Texte intégral
Le Figaro : À quelques jours du départ, quelles sont vos satisfactions et vos tourments ?
François Fillon : L'épreuve se présente mieux que par le passé : plateau performant d'abord, avec des prototypes (nous y tenons) et une meute de grand tourisme, dont plusieurs peuvent prétendre à la victoire. Nous avons eu une centaine de candidatures, et, lors des essais pré-qualificatifs, la sélection a été sévère pour n'en retenir que 45. Ensuite, par rapport à 1995, même époque, nous avons 10 % de réservation en plus ; nos locations d'emplacements, sur le circuit, sont en sensible augmentation ; ces deux éléments étant étroitement liés.
Mes tourments ? Ne pas pouvoir, sur notre circuit au demeurant parfaitement réglementaire et homologué, accueillir 55 voitures, car nos stands ne sont pas assez longs et nombreux. La sécurité nous interdit de mettre deux GT par stand. De plus, nous sommes en concurrence avec d'autres grands événements sportifs. Dans le cadre de l'Euro 96, samedi à 19 heures, le match France-Espagne, et, plus tôt, Écosse-Angleterre à 16 heures. Ils seront retransmis en direct sur écran géant, et nous avons avancé le départ d'une heure, à 15 heures donc, pour permettre aux gens de regarder plus commodément les rencontres.
Le Figaro : Raisons de cet engouement ?
François Fillon : Le plateau, extrêmement varié, d'abord. Puis la fête. Avec défilé des pilotes dans la ville, vendredi soir, exposition des GT de la course, mais en version routière, espace foot, discothèque géante près du circuit. Alain Delon donnera le départ ; sa seule exigence : faire un tour de circuit.
Le Figaro : Le ministre fait-il si peu cas des hommes politiques ?
François Fillon : (Sourire de François Fillon.) L'alternance…
Le Figaro : Parlez-moi de cette fameuse société d'économie mixte qui a redonné lustre et puissance aux 24 Heures du Mans ?
François Fillon : En fait, nous l'appelons Circuit international de la Sarthe. Elle remonte à 1994, année de mise en route ; les 24 Heures étaient encore organisées par l'ACO. Aujourd'hui, les tâches sont parfaitement définies : la promotion et la gestion de l'épreuve sont du ressort de la société d'économie mixte, l'organisation sportive revient à l'ACO.
En fait, « le Mans » est une hydre tricéphale. La société d'économie mixte patrimoniale est propriétaire du circuit et de ses installations, elle les loue à la société de gestion. Cette dernière est financière ; par elle transitent tous les flux de capitaux, places, télévision, etc. ; si vous voulez organiser des réceptions dans l'enceinte des 24 Heures ou louer un emplacement, vous avez affaire à la société de gestion. L'ACO, en revanche, est l'organisateur sportif et technique de la course ; il devient prestataire de service payé par la société de gestion.
Le Figaro : Quel est le budget 96 du Mans ?
François Fillon : Soixante millions de francs ; 30 millions environ proviennent de la vente des billets, 30 millions des droits de télévision, espaces publicitaires, droits de place, restaurants ou buvettes, loges, par exemple. Il n'y a pas un centime d'argent public dans ces sommes. En 1995, les 24 Heures ont fait 2,5 millions de francs de résultats.
Le Figaro : Mais les collectivités locales apparaissent-elles ? Si oui, où et quand ?
François Fillon : Elles participent à l'entretien et à la réfection du circuit par le canal de la société patrimoniale. Celle-ci, au capital de 101 millions de francs, est composée de la ville du Mans, des conseils régional et général, et de l'ACO. Elle rembourse les emprunts, entretient et, comme je vous l'ai dit, le loue à la société de gestion. Ce loyer recueilli par la société patrimoniale est de huit millions de francs environ et permet de financer, en partie, les investissements. En partie, en effet, le complément – huit millions de francs – est fourni précisément par les collectivités locales.
Le Figaro : Aucun problème donc avec cette articulation savante ?
François Fillon : Non, aucun. L'ACO ne prend plus de risques financiers, d'une part ; d'autre part, si une année, nous sommes en difficulté, on perçoit un loyer moins élevé des installations, et les collectivités locales compensent ce manque afin de retrouver un équilibre dans nos comptes.
Le Figaro : Les 24 Heures du Mans, une affaire saine, soit, mais guère juteuse. Pourquoi poursuivre cette organisation en dehors de tout championnat, isolé et en franc-tireur ?
François Fillon : Parce qu'on ne peut imaginer mieux pour promouvoir la région, le département et la ville à laquelle je suis attaché par naissance. La semaine du Mans représente, en outre, plusieurs centaines de millions de francs de retombées directes pour la Sarthe.
Le Figaro : Les fameux droits de télévision qu'Ecclestone voulaient s'approprier en 1993… ?
François Fillon : Je ne vous donnerai pas les chiffres exacts, car ces contrats sont durement négociés. En fait, nous ne gagnons pas d'argent sur ces droits, car ils couvrent nos coûts de production. En effet, nous produisons nous-mêmes les images. Nous vendons nos retransmissions en direct à la France, au Japon, à la Grande-Bretagne, à l'Allemagne et aux États-Unis. Le Japon nous achète sept heures de diffusion. Et à moindre échelle, le signal est répercuté dans 150 pays.
En ce qui concerne la France, France 2, comme l'an passé, assurera très complètement les reportages avant, pendant et après.
Le Figaro : Puisque vous évoquez le Japon, où en est le projet : trophée 24 heures (1) entre Japon, France et États-Unis ?
François Fillon : Au point mort. La Fédération internationale n'y semble guère, pour l'instant, favorable. Nos relations, pourtant, sont meilleures avec Max Mosley, président de la FIA. Mais des divergences existent.
Le Figaro : Précisément, espérez-vous revenir au sein de la famille fédérale (2) ?
François Fillon : On l'espère. Mais on veut conserver notre spécificité. Enfin, on aimerait trouvait une solution au projet cité plus haut, Allemands et Japonais sont intéressés. Hélas…
Le Figaro : Votre position est bigrement délicate et paradoxale…
François Fillon : Oui. Notre problème est de trouver des constructeurs qui acceptent de venir courir chez nous et pendant 24 heures. Le BPR est une bonne chose. La solution ? Une série de courses, pas forcément de 24 heures, dans le monde, afin que les participants possèdent des voitures exploitables au Mans, sans trop de frais supplémentaires.
Le Figaro : Mosley et Ecclestone ?
François Fillon : Il y a trois ans, c'était la guerre entre la FIA et l'ACO. Aujourd'hui, nos relations sont analogues à celles entre la France et Taïwan : notre pays ne reconnaît pas Taïwan mais entretient de bonnes relations avec lui.
Le Figaro : Le Mans et Montréal (Grand prix du Canada) à la même date. Volonté de nuire du pouvoir sportif ?
François Fillon : Je ne sais pas. La FIA nous a avertis, précisant qu'elle ne pouvait pas organiser son calendrier différemment. Il n'y a eu aucune volonté de nous aider.
Le Figaro : Qu'est-ce qui vous fait « courir » au Mans ?
François Fillon : Je suis manceau, président du conseil général, donc directement impliqué dans le redressement des 24 Heures, qui étaient, en 92 et 93, je vous le rappelle, en danger de mort. Sachez que dans la Sarthe, cette épreuve aura toujours priorité sur la formule 1. Pour un Sarthois, les 24 Heures sont institution et patrimoine.
Et puis, j'aime passionnément le sport automobile.
1 L'ACO et les Américains n'ont jamais pu se mettre d'accord sur un règlement commun.
2 Depuis le conflit avec Ecclestone, la scission avec la FIA et la mort du championnat du monde d'endurance, les 24 Heures du Mans sont isolées et n'appartiennent à aucune compétition mondiale.