Interview de M. Jacques Chirac, président du RPR, dans "Le Figaro" du 27 septembre 1989, sur la période de la cohabitation et sur la politique gouvernementale.

Texte intégral

Sa première interview politique depuis un an et demi

Jacques Chirac au « Figaro » : « La France ne peut pas être médiocre »

Pour la première fois, l’ancien Premier ministre s’explique sur son silence, sa campagne présidentielle, ses relations avec François Mitterrand pendant la cohabitation, ses critiques contre le gouvernement, son ambition pour la France.

Le Figaro : Pourquoi vous êtes-vous tu si longtemps ?

Jacques Chirac : Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de parler tout le temps?

Le Figaro : Mais de là à ne rien dire…

Jacques Chirac : Après l’épreuve de l’élection présidentielle, la réflexion s’imposait. Il fallait bien que je m’interroge sur ce qui s’était passé. Ensuite, je me suis consacré à la ville dont je suis le maire et au mouvement dont je suis le président. La victoire aux municipales dans les vingt arrondissements de Paris, le succès de notre liste d’union aux européennes, le renouveau du RPR et hier encore le résultat des sénatoriales : je n’ai pas le sentiment d’avoir perdu mon temps.

Le Figaro : Avez-vous l’impression d’avoir trop parlé, dans le passé ?

Jacques Chirac : Peut-être ! (sourire)

Le Figaro : En quoi avez-vous changé pendant cette cure de silence d’un an et demi ?

Jacques Chirac : Je ne crois pas que les hommes changent. Disons qu’ils peuvent approfondir leur réflexion.

Le Figaro : Avez-vous eu envie d’abandonner la politique comme on l’a dit ?

Jacques Chirac : Non. Mais j’ai voulu prendre du recul. Lorsque le peuple se prononce, il doit être écouté. S’il ne fait pas le choix attendu, c’est peut-être qu’on lui a mal expliqué l’enjeu.

Le Figaro : Voulez-vous dire que vous avez fait une mauvaise campagne en 1988 ?

Jacques Chirac : J’ai fait le mieux possible. Mais le verdict populaire est là… Voilà pourquoi, ces derniers temps, je n’ai pas beaucoup parlé mais beaucoup écouté.

Le Figaro : Après les vacances, vous avez dit que la politique française était « médiocre ». Est-ce le dernier état de votre réflexion ?

Jacques Chirac : Un certain recul m’a en effet conduit a observer que M. Mitterrand et son gouvernement mène une politique que l’on peut qualifier ainsi.

Le Figaro : A en croire certains sondages, ça ne leur réussit pas trop mal…

Jacques Chirac : Regardez les derniers résultats électoraux. On a comparé M. Rocard à Hercule. Pour moi, c’est plutôt Janus, l’homme aux deux visages et, donc, aux deux langages. D’un côté, il cherche à rassurer le monde économique ; de l’autre, il fait tout pour apaiser les hiérarques socialistes à la veille de leur congrès. Ce n’est pas, à mon avis, une bonne manière de gouverner.

Le Figaro : Et si ça plaît ?

Jacques Chirac : Gouverner, ce n’est pas l’art de plaire ou même de déplaire le moins possible. C’est l’art de résoudre les problèmes et de préparer l’avenir. Or, je constate que ce n’est pas ce que fait le pouvoir alors qu’il a la chance de disposer d’une situation économique très favorable. Il gouverne à l’estime et sans dessein clair.

Le Figaro : Si les Français le ressentaient, il y aurait une vraie opposition. Or elle a quasiment disparu depuis plusieurs mois…

Jacques Chirac : L’opposition devrait se rendre compte qu’elle a mieux à faire que de suivre sans cesse son propre enterrement. J’aimerais qu’on en finisse avec l’autocritique, le masochisme et les états d’âme. Les socialistes, même avec les communistes, sont minoritaires dans le pays. Il est temps, pour nous, d’en tirer les conclusions. Je soutiens, bien sûr, les initiatives des responsables des partis politiques de l’opposition en faveur de l’union. L’essentiel, pour moi, est de mobiliser les Français autour d’une ambition. La France a parfois été dans son histoire, affaiblie, vaincue et prostrée. Elle a souvent été fière, généreuse et victorieuse. Elle ne peut pas être médiocre.

Le Figaro : Si l’opposition a du mal à se faire entendre, n’est-ce pas parce qu’il y a un consensus dans le pays ? 

Jacques Chirac : Sur quelques notions essentielles l’on doit tenter, c’est vrai, de rassembler les Français, mais la recherche systématique du consensus ne peut aboutir qu’à des compromis. Or ce n’est pas avec des compromis que l’on gouverne un pays et que l’on assure son avenir.

Le Figaro : En acceptant de jouer le jeu de la cohabitation avec François Mitterrand, n’avez-vous pas été l’un des principaux artisans de ce consensus que vous contestez.

Jacques Chirac : Bonne question (rire). J’ai accepté la cohabitation et je l’ai assumée, c’est vrai. En tant que démocratie, je ne voyais pas d’autre façon de respecter le verdict du suffrage universel aux élections législatives de 1986. Pour redresser la situation, il fallait en passer par là. Si nous avions refusé, nous aurions ouvert une crise politique majeure en France.

Le Figaro : Et alors ?

Jacques Chirac : Le pays n’y aurait rien gagné. La démocratie non plus. De plus, je ne voulais pas donner à l’étranger l’image d’une France paralysée. Question de dignité.

Le Figaro : Pendant les deux ans de cohabitation, les Français ont pu constater que vous étiez d’accord, le président et vous, sur un certain nombre de sujets, notamment en politique étrangère.

Jacques Chirac : Nous avions des points d’accord bien entendu. La politique étrangère a été profondément marquée par la pensée et l’action du général de Gaulle qui ont fini par s’imposer à tous.

Le Figaro : François Mitterrand est-il gaulliste ?

Jacques Chirac : Cela ne me frappe guère. M. Mitterrand est mitterrandien, ce n’est pas la même chose.

Le Figaro : Pendant cette période, y a-t-il eu des moments où vous n’avez pas voulu mettre vos désaccords avec le Président sur la place publique, au nom de la cohabitation et du consensus ?

Jacques Chirac : Ne revenons pas sur le passé. Je vous dirai simplement que M. Mitterrand s’est résigné à accepter que le gouvernement mène sa politique, mais qu’il ne m’a pas facilité la tâche !

Le Figaro : Y a-t-il eu, pendant ces deux ans, des éclats de voix entre François Mitterrand et vous ?

Jacques Chirac : Jamais. On peut s’expliquer sans élever le ton.

Le Figaro : Avez-vous le sentiment que François Mitterrand a joué loyalement le jeu de la cohabitation ?

Jacques Chirac : Il a joué son jeu.

Le Figaro : N’avez-vous pas perdu l’élection présidentielle le jour où vous êtes devenu Premier ministre de François Mitterrand ?

Jacques Chirac : J’ai accepté de devenir Premier ministre pour assurer une politique de redressement que j’estimais nécessaire. A partir du moment où j’ai pris cette décision, je ne me suis pas préoccupé de ses conséquences sur l’élection présidentielle.

Le Figaro : Entre les deux tours de l’élection présidentielle, les Français ont eu le droit à la libération des otages du Liban, à l’attaque de la grotte d’Ouvéa et au retour des faux époux Turenge. Pourquoi cette accumulation de coups, alors que les résultats du premier tour vous étaient défavorables ?

Jacques Chirac : Je n’accepte pas cette présentation des choses. J’ai gouverné, comme je le devais, jusqu’au dernier jour. Vous savez bien que, dès le début, j’ai tout fait pour obtenir le retour de nos otages mais je n’étais évidement pas maître de la date de leur libération. Quant à l’affaire d’Ouvéa, elle est tout à fait claire : un gouvernement digne de ce nom ne pouvait tolérer que des gendarmes soient pris en otages après que plusieurs des leurs eurent été assassinés. Il fallait donc tout faire pour les libérer dès que les conditions d’intervention le permettaient.

Le Figaro : Avez-vous déclenché l’attaque de la grotte avec l’aval du président de la République ?

Jacques Chirac : Bien sûr.

Le Figaro : Et les époux Turenge ?

Jacques Chirac : Je revendique la décision prise, je n’arrivais pas à me faire à l’idée que ces deux officiers soient abandonnés après avoir obéis aux plus hautes instances de l’Etat. Comme c’était les derniers jours de mon gouvernement, j’ai décidé de faire revenir Mme Prieur, qui était enceinte, de l’atoll du Pacifique où elle était cantonnée. Si je ne l’avais pas fait, elle y serait sans doute encore !

Le Figaro : Vous avez été battu. Depuis lors, le Président a-t-il, selon vous, appliqué son programme ?

Jacques Chirac : Je ne crois pas que l’on puisse dire que «  La Lettre à tous les Français » soit un programme. Il n’en est pas moins vrai que M. Mitterrand a déjà pris ses distances avec ses engagements les plus importants. Prenez l’affaire de l’ « Etat impartial » par exemple. Contrairement à ce qu’il a dit pendant la campagne présidentielle, son objectif reste bien la mise en place progressive de dirigeants socialistes dans les rouages de l’Etat, de l’économie ou de l’audiovisuel. Voyez les nominations individuelles adoptées par le Conseil des ministres ! Regardez parmi leurs bénéficiaires, le nombre de ceux qui sont membres du Parti socialiste !
La dégradation des moeurs publiques est telle que plus personne ne s’en étonne ni ne s’en choque.

Le Figaro : Comment expliquez-vous que les critiques soient moins virulentes aujourd’hui contre l’Etat-PS qu’elles ne le furent, naguère, contre l’Etat-RPR ?

Jacques Chirac : Je me le demande (sourire). Vous qui êtes des hommes de média, qu’en pensez-vous ? En fait les socialistes ont très habilement suscité le phantasme de l’Etat-RPR. Pour nous nuire, bien sûr, mais aussi et surtout pour faire oublier ce qui avait été leur propre action entre 1981 et 1986.

Le Figaro : Vous dites que vous partez en guerre contre le gouvernement mais on ne vous a pas entendu sur le budget. Est-ce à dire qu’il vous satisfait ?

Jacques Chirac : D’abord je ne pars en guerre contre personne. Ce budget ne me satisfait en aucune façon, il était pourtant facile à faire ! Avec la croissance due essentiellement au redressement opéré de 1986 à 1988 et les recettes supplémentaires qui en découlent, c’était enfin l’occasion de lancer deux actions d’envergure.

D’abord, une action économique en réduisant beaucoup plus les charges qui pèsent sur les entreprises - ce qui eût été favorable à l’emploi et aux exigences de la compétitivité dans le grand marché européen. Ensuite, une action sociale en diminuant l’impôt sur le revenu, notamment pour les catégories intermédiaires, et la TVA sur les biens de consommation courants.

Au lieu de cela, on a préféré faire peser des charges nouvelles sur les classes moyennes et ne rien faire pour les familles. C’est le contraire d’un politique de solidarité. Même observation sur la diminution de la TVA au taux le plus élevé : c’est très bien pour l’automobile ou la hi-fi mais sans effet sur le taux intermédiaire qui touche la majorité des citoyens dans leur consommation de chaque jour.

J’ajoute que la dépense publique augmente de façon excessive et dangereuse et que les Français devront bien en payer le prix.

Bref, ce budget recherche de petits compromis dans un grand immobilisme : n’est-ce pas le meilleur signe de sa médiocrité ?

Le Figaro : Le plan emploi de Michel Rocard trouve-t-il grâce à vos yeux ?

Jacques Chirac : Son principal mérite est, à mes yeux, de souligner la gravité du problème : deux millions et demi de chômeurs, le pourcentage le plus élevé des grands pays industrialisés. Face à cette situation, que propose le gouvernement ? Un catalogue de mesures disparates et modestes, il y a bien quelques efforts de diminution de charges mais aussi, pour satisfaire les idéologues du PS, une série de dispositions absurdes comme celles qui concernent les heures supplémentaires. Après le traitement social plus économique du chômage, voici le traitement idéologique ?

Le Figaro : Que proposez-vous ?

Jacques Chirac : Le problème est d’une telle ampleur que je n’ai pas la prétention de le traiter ici en quelques mots. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il ne faut pas agir par saupoudrage, mais concentrer l’effort dans trois directions : d’abord, diminuer sérieusement les charges excessives qui pèsent sur les entreprises et sur les salariés. Il n’y a pas d’autres moyens pour favoriser l’investissement, stimuler la croissance et donc créer des emplois. Ensuite, il faut faire un très grand effort décentralisé de formation professionnelle, en liaison étroite avec les professions. Enfin, il faut prendre rapidement des mesures en faveur des chômeurs de longue durée qui, à l’heure actuelle, sont souvent condamnés à la marginalisation.

Le Figaro : Vous étiez très fier de la politique de sécurité de votre gouvernement. Etes-vous convaincu qu’elle a été démantelée sous le gouvernement Rocard ?

Jacques Chirac : Oui. C’est ce qui explique le malaise que l’on observe dans la gendarmerie comme dans la police, ainsi que l’augmentation préoccupante de la délinquance depuis plusieurs mois. D’un côté, on prend des mesures d’amnistie ou de libération excessives, dangereuses ou démoralisantes. De l’autre, on démantèle toutes les dispositions qui étaient dénoncées comme « sécuritaires » et qui avaient permis de renforcer la lutte contre la criminalité et le terrorisme. Il en résulte naturellement un plus grand risque d’insécurité.

Pour moi la sécurité est la première des libertés surtout pour les gens les plus vulnérables. Or, je constate que la situation, qui s’était améliorée entre 1986 et 1988, sous mon gouvernement, se dégrade à nouveau, comme ce fut le cas entre 1981 et 1986.

Le Figaro : Je vous trouve bien sévère. Rien ne trouve grâce à vos yeux.

Jacques Chirac : Non, je ne fais pas d’opposition systématique et je souhaite approuver le gouvernement quand j’estime que son action va dans la bonne direction. Mais je dois reconnaître que j’ai assez peu d’occasions de manifester ainsi ma satisfaction.

Un exemple : c’est l’attitude du gouvernement à l’égard des fonctionnaires. D’un côté le laxisme, avec des augmentations d’effectifs et des concessions pécuniaires, plus ou moins camouflées, pour éteindre les incendies les plus menaçants.

De l’autre, une absence totale de réflexion sur le rôle de l’Etat dans notre société, sur les moyens de redonner aux fonctionnaires, motivation et dignité.

Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, les conflits et le découragement se généralisent.
Cette politique, au fil de l’eau ne résoudra rien. Ce qu’il faut, c’est définir ce que doit être l’Etat dans une nation moderne et compétitive. C’est réfléchir aux moyens à mettre en oeuvre pour que soient mieux assurées et mieux considérées les fonctions traditionnelles de l’Etat, l’enseignement, mais aussi et surtout les fonctions de souveraineté, la justice, la défense nationale ou la sécurité.

Mais pour y parvenir, il faut faire des choix, réduire le rôle de l’Etat là où il est inutile ou nuisible, poursuivre son désengagement de la vie économique par la reprise du programme des privatisations, le renforcer là où il ne dispose pas des moyens indispensables pour assurer ses missions essentielles.

Nous avions engagé cette action. Pour la poursuivre, il faudrait courage et vision de l’avenir.

Le Figaro : Etes-vous pareillement inquiet de la sécurité extérieure de la France au moment où le gouvernement remet en question la loi de programmation militaire ?

Jacques Chirac : A propos de la loi de programmation militaire que j’ai proposée et fait voter, M. Mitterrand avait déclaré, à l’époque, qu’elle était, je cite, « réaliste, cohérente et raisonnable ». Comme elle a été votée à la quasi-unanimité du Parlement, j’en conclus que c’était une bonne loi. Décidée à un moment où la croissance était faible, elle est évidement plus facile à supporter aujourd’hui par le budget qu’elle ne l’était hier.

Le Figaro : Mais n’y a-t-il pas une évolution de la situation internationale, notamment à l’Est, qui permette d’envisager une diminution de l’effort de défense ?

Jacques Chirac : Ma réponse est non. Certes, il y a eu des propositions de désarmement importantes, et que j’approuve, de la part des Etats-Unis et de l’Union soviétique. Mais nous ne devons pas oublier que les propositions américaines s’inscrivent dans un climat de désengagement en Europe. Et surtout, si je souhaite ardemment que se confirme l’évolution en cours en URSS, sous l’impulsion de M. Gorbatchev, il me faut bien constater que nous avons affaire à un système soviétique puissant, placé dans une double situation de crise économique et d’incertitude politique. Bref, il s’agit d’un système instable. Or, un système instable est toujours un système dangereux. Surtout quand il est puissant.

Il y a une hypothèse que nous ne pouvons exclure et qui pourrait nous faire regretter d’avoir oublié notre vigilance : au cas où l’expérience gorbatchevienne échouerait, ce qu’à Dieu ne plaise, le système antérieur pourrait très bien se remettre en place et être tenté de chercher à l’extérieur une compensation à ses difficultés internes.

Le Figaro : Une hypothèse que vous envisagez sérieusement ?

Jacques Chirac : Je ne la souhaite pas, cela va de soi ; mais un homme politique responsable est obligé d’envisager toutes les hypothèses. Je constate que bien des dirigeants internationaux font preuve de la même vigilance.

Le Figaro : Et vous avez le sentiment que ce n’est pas le cas de François Mitterrand ?

Jacques Chirac : Je n’en sais rien ? Je constate seulement que le président de la République a décidé de réduire sensiblement notre effort de défense. Ce qui me paraît tout à fait déraisonnable. Contrairement à une idée simpliste, il y a un grand danger à baisser notre garde alors que le bloc de l’Est est en plein bouleversement.

Le Figaro : Son point faible, pour l’heure, c’est la Pologne.

Jacques Chirac : Non c’est surtout l’URSS. Cela dit, il se passe des choses considérables en Pologne. C’est un enjeu qui doit mobiliser l’ensemble des Européens. Si la Pologne réussit, ce sera une grande première : le passage d’un pays communiste à un système démocratique et libéral. C’est, avec ce qui se passe en Hongrie, l’espoir de pouvoir réunir l’Europe, la grande, celle de l’Atlantique à l’Oural, qu’appelait de ses voeux le général de Gaulle et que le pape évoque aujourd’hui avec tant de foi.

La Pologne nous concerne tous. D’où les propositions qui ont été faites par M. Giscard d’Estaing en faveur d’un plan Marshall et par moi-même pour un ensemble de mesures d’aide à décider par un « sommet européen de la liberté »
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Le Figaro : La politique extérieure française vous paraît-elle à la hauteur des enjeux que vous décrivez.

Jacques Chirac : Pour tout dire, je la trouve superficielle et fondée davantage sur des attitudes médiatiques que sur une véritable unité de conception et de direction. S’agissant de la politique européenne, je note toutefois qu’on a l’intention de prendre un certain nombre d’initiatives dont la plupart me semblent aller dans le bon sens. Mais j’ai remarqué que, à l’Elysée, chaque fois qu’on selle, on ne bride pas. J’attendrai donc la fin de la présidence française pour porter un jugement.

Pour la construction européenne, il est clair qu’on ne peut plus continuer sur la seule voie ouverte dans les années 50. Il faut un nouveau souffle politique.

Le Figaro : Sur quoi ?

Jacques Chirac : Dans plusieurs domaines. La défense et les droits de l’homme bien sûr. Mais il s’agit surtout, à mes yeux, de supprimer la fracture artificielle, imposée par les armes, qui a coupé l’Europe en deux. Souvenez-vous : dans un de ses livres, Milan Kundera raconte que pendant l’insurrection de Budapest, en 1956, un journaliste hongrois s’écria, au moment même où les chars arrivaient sur lui « Nous mourons pour la Hongrie.

Le Figaro : Bref, vous croyez que les pays de l’Est doivent intégrer l’Europe ?

Jacques Chirac : Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de remettre en cause l’actualité communautaire ni de ralentir la construction de l’Europe des Douze. Mais il faut réfléchir simultanément à la construction d’une véritable Europe de la liberté qui ne connaîtrait plus de mur à Berlin ni de rideau de fer. C’est ce que je m’efforce de faire et je ferai prochainement des propositions à ce sujet.

Le Figaro : Là-dessus, vous êtes finalement d’accord avec François Mitterrand. Que lui reprochez-vous ?

Jacques Chirac : Je ne ressens pas dans sa politique et je n’entends pas dans ses discours un véritable message. Nous avons donné, ces derniers temps, l’image d’une France qui suivait. Quand vous regardez les relations de M. Gorbatchev et l’Europe, que voyez-vous ? Un effort considérable de la diplomatie soviétique pour séduire M. Kohl et convaincre Mme Thatcher. Avez-vous remarqué un effort quelconque en direction de la France ?

Si nous ne sommes plus un pays important dans le débat Est-Ouest, c’est parce que nous n’intéressons plus et, si nous n’intéressons plus, c’est parce que nous n’avons plus rien à dire. Jusque dans les années 80, nous avions une position forte et originale. Aujourd’hui, nous risquons de donner le sentiment d’être à la remorque de l’Allemagne. Nous nous sommes peu à peu effacés. La France a pour vocation de prévoir et d’annoncer. Aujourd’hui, nous ne prévoyons plus et nous n’annonçons rien.

Le Figaro : Alors que voulez-vous faire ?

Jacques Chirac : Je vous l’ai dit. D’abord encourager toutes les initiatives d’où qu’elles viennent, tendant à renforcer l’union de l’opposition. Ensuite, proposer aux Français la politique et les projets qui permettront à la France d’être un grand pays.

Propos recueillis par Franz-Olivier Giesbert et Paul Guilbert