Interview de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, à Europe 1 le 13 novembre 1989, sur le rapport sur la lutte contre le tabac et l'alcoolisme et les directives européennes concernant le tabagisme.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Claude Evin - Ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale

Média : Europe 1

Texte intégral

Q. : Vous revenez de Bruxelles. Avec un résultat : un certain nombre de directives européennes ont été prises en matière de lutte contre le tabagisme.

R. : C'est la première fois qu'est adoptée une directive en matière de santé dans toute l'histoire de l'Europe. Ça veut dire que l'Europe avance, y compris dans le domaine de la Santé. La première directive concerne l'étiquetage sur les paquets de cigarettes. Maintenant sera indiqué "fumer provoque le cancer", "fumer provoque des maladies cardio-vasculaires". Autre directive adoptée par le conseil des ministres de la Santé aujourd'hui à Bruxelles, celle concernant le taux de goudrons dans les cigarettes. On considère actuellement que les cigarettes comprennent un taux de goudron compris entre 22 et 24 mg par cigarettes, l'ensemble des Douze ont décidé de porter à 15 mg en 1992 le taux de goudron et à 12 mg en 1997.

Q. : Les tenants de la lutte anti-tabac vont dire qu'on aurait pu faire plus vite.

R. : Comme dans bien d'autres dossiers, la construction européenne nécessite des compromis. Si nous voulons tous avancer ensemble il faut encore que nous respections encore les souhaits des uns et des autres. Ce sur quoi nous sommes arrivés aujourd'hui, ce sont effectivement sur des compromis. Mais, par rapport à ce qu'est actuellement le taux de goudron dans les cigarettes, passer à 15 mg en 1992 et 12 mg en 1997, ce n'est pas rien quand même !

Q. : Certains scientifiques ne vous ménagent guère dans un rapport, qui a été commandé au début de l'année par votre service. C'est un rapport sur la lutte contre le tabac et l'alcoolisme. On le découvre dans les colonnes du Monde aujourd'hui parce ce qu'il a été rendu public par ses propres auteurs. Écoutons le prof GOT, qui donne son sentiment sur les raisons pour lesquelles ce rapport aurait pu être bloqué.

Prof. GOT : Quand on rend public un rapport de ce type, c'est parce ce que l'on estime qu'on servira mieux les idées qu'on exprime dans le rapport en les mettant sur la place publique qu'en continuant une négociation intra gouvernementale qui n'a pas débouché au bout de six mois. Il y a des points où le blocage est complet, en particulier dans le domaine de la publicité tabac/alcool et la taxation. Il y a eu des engagements au moment des élections présidentielles, il y a des problèmes maintenant de solidarité qui se posent en termes financiers, tt ça fait qu'on ne peut pas s'épargner ce travail fondamental, qui est d'éviter le conditionnement d'individus, en particulier des jeunes, aux malheurs et à la mort en acceptant la publicité pour le tabac et d'avoir en plus le prix de cigarettes le plus bas de la Communauté avec la Grèce.

Q. : Quand on vous dit que ces mesures sont irréalisables ?

Prof. GOT : C'est un peu facile. Il y a des pays qui les ont réalisés. L'interdiction totale de la publicité pour le tabac, ça existe en Italie. La Grande-Bretagne libérale de Mme THATCHER, on n'y voit pas Malboro sur tous les véhicules !

PY CHAPERON : Ce rapport rangé au rayon des objets oubliés ?

C. EVIN : Ce rapport, c'est moi personnellement qui l'ai demandé, parce ce que je suis très très attaché à ce que la France ait une vraie politique de santé publique. C'est bien parce ce que j'ai la volonté de définir cette politique de santé publique que j'avais demandé ce rapport à ces cinq professeurs. Un certain nombre de choses ont déjà été faites. Un certain nombre d'autres nécessitent que nous élaborions un plan que nous sommes actuellement en train d'élaborer au sein du Gouvernement. En effet, il n'y a pas que le ministère de la Santé qui est concerné. Mais ma volonté, et celle aussi du Président de la République comme du Premier ministre, est très forte en la matière. Je ne doute point que nous pourrons sortir un plan dans quelques semaines. Nous y travaillons, justement, à partir de ce travail réalisé par ces cinq professeurs de santé publique, travail que je leur avais demandé.

Q. : Ils réclament un doublement de taxation sur les paquets de cigarettes. Est-il vrai que P. BÉRÉGOVOY n'est pas très favorable pour cause d'indice des prix ?

R. : Vous mettez le doigt juste sur un des points qui n'est pas encore réglé. Mais je voudrais bien rappeler qu'il y a bien des choses qui ont déjà été faites la mise en place du dépistage du cancer du sein, du dépistage du cancer colorectal que souhaitent ces professeurs. L'interdiction, on l'a oubliée, j'ai fait passer il y a un an dans un texte de loi une interdiction de la publicité indirecte pour le tabac. C'est-à-dire la publicité qui est les briquets, qui est faite par les agences de voyages et qui associent de divers objets à des marques de cigarettes. Je l'ai fait interdire par la loi il y a un an. Si elle n'est pas encore rentrée dans les faits, parce ce que le législateur avait accepté que les contrats puissent être renégocié pendant une période d'un an. Voilà une interdiction qui va rentrer dans les faits dans quelques semaines. Donc, beaucoup de choses ont déjà été faites. Il en reste encore à faire, j'en suis tt à fait conscient. Le problème du prix du tabac est, en effet, à la négociation actuellement, y compris dans le cadre européen parce ce que c'est un problème qui s'inscrit par rapport au problème de taxes. Personnellement, en tant que ministre de la Santé, il est évident que je souhaite que toutes les mesures soient prises afin de limiter, voire de réduire totalement la consommation de tabac, tant qu'il est évident qu'elle provoque des cancers.

Q. : Les taxes vont augmenter inévitablement ?

R. : On y sera contraint à terme, ne serait-ce que par la solidarité européenne.

B. BENKEMOUN : Est-ce que ce rapport vous a embarrassé ?

R. : Je ne vois pas pourquoi il m'aurait embarrassé.

Q. : Pourquoi il n'a pas été rendu public ?

R. : Nous avions convenu qu'il était nécessaire d'abord d'aboutir sur ces propositions. Comme ce rapport m'avait été fourni à moi, il m'appartenait de le rendre public. Ils ont souhaité déroger l'engagement qu'ils avaient pris à mon endroit, ce n'est pas le plus important, car ce qui est plu important, c'est que le Gouvernement sorte un plan à partir des propositions de ces cinq professeurs. En tous les cas, ma volonté est très grande dans ce domaine.