Séguin, un Madelin ? Comment cette alchimie-là s'est-elle produite ?

J. Chirac : Je crois simplement que, chez les hommes dont vous parlez, les différences étaient beaucoup plus apparentes que profondes, et qu'ils avaient en commun la conviction du changement et le respect des valeurs de la République. Je n'ai pas eu à faire de gros efforts pour les rassembler : chacun garde son tempérament et sa sensibilité.

Le Figaro : Cet attelage pourrait-il tenir au-delà du 7 mai ? Cela vous fait-il comprendre comment le Mitterrand de 1981 était arrivé à rassembler tant de gens si différents ?

J. Chirac : Je ne suis pas un expert en socialisme. Mais je crois qu'il y a des différences profondes et des différences superficielles. Le général de Gaulle avait rassemblé des gens apparemment très divers mais qui, au fond, partageaient le même respect de l'Homme et de la France. Je crois que nous sommes dans une période de difficultés qui, si elle n'a rien à voir avec celle à laquelle le Général était confronté, révèle et révélera encore des synergies naturelles entre des gens qui ont les mêmes convictions.

Le Figaro : Dans vos réunions, à chaque fois que vous faites allusion à la gauche, la salle réagit pourtant avec violence. Pourquoi ?

J. Chirac : C'est, dans l'électorat, une réaction naturelle contre ce qu'a incarné le socialisme.

Le Figaro : Comment pouvez-vous alors réaliser un rassemblement au-delà des clivages droite-gauche ?

J. Chirac : Je ne crois pas qu'il y ait lieu de s'en préoccuper. J'ai fait des propositions pour sortir de la crise : il y a ceux qui y adhéreront et ceux qui n'y adhéreront pas.

Le Figaro : Vous voici maintenant « l'idole des jeunes ». Vous attendiez-vous à un tel élan ?

J. Chirac : Je suis pour le moment le seul candidat qui ait systématiquement été présent, depuis très longtemps, dans les amphithéâtres, sur les campus, dans les lycées, auprès des associations de jeunes dans les quartiers difficiles. Peut-être cela m'a-t-il donné une sensibilité particulière aux réactions des jeunes. Ils le sentent.

Le Figaro : Voilà que des intellectuels s'y mettent aussi ?

J. Chirac : Les intellectuels ont toujours été un peu masochistes… (Rire)

Le Figaro : Ils sont chiraquiens par masochisme ?

J. Chirac : Je plaisantais… En vérité, je crois qu'il y a chez les intellectuels deux catégories. Il y a ceux que l'on entend, sur lesquels je ne suis pas sûr d'exercer une grande fascination. Et puis il y a ceux qui réfléchissent, et que malheureusement on n'entend pas : eux se donnent la peine d'écouter. Mon discours, notamment sur les valeurs de la République, les a intéressés. Je crois que c'est avec ceux-là que j'ai pu établir un dialogue qui n'avait rien à voir avec une adhésion. J'ai appris beaucoup d'un certain nombre d'entre eux, qui d'ailleurs ne voteront pas pour moi, mais qui ont pu se dire, qu'après tout, je ne ressemblais pas à la caricature que parfois on faisait de moi.

Le Figaro : Avez-vous l'impression d'avoir été injustement caricaturé dans cette campagne ? Lorsqu'on vous a traité de « professionnel de la politique », lorsqu'on vous a reproché vos variations, voire vos contradictions ? En avez-vous été blessé ?

J. Chirac : Peut-être dans le passé. Pas depuis que je suis convaincu de mieux comprendre les choses, avec tout le respect que j'ai pour les gens qui s'expriment. Et puis l'expérience de la vie politique finit par durcir le cuir ! En campagne électorale, on a toujours eu la tentation de ridiculiser l'adversaire : cela fait partie du jeu. Pour ma part, je ne les pratique pas et je ne vais pas m'en formaliser.

Le Figaro : De Gaulle parlait beaucoup de la France ; vous, davantage de la République. Que signifie cette différence ?

J. Chirac : Est-ce vraiment une différence ? L'impression de différence que vous exprimez vient peut-être de ce qu'on n'avait plus l'habitude d'entendre parler de la République. Alors cela fait davantage de bruit ! C'est en ce sens que je crois avoir apporté quelque chose de positif à cette campagne. J'ai rappelé que le France devait sa grandeur à un certain nombre de principes, forgés par son histoire et incarnés par la République. La République française, ce n'est pas seulement un régime institutionnel, c'est une morale, c'est une politique, la République !

Le Figaro : Quand cette référence incessante à la République vous est-elle venue ?

J. Chirac : Lorsque j''ai compris que notre affaiblissement, le développement de nos injustices, de nos inégalités, tenaient à l'oubli des valeurs de la République. La France a trouvé sa force dans son unité nationale, fondée sur une cohésion sociale qui venait de ce que, depuis deux siècles, on avait le sentiment, parce que c'était vrai, que les inégalités diminuaient. Dans chaque famille, on était sûr qu'on donnerait à ses enfants une situation meilleure que celle qu'on avait connue. Une espèce de progrès social programmé, naturel, s'imposait. C'était le sens initial du pacte républicain, qu'on pouvait ensuite décliner en un certain nombre de droits : l'égalité des chances, l'intégration, typiquement française, la laïcité, la tolérance, la juste récompense du travail et de l'effort. Depuis une quinzaine d'années, on a effacé ces valeurs. Exemple frappant : on a privilégié la spéculation au détriment du travail et de l'investissement. À partir de là, la machine s'est détraquée et l'on a vu apparaître pour la première fois un phénomène que nous ne connaissions pas : l'arrêt de l'ascenseur social. Voilà ce qui m'a conduit à penser, qu'au fond, c'est dans le retour à ces valeurs de la République que se trouvait la clé de notre destin. C'est pourquoi j'en parle.

Le Figaro : Vos quatre grands-parents étaient instituteurs. Parlait-on de la République à la maison ?

J. Chirac : Pas énormément. Mes grands-parents sont morts très jeune. La République est dans mes gènes, probablement.

Le Figaro : Votre République, c'est un peu la « sociale ». Rien à voir avec le monument institutionnel magnifié par de Gaulle ?

J. Chirac : Lorsque le général de Gaulle a repris la France par la main en 1958, le problème était d'abord la réforme de l'État dans ses institutions. Aujourd'hui, nous avons de bonnes institutions, mais l'État est à réformer parce qu'il est devenu, notamment à la suite de l'expérience socialiste, impotent à force d'être omnipotent. C'est un problème de fracture sociale que nous avons à résoudre.

Le Figaro : La Fracture sociale : à quelle occasion particulière en avez-vous pris conscience ?

J. Chirac : C'est une longue histoire. La première intervention dans ce domaine fut la création de l'Agence nationale pour l'emploi et l'indemnisation du chômage, alors qu'il n'y avait que 350 000 chômeurs. Dans mon travail de secrétaire d'État, c'était en 1967, j'ai pu m'entendre avec les dirigeants des syndicats ouvriers, qui étaient naturellement associés à ces mesures. Déjà à l'époque j'étais convaincu de la nécessité de ne laisser personne sur le bord de la route. J'ai toujours été très concerné par des formes particulières d'exclusion. J'ai créé, il y a 30 ans, une association très importante que je continue de diriger, qui s'occupe précisément d'handicapés mentaux. Je suis l'auteur des deux grandes lois sur les handicapés, celle de 1975 et celle de 1987. J'ai toujours été très choqué à l'idée que certains pouvaient être exclus.

Le Figaro : Mais s'il s'agit des phénomènes d'exclusion actuels, quand avez-vous découvert la fracture ?

J. Chirac : C'est surtout en visitant des associations d'insertion, dans les années 90-92, qu'il m'est apparu clairement que, dans une société où les métiers exigent de plus en plus de connaissance, les gens qui ne les avaient pas, ou qui avaient été victimes d'accidents de la vie, qui se trouvaient en tous les cas disqualifiés par un chômage de longue durée, avaient énormément de mal à se réinsérer dans notre société. Je me suis dit, alors, qu'une société qui produisait de telles situations, où des gens, pour survivre, relevaient exclusivement de la bonne volonté des associations ou de la mise en œuvre de minima sociaux, était une société qui ne fonctionnait pas normalement. Or c'est une fracture qui sera longue et difficile à réduire, car, si on peut trouver un travail à un chômeur, plus ou moins rapidement, réinsérer un exclu exige beaucoup plus d'attention, de temps, de dévouement.

Le Figaro : Vos adversaires se demandent comment vous parviendrez à réduire l'exclusion en France alors qu'elle existe toujours à Paris ?

J. Chirac : Voilà une objection de nature strictement polémique ! Paris est probablement la ville du monde, en tous les cas la ville de France où les moyens mis en œuvre pour lutter contre l'exclusion sont les plus importants et les plus diversifiés. Et aussi les plus coûteux, ce qui explique qu'un si grand nombre de gens en situation de détresse viennent à Paris, parce qu'ils savent qu'ils sont traités avec plus d'égard qu'ailleurs. Je rappelle seulement que la carte Paris-Santé, qui permet à chacun d'avoir le même accès aux soins, a été créée il y a sept ans ! Que c'est à Paris qu'a été créé le Samu social… Je ferai cette confidence : c'est sans doute parce que j'étais maire de Paris que j'ai réalisé plus rapidement que d'autres l'ampleur et la profondeur du mal de l'exclusion, qui n'a rien à voir avec ce qu'on appelait traditionnellement nos « clochards ». Les exclus d'aujourd'hui se cachent, et il faut aller les chercher.

Le Figaro : Dans votre campagne, vous ne parlez guère des sacrifices à supporter par les uns ou les autres, comme ferait par exemple M. Barre. Par quel miracle provoquerez-vous le changement social ou culturel que vous préconisez, comme s'il était fait ?

J. Chirac : J'ai écouté attentivement M. Barre dans ses différentes interventions, je n'ai pas entendu le mot de sacrifice. Je crois que nous avons une France coupée en deux, avec un nombre croissant de gens qui doivent être assistés d'un côté et, de l'autre, une deuxième France qui est de plus en plus taxée pour venir en aide à la première. Ce qui a pour effet de décourager ceux qui travaillent, qui investissent, qui imaginent et qui créent. Voilà le cercle vicieux qui conduit au phénomène de stagnation-exclusion. Et c'est de ce cercle vicieux qu'il faut à tout prix sortir.

Le Figaro : Donc pas de sang, ni de larmes. Pas besoin d'appel à la nation ?

J. Chirac : Il faut toujours appeler la nation à l'effort. Mais dans ce cas particulier, je crois que c'est à l'État de créer les conditions d'une reprise de la croissance en libérant les initiatives. Quand je considère les quelque 2 400 000 entrepreneurs qui représentent 2 400 000 chances de créer de l'activité et de l'emploi, et que je vois à quel point ils sont peu encouragés à se développer, parce que les contraintes administratives sont lourdes, les charges sont trop élevées, parce que la fiscalité est inadaptée, je dois bien conclure qu'on a, volontairement, mais systématiquement, découragé les forces vives de notre pays. Cela tient notamment au fait qu'on a privilégié le traitement social du chômage par rapport à son traitement économique. Voilà le processus qui nous conduit à l'affaiblissement.

Le Figaro : Vous ne craignez pas cependant d'abuser l'opinion ?

J. Chirac : La conviction qu'on peut faire autrement est, chez moi, une conviction absolue. S'occuper des chômeurs : c'est bien. S'attaquer au chômage : c'est mieux. Pour cela, il faut un autre état d'esprit, une autre façon de poser les problèmes.

Le Figaro : La France est aujourd'hui traversée par des mouvements sociaux de toutes sortes. Jugez-vous qu'ils sont liés à la campagne présidentielle ou à l'annonce de la croissance ?

J. Chirac : Cela fait maintenant des mois que des voix « autorisées », et venant notamment du gouvernement, expliquent que la croissance est de retour, que la diminution du chômage est pour demain, bref que la France va mieux, même si elle ne s'en aperçoit pas encore. Alors il ne faut pas s'étonner si un certain nombre de salariés, qui n'ont pas vu la traduction concrète de ce mieux, se mobilisent pour réclamer leur part des fruits de cette croissance dont on leur parle sans cesse. Qu'il y ait une campagne présidentielle n'y change rien. Ces revendications se seraient de toute façon exprimées.

Le Figaro : Vous préconisez d'augmenter les salaires alors que nos concurrents d'Asie et d'Amérique les diminuent. Est-ce que ce n'est pas tuer la compétitivité française ?

J. Chirac : Il ne faut pas toujours essayer de chercher dans des raisons extérieures les explications de nos incapacités ou de nos inerties. Ce n'est pas l'augmentation raisonnable des salaires, en contrepartie de la croissance, qui va changer la nature du problème que nous avons face aux pays qui ont des salaires très bas et des charges sociales inexistantes. C'est par l'affirmation de la préférence européenne et par des négociations internationales dans lesquelles nous assurerons la défense de nos intérêts que nous parviendrons à affronter cette concurrence. Mais n'oublions pas que nous avons encore aujourd'hui beaucoup d'activités traditionnelles qui sont compétitives par rapport à ces pays à bas salaires. Il y a encore des producteurs de textile en France qui sont compétitifs par rapport à ceux de l'Île Maurice. C'est la preuve que notre savoir-faire, notre intelligence, notre technologie peuvent compenser le handicap du prix de la main-d'œuvre.

Le Figaro : N'y-a-t-il pas contradiction entre les engagements européens de la France, concernant la monnaie unique, et le prix de la lutte contre le chômage et l'exclusion ? C'est la question posée à M. Balladur et à vous-même par M. Giscard d'Estaing.

J. Chirac : Absolument pas. Nous avons laissé dériver nos dépenses publiques dans des conditions tout-à-fait déraisonnables. Cela se traduit par des déficits et un endettement qui, à l'évidence, sont incompatibles avec les fameux critères de convergence imposés par le traité de Maastricht pour passer à la monnaie unique. Le traitement plus économique que social du chômage que je préconise permettra de relancer l'activité et l'emploi entraînant des recettes fiscales et sociales supplémentaires qui nous permettront de rééquilibrer nos comptes publics.

Le Figaro : En fait le problème qui se pose, c'est de savoir quand nous serons en mesure de franchir l'étape de la monnaie unique. Selon moi, il n'est pas envisageable d'y parvenir en 1997. J'observe d'ailleurs que le président Giscard d'Estaing et Jacques Delors partagent cet avis. Tout simplement parce que cela nous imposerait des sacrifices financiers ou sociaux, soit en terme d'augmentation de recettes soit en terme de diminution de nos dépenses, insupportables sur un laps de temps aussi court. J'ajoute que passer à la monnaie unique en 1997 nous conduirait à entrer dans le système dans des conditions où nous assumerions un lourd handicap par rapport à l'Allemagne. C'est inconcevable. En revanche, si l'on retient l'objectif du 1er janvier 1999, cela nous laisse trois ans et demi pour mettre en œuvre une politique de diminution de la charge que fait peser le chômage sur notre société, soit deux de plus pour réduire nos déficits et remettre de l'ordre dans nos finances publiques. Ce délai supplémentaire nous permettrait d'être dans le système, une fois notre santé rétablie, et d'être ainsi à égalité avec l'Allemagne.

J. Chirac : La situation de la France, telle que vous la décrivez, n'exigera-t-elle pas une formidable concentration des pouvoirs de la part du nouveau président ?

Le Figaro : Pas du tout. Le président doit posséder une force d'orientation et d'impulsion, sans pour autant être obligé d'assumer les décisions qui relèvent du gouvernement et de sa responsabilité devant le Parlement. Il ne faut pas tout mélanger !

J. Chirac : Le président, dans la conception gaulliste, n'est-il pas la source de tous les autres pouvoirs ?

Le Figaro : N'oublions pas que la source de tous les pouvoirs, c'est la souveraineté nationale, que nous sommes en régime parlementaire et que le gouvernement est responsable devant le Parlement. D'ailleurs, si le gouvernement est nommé par le président, le président ne peut pas le renvoyer. Que chacun fasse son métier ! Nous avons, dans la Constitution, un article 20 qui dit que le gouvernement a la conduite des affaires de la nation. Et bien ! Cet article 20 doit être appliqué. Que le président ait un rôle essentiel dans les domaines qui touchent à la cohésion sociale, à l'unité nationale, à l'indépendance de la nation, donc à sa stratégie, à sa diplomatie, à sa justice, qu'il soit comptable de la vision du long terme, qu'il fixe les objectifs, qu'il rende les arbitrages, tout cela est évident. Mais, je le répète, il n'est pas un « super-Premier ministre.

Le Figaro : Un homme comme Chirac n'est-il pas, par nature, un interventionniste impénitent ?

J. Chirac : Ma réflexion m'a conduit à dominer mon tempérament. S'il s'agit de définir les grandes orientations qui permettront de réduire l'exclusion, c'est de la responsabilité du chef de l'État. S'il s'agit de savoir quels sont les détails de la réforme fiscale ou qui doit être nommé président de tel organisme, c'est de la responsabilité du chef du gouvernement. Est-ce clair ?

Le Figaro : Le nouveau président, devant l'ampleur du chantier, ne sera-t-il pas conduit à « aiguillonner » sans cesse son premier ministre, selon la formule de Mitterrand ?

J. Chirac : Le président, une fois les objectifs fixés, doit avoir avec le premier ministre une relation de confiance.

Le Figaro : L'antagonisme des pouvoirs ou la rivalité des ambitions entre le président et le premier ministre ne sont-ils pas inéluctables en Ve République ?

J. Chirac : Il est vrai que c'est un des risques de nos institutions. Et bien, puisque nous le connaissons d'expérience, il faut tout faire pour l'éviter.

Le Figaro : Comment un nouveau président pourrait-il accorder la majorité parlementaire existante à sa majorité présidentielle, dont on ne sait pas encore ce qu'elle sera, sans se réserver de dissoudre l'Assemblée ?

J. Chirac : Vraiment, que voilà une question étonnante ! Nous avons une règle du jeu : c'est la constitution. La constitution prévoit l'hypothèse de la dissolution, qui ne peut intervenir que s'il y a crise. Ce qui veut dire que la dissolution n'est pas une commodité du président, qui lui permettrait de se forger sa petite majorité personnelle et, si j'ose dire, de se la mettre aux pieds. La dissolution est faite pour trancher une crise qui ne pourrait pas l'être autrement. Si le prochain président est issu de l'actuelle majorité, il sera naturellement soutenu par l'ensemble de cette majorité. Il n'aura donc aucun problème de majorité parlementaire, donc aucune raison de dissoudre l'Assemblée nationale. S'il le faisait, je ne dis pas que ce serait inconstitutionnel, je dis que ce serait un abus de pouvoir.

Le Figaro : Donc pas de dissolution. Comment, de façon concrète, le président tiendra-t-il compte de sa majorité présidentielle qui, par définition, est plus large que la majorité parlementaire ? Quel signe doit-il donner ?

J. Chirac : Il doit mener une politique qui rassemble le plus grand nombre de Français. À partir de cette politique se constitue une majorité présidentielle qui, c'est vrai, n'est pas forcément calquée sur la majorité exprimée par les partis politiques.

Le Figaro : Et si le président est élu hors du clivage droite-gauche ?

J. Chirac : Je crois qu'aujourd'hui le problème auquel nous sommes confrontés n'est pas un problème droite-gauche. Cela reviendra probablement dans les années qui viennent, lorsque la gauche se sera refondée, qu'elle aura retrouvé ses valeurs, des dirigeants, sa crédibilité. La question de fond, pour le moment, c'est le choix entre la continuité et le changement. Voilà le débat d'aujourd'hui, tel qu'il est perçu dans la population. La continuité, en réalité, s'exprime aussi bien par le projet d'Édouard Balladur que par le projet de Lionel Jospin : ce sont deux continuités peut être différentes, mais deux expressions de la continuité. Ce que j'essaie de faire prévaloir, avec la réhabilitation des valeurs républicaines qui, elles, ne sont ni de droite ni de gauche, c'est le changement.

Le Figaro : Le mouvement gaulliste peut-il encore avoir un chef lorsque l'un des siens arrive à l'Élysée ? Ni de Gaulle ni Pompidou ne l'ont accepté…

J. Chirac : Je vous laisse la responsabilité de cette affirmation, pour ce qui concerne le Général ou M. Pompidou. Pour ma part, je souhaite qu'il y ait un mouvement gaulliste dans notre pays, donc que ce mouvement ait un chef, qui ne peut en aucun cas être le président de la République. Quelle que soit la sympathie que j'aie pour le mouvement gaulliste, que je ne saurais cacher.

Le Figaro : Quel signe le nouveau président devra-t-il donner en premier lieu? Cicatriser les plaies ou lancer la réforme ?

J. Chirac : Les plaies en politique se cicatrisent vite. Le problème sera plutôt de mettre en place une équipe convaincue de la nécessité, de l'exigence même, du changement, et apte à le réaliser.

Le Figaro : Cette équipe sera-t-elle réduite ?

J. Chirac : J'ai déjà dit que je suis en train de faire campagne, je ne suis pas en train de constituer un gouvernement !

Le Figaro : Si vous êtes élu, que souhaitez-vous que l'on retienne de votre mandat ?

J. Chirac : Que la France est un pays où le chômage a considérablement diminué, qui s'est modernisé, qui rayonne en Europe et dans le monde, où les solidarités ont été rétablies entre toutes les parties du territoire, entre les générations.

Le Figaro : Vous arrivez à l'Élysée. Que faites-vous ?

J. Chirac : La question n'est pas d'actualité. Aujourd'hui, j'essaie de convaincre les Français de la qualité de mon projet et de ma détermination à le mettre en œuvre.