Texte intégral
Vert Contact : 2 février 1996
Reconvertir l'industrie d'armement
Le chantier de cette fin de siècle
On s'est beaucoup demandé qu'elles pouvaient bien être les motivations du Président de la République pour reprendre et mener à son terme, au mépris de l'opinion internationale, une ultime campagne d'essais nucléaires souterrains. La réponse est désormais connue : il s'agissait - avant l'annonce de l'ambitieux projet de refonte du dispositif français de défense - de rassurer ceux que la suppression de la conscription, le démantèlement des missiles Hades et la réduction des dépenses d'armement terrorisent. Dormez, braves gens, à l'abri du parapluie nucléaire...
Les précautions pédagogiques du Président de la République, et la tournée des popotes qui s'ensuit, ne rassureront malheureusement pas ceux qui, avec enthousiasme parfois, résignation souvent, vivent de la présente d'unités de l'armée, ou d'usines d'armement. Les Verts ne s'associeront évidemment pas aux manifestations pour « défendre l'emploi » dans ce secteur. Mais ils comprennent la demande des salariés, qui craignent que leur savoir-faire soit nié, et leur outil de travail démantelé.
Le bilan économique des industries d'armements françaises est des plus contestables : dans un contexte de concurrence meurtrière, avec les industriels américains comme avec ceux des PVD (1), bien des contrats de ventes d'armes sont conclus « à perte », ou en échange d'énormes compensations (2). Sans compter, tous ceux qui ne sont tout simplement jamais honorés, et restent à la charge de la COFACE (3), c'est-à-dire du contribuable français.
Les gouvernements qui se sont succédés ont toujours préféré conclure des contrats « coûte que coûte », plutôt que de s'engager dans une politique ambitieuse de reconversion de l'industrie d'armement, permettant la production de biens socialement utiles et moralement acceptables. La tâche est aujourd'hui d'autant plus colossale, et le coût social prévisible d'autant plus lourd, qu'ils ont refusé de regarder la réalité en face. La reconversion exige en effet détermination politique, capacité à innover… et moyens financiers ! Le tout dans la durée. La constitution d'un fonds pour la reconversion, alimenté par exemple par les sommes fabuleuses gaspillées par la COFACE pour garantir les ventes d'armes, apparaît ainsi aujourd'hui comme une des indispensables conditions de la réussite du chantier de la reconversion.
(1) PVD : pays en voie de développement.
(2) Le montant des compensations consenties atteint couramment 50 à 60 % du montant des contrats : la vente de 436 chars Leclerc – fleuron de GIAT Industries - aux Émirats Arabes a été « compensée » à hauteur de 60 %, comme le dénonce l'Observatoire des transferts de l'armement qui édite une lettre trimestrielle indispensable à ceux qui veulent en savoir plus (BP 1027 – 69201 Lyon Cedex 01 – 80 FF par an).
(3) COFACE : Compagnie française d'assurance pour le commerce extérieur.
Vert Contact : 10 février 1996
Le scandale de l'air contaminé
Le mardi 6 février sera peut-être à marquer d'une pierre blanche dans la longue histoire de la prise de conscience des effets néfastes de la pollution atmosphérique, avec la publication, dans Le Monde, des éléments essentiels d'une étude épidémiologique, réalisée à Lyon et à Paris par les chercheurs du Réseau national de santé publique, qui prouve que la pollution de l'air est responsable de centaines de décès par an dans ces deux villes. Le tout pour des niveaux qui justifient habituellement la mise en route des procédures d'alerte du public.
Ce n'est pas à proprement parler une surprise. D'autres études (ERPURS en Île-de-France) ont déjà, avant celle-ci, montré que le nombre des consultations et des hospitalisations pour des problèmes cardiorespiratoires s'accroît en cas d'augmentation, même faible, de la pollution de l'air. Sans susciter de branle-bas de combat : lors des pics (1) de pollution de l'été, on s'est contenté de conseiller aux vieillards, aux malades et aux nourrissons de rester chez eux (pour ne pas gêner les voitures ?), et d'inviter les automobilistes à la vertu.
Aujourd'hui, c'est clair : la pollution atmosphérique tue, qu'elle soit liée à l'activité industrielle ou, bien davantage encore, à la bagnole, dont l'usage a été et reste constamment encouragé en France depuis trente ans. Cédant un jour à l'industrie automobile (la prime à la casse), le lendemain aux travaux publics et aux sociétés d'autoroute (l'augmentation de 20 % en 96 du budget routier et autoroutier), le gouvernement d'Alain Juppé est loin d'avoir pris conscience de la gravité de la situation.
Investir dans les transports collectifs, aménager la ville pour la rendre aux usagers (piétons, vélos, poussettes…), taxer l'usage de carburants polluants, mettre en place un réseau fiable de mesure de la qualité de l'air sur l'ensemble du territoire… Ce ne sont pas les idées qui manquent (2), mais la volonté politique !
Dans ce contexte, il faudrait être un bien triste sire pour se réjouir des rumeurs concernant le malheureux projet de loi de Corinne Lepage sur la pollution de l'air. Vaillant petit soldat de l'équipe Juppé, elle n'a pas cru devoir s'exprimer sur le redémarrage de Superphénix ou les essais nucléaires, concentrant tous ses efforts sur son grand dessein : la loi sur la pollution de l'air. La sincérité de la ministre n'est pas en cause. Mais il n'est pas sûr que la stratégie qu'elle a choisie soit la bonne. Gardant obstinément le secret sur son texte, elle n'a pas su y intéresser l'opinion publique, et a agacé les réseaux militants. Après des semaines de guérilla, face aux poids lourds des finances, des transports ou de l'industrie, Corinne Lepage apparaît aujourd'hui isolée au sein du gouvernement.
La parution de l'étude du Réseau national de santé publique, en relançant le débat, apparaît ainsi comme une vraie bouée de sauvetage pour Corinne Lepage : elle pourrait lui permettre de sauver son texte. Et sa tête ! Comment imaginer en effet qu'elle reste à son poste, si elle devait perdre cette partie-là ?
(1) La notion de pic paraît diablement artificielle, d'une part parce que seuls quelques polluants (le dioxyde de souffre, le dioxyde d'azote, l'ozone) sont régulièrement mesurés, et que le taux normal de ceux-ci n'exclut pas la présence anormale d'autres polluants (notamment les redoutables microparticules produites par les moteurs diesel), d'autre part, parce qu'il semble acquis que des niveaux modestes de pollution ont un impact sur la santé.
(2) Voir Vert Contact n° 399 : « Les 10 propositions des Verts pour prévenir la pollution de l'air ».