Article de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, dans "Le Monde" du 2 juin 1990, sur les grands axes d'une politique de la population, intitulé "Un taux de natalité ne se décrète pas".

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  • Claude Evin - Ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale

Média : Le Monde

Texte intégral

"Est-ce que j'ai une tête de mesure gouvernementale ?" Telle était la question posée il y a quelques années, avec les mots de la pub, sur tous les murs de France, par un bébé charmeur.

Aujourd'hui, un débat passionné s'engage entre spécialistes sur les chiffres de la natalité en France. Il peut paraitre, il faut bien l'avouer, assez hermétique pour les Français. Certains se demandent, étonnés, comment l'on peut discuter de "demi-enfant" par femme en plus ou en moins.

Ce débat pour simplifier, porte sur deux conceptions différentes de la démographie : l'une, prônée par exemple en Grande-Bretagne, ne reconnait aucun rôle à l'État dans le domaine de la famille ; l'autre, celle de la France, mais aussi par exemple des pays nordiques assigne aux pouvoirs publics le rôle de favoriser la natalité, notamment à travers un système de prestations familiales.

Les chiffres fournis par nos démographes ne doivent pas être l'objet de polémiques inutiles. Ils nous permettent de connaître la situation actuelle, de savoir que les femmes qui n'auront plus d'enfants ont eu en moyenne 2,1 enfants et que l'ensemble des femmes encore en âge de procréer, toutes générations confondues ont actuellement en moyenne 1,8 enfant chacune. Ils nous apprennent que les femmes ont leur enfant de plus en plus tard. Ce sont des indicateurs utiles, mais qui ne nous permettent pas de préjuger de l'évolution des naissances : le niveau de la natalité en France est supérieur à celui des pays européens, mais rien n'est acquis pour l'avenir.

En ce qui concerne le rôle de l'État dans la démographie, le débat ne peut pas être réduit à l'opposition entre politique nataliste et non-intervention. S'enfermer dans ce débat réducteur, ce serait faire l'erreur de confondre politique de la population et politique à seule visée nataliste. Or un taux de natalité ne se décrète pas. De même, on ne peut réduire une politique de la population au seul problème de la place des populations d'origine étrangère dans notre pays.

La politique de la population ne peut donc être que globale. Elle doit d'abord s'intégrer dans ce qui fait notre histoire. Depuis 1789, l'idée de nation à une contenu politique : la République, qui légitime l'intégration de toute personne adhérant aux valeurs de la démocratie. Dans d'autres pays, au contraire, le concept de la nation repose sur des critères identitaires, fondés sur l'ethnie ou la religion, qui génèrent eux-mêmes leur vision de la famille et de la naissance.

Notre politique de la population doit aussi dépasser une vision trop "hexagonale". La libre circulation des personnes dans l'Europe des Douze, les bouleversements en cours dans les pays de l'Est et, plus largement, la poussée démographique venant de pays les plus pauvres, autant d'éléments nouveaux qui nous appellent à en actualiser le contenu.

Dans ce contexte, la politique du gouvernement en matière de population répond à trois objectifs : garantir la cohésion sociale ; encourager la vitalité de notre société et veiller à l'équilibre des générations.

Cohésion sociale et immigration

Le premier défi est donc celui de l'intégration de immigrés. Car mener une politique de la population ambitieuse en 1990, c'est avant tout garantir la cohésion sociale. Les événements les plus récents sont là pour nous rappeler qu'elle n'est jamais acquise, et que certains, au nom d'idéologies racistes, sont toujours prêts à la mettre en cause. L'histoire nous permet cependant de relativiser nos difficultés actuelles. La France a toujours su et saura encore demain s'enrichir de l'intégration des immigrés autour des valeurs de la République.

Nous devons cependant tenir compte du changement de dimension et de nature de l'immigration actuelle. Notre politique de coopération et d'aide au développement consiste aussi à faire comprendre aux populations du Sud que l'on ne résoudra pas les problèmes des pays du tiers-monde par l'émigration passive vers le Nord. Dissuadons donc les nouvelles arrivées, mais pour les étrangers qui sont chez nous, en règle avec la loi, c'est la voie de leur intégration durable qui s'impose.

Elle suppose de s'attaquer prioritairement aux problèmes qui touchent toutes les populations défavorisées sans distinction de nationalité : l'accumulation des difficultés de logement, de chômage, de scolarisation dans un environnement souvent dégradé.

C'est le sens de la politique de la ville engagée par le gouvernement sur quatre cents sites prioritaires. Elle nécessite la mobilisation des collectivités locales, dont beaucoup dépend depuis la décentralisation, et la volonté de refuser que, comme une fatalité revienne toujours le constat que seuls les pauvres sont solidaires des pauvres.

Voilà qui devrait faire l'objet d'un accord minimal entre tous les hommes politiques responsables si l'on voulait bien se préoccuper avant tout de l'intérêt du pays.

Le deuxième défi auquel nous sommes confrontés, c'est celui du développement d'un environnement favorable à l'enfance. Car une politique de la population doit encourager la vitalité de notre société. Retrouvons cette volonté de construire ensemble l'avenir qu'exprimait le baby-boom des décennies d'après-guerre.

Le désir d'enfant est aujourd'hui très fort : les demandes d'adoption et de procréation médicalement assistée en sont des signes, comme d'extrême sensibilité de l'opinion au problème de l'enfance maltraitée ou au thème des droits de l'enfant. Grâce à la contraception, l'arrivée d'un enfant est heureusement de plus en plus un véritable choix. Notre politique familiale doit permettre à ce désir d'enfant de se concrétiser.

Il nous faut donc pour cela veiller régulièrement à maintenir et à adapter notre système de prestations familiales. Tel est le sens des mesures qu'Hélène Dorlhac et moi-même avons annoncées le 20 janvier à l'occasion de la huitième conférence annuelle des familles. Elles améliorent l'adéquation de notre système de prestations à la prolongation de la scolarité et au développement du travail féminin, deux phénomènes contemporains essentiels. Neuf cent mille enfants et leurs familles en bénéficieront, et prioritairement les jeunes familles ou celles qui ont les charges les plus lourdes. Mais on ne peut pas aider les familles qui veulent avoir un enfant uniquement en distribuant des prestations.

Les conséquences du "mamy-boom"

J'ai eu il y a quelques mois, la joie d'accueillir un troisième enfant. Mais nous avons vécu en même temps, ma femme et moi, toutes les difficultés d'un changement de taille d'une famille. Et encore suis-je dans une situation que je sais privilégiée. Je suis donc bien conscient que c'est tout un environnement favorable à l'enfant qu'il faut créer : multiplication des offres d'accueil pour les jeunes enfants, adaptation des rythmes de vie, de l'habitat et de l'espace. L'État a sa part de responsabilité qu'il, assume, mais tous les acteurs locaux, sociaux, économiques et associatifs, de l'entreprise à l'individu, doivent contribuer à cette exigence.

La responsabilité publique est bien de permettre à chacun de participer à un projet collectif et d'y trouver aussi en partie le sens de sa vie personnelle, mais non pas de se substituer à la-responsabilité individuelle.

Le troisième défi posé à notre société, c'est celui du vieillissement.

Ma conviction est qu'une politique de la population doit aussi veiller à l'équilibre des générations. La progression de l'espérance de vie ne peut que nous réjouir, mais elle est à l'origine d'un "papy-boom" ou plus exactement d'un "mamy-boom", dont nous n'avons pas encore mesuré toutes les conséquences. Je ne crois pas comme certains à un conflit de générations, mais je mesure les contraintes qui pèseront sur notre système de protection sociale.

Je suis convaincu, par ailleurs, qu'une politique de l'enfance est indissociable d'une politique de la vieillesse. Ayons d'abord le souci de rentre leur place aux personnes âgées. Les grands-parents, les jeunes retraités ont souvent un rôle essentiel dans la vie quotidienne des familles. Ce rôle doit être reconnu et élargi. Le thème des solidarités inter-générations est à approfondir. Notre société à tout à y gagner. Encore faut-il leur permettre de vivre pleinement leur retraite en veillant à ce que la charge des jeunes enfants ne repose pas seulement sur eux.

La prise en charge des personnes âgées dépendantes constitue aussi un des enjeux majeurs de la politique sociale et familiale de demain. Le manque criant actuellement de structures d'accueil et d'hébergement risque de peser de plus en-plus sur les familles, et notamment les plus démunies. L'effort nécessaire de solidarité est d'ores et déjà engagé, d'abord pour garantir à chacun une vieillesse digne.

Politique de l'immigration, de l'enfance, de la vieillesse, c'est en agissant sur tous ces leviers en même temps que se définit une politique de la population qui engage notre avenir.

C'est un vrai projet de société que de convaincre un peuple de la richesse que représente pour lui un équilibre entre chacune de ses composantes.

C'est là en définitive, le vrai défi et le seul but qui vaille pour une politique de la population adaptée aux réalités d'aujourd'hui : redonner à notre société confiance en elle-même, en un avenir fondé sur la cohésion et la solidarité.