Texte intégral
Ouest-France : On s'apprête à fêter le soixantième anniversaire du Front populaire, mais pour l'instant on ne sent pas de ferveur particulière pour cet événement. Moins que pour le 1 500e anniversaire du baptême de Clovis.
Lionel Jospin : On évoque tout de même moins souvent le baptême de Clovis que le souvenir du Front populaire ! Si certains veulent faire du baptême de Clovis un événement, je leur laisse. Nous avons, nous, commémoré avec ferveur les 50 ans du Front populaire. Nous ne sommes pas obligés de recommencer tous les dix ans pour que cet événement reste vivant dans notre mémoire et dans notre imaginaire.
Ouest-France : Aujourd'hui, quel jugement portez-vous sur cette expérience ?
Lionel Jospin : Je suis frappe de voir à quel point elle reste présente alors qu'en fait, elle n'a duré qu'un an (le deuxième gouvernement Blum n'est déjà plus le gouvernement du Front populaire). Malgré cette brièveté et la manière dont tout cela s'achève (vote des pleins pouvoirs à Pétain), cet épisode reste un mythe de référence pour la gauche. D'abord parce qu'elle est une réaction à la fois à la crise mondiale, aux ligues factieuses, aux périls extérieurs que l'on sent monter. À cette triple réaction succèdent très vite des actes fondateurs : les congés payés, les premières nationalisations, les 40 heures, ... et tout ce qui est fait pour les jeunes, le sport, les loisirs, la culture.
Ouest-France : Voilà pour les lumières, les ombres maintenant...
Lionel Jospin : C'est naturellement là pour de s'engager dans la guerre d'Espagne, et de se donner une chance de briser la puissance du nazisme en Allemagne. Le refus des radicaux, les réticences de notre allié anglais, mais aussi le pacifisme profond de Blum ont pesé lourd dans cette non-intervention française. Et puis, c'est aussi l'échec économique, la dévaluation, ... et la guerre. Mais de celle-ci le Front populaire n'est pas responsable.
Ouest-France : Certains établissent pourtant un rapport entre l'insuffisance des moyens militaires et la diminution du temps de travail...
Lionel Jospin : Historiquement c'est inexact, puisqu'au contraire l'effort de guerre s'accélère à partir de 36. Le retard a été pris avant. Avec le Front populaire la production de chars, de bateaux et d'avions augmenté sensiblement. Mais l'état-major ne révise pas ses conceptions anciennes sur la conduite de la guerre. Et l'opinion dans son ensemble, gauche comprise, ne veut pas que se reproduise l'épouvantable tragédie de la première guerre mondiale. Le plus « plus jamais ça » alimente ce que l'on appellera bientôt « l'esprit munichois ». Or, en face se développe une force de barbarie qui ira jusqu'au bout, et qui ne pourra être brisé que par la guerre.
Ouest-France : Nous sommes à la veille du 1er mai, que l'on continue à appeler la fête du travail. Qu'est-ce que les socialistes ont à dire sur le travail lui-même, en dehors du débat sur sa réduction et sa répartition ?
Lionel Jospin : Des sociologues, des économistes, des intellectuels, semblent vouloir remettre en cause ce que le travail a représenté depuis le 19e siècle jusqu'à nos jours. En remontant à une époque antérieure à la révolution industrielle, celle de l'aristocrate de robe et d'épée, ils tendent à montrer que le travail n'a pas toujours été une valeur. C'est une démarche ambiguë, car d'une certaine manière elle peut justifier qu'on s'accommode de la pénurie actuelle de travail. Mais d'un sutra côté, elle est peut-être une anticipation sur un certain avenir de notre société. Il est possible que la productivité des machines atteigne un niveau tel qu'il réduise le besoin de travail quotidien, tout en créant la même quantité de richesse. Mais dans le contexte actuel de chômage massif, ce débat prend une coloration un peu ironique. C'est pourquoi nous devons agir pour réduire la durée du travail afin de mieux le répartir.
Ouest-France : Le PS va tenir des assises de la citoyenneté. Le mot « citoyen » redevient à la mode : que mettez-vous sous ce mot ?
Lionel Jospin : On assiste à un double phénomène : d'un côté, une crise de la représentation et de la délégation politique, de l'autre une élévation certaine du niveau culturel de la population. Le rôle des citoyens ne peut se réduire au dépôt d'un bulletin de vote tous les 9, 7, 6 ou 5 ans. Certes, il existe un autre mode d'expression de la volonté citoyenne : le référendum. Mais dans ce cas c'est le sommet qui interroge la base. Nous préférons réfléchir à la manière dont les citoyens peuvent être davantage les acteurs de la démocratie et de leur propre vie.
Ouest-France : Dans ses « Mémoires interrompue » François Mitterrand écrit : « Hors du grand rassemblement des forces populaires, point de salut... » Était-ce un rappel à l'ordre ? Et faut-il chercher à inventer un nouveau Front populaire
Lionel Jospin : François Mitterrand, plus que tout autre, a incarné l'union de la gauche. Mais il n'a pas toujours appliqué à la lettre ce qu'il recommande. En 84, les communistes ont quitté le gouvernement : il ne les a pas retenus ! En 88, non seulement, les communistes n'y sont pas mais on fait entrer des centristes (Soisson, Rausch, Durafour, Durieux, ...) Alors, inventer un nouveau Front populaire ? Non, dans la mesure où l'expérience de 36 est survenue par la triple réaction dont je viens de vous parler, il est clair que le contexte est tout à fait différent aujourd'hui. En revanche, si le Front populaire est avant tout l'idée qu'à nouveau doit se créer un rassemblement des forces de gauche pour réaliser des évolutions significatives dans la sociétés française, alors, oui, cette inspiration peut exister. Mais un tel rassemblement ne prendra pas la forme d'un programme de gouvernement. Nous nous rencontrons, nous dialoguons, nous nous différencions, nous nous unissons quand c'est nécessaire, et puis les Français choisissent entre les propositions que nous leur faisons.
Ouest-France : Certains au PS, continuent à penser que le chef de l'opposition, que vous êtes, pêche par excès de modération. Qu'en dites-vous ?
Lionel Jospin : « Excès de modération », non... Je tiens compte d'un fait : une élection présidentielle a eu lieu ; un nouveau pouvoir, légitime, s'est mis en place.
Mais une année s'achève, et la voix des socialistes va se faire entendre avec de plus en plus d'ampleur. Je crois que l'opinion comprend cette approche.
Ouest-France : Justement, un an après l'installation de Jacques Chirac à l'Élysée, quel bilan faites-vous de son action ?
Lionel Jospin : Un constat : 300 000 chômeurs de plus, un taux de prélèvement obligatoire record, des situations de précarité accrues, des mesures fiscales pour les plus favorisés, des prélèvements supplémentaires sur les retraités et les chômeurs, la démission devant la toute-puissance de la « pensée unique »...
Résultat : un discours politique encore un peu mains crédible. Des aspects positifs ? Un changement d'attitude plus déterminés en Bosnie... À part ça quoi ? Sur la protection sociale, Il s'agit, pour partie, d'un ralliement aux mesures que nous avions préconisées, et pour le reste d'une remise en cause des organismes de démocratie sociale. Au profit d'une étatisation et d'un renforcement du pouvoir patronal que nous critiquons.
Ouest-France : Un changement de style peut-être, plus citoyen ?
Lionel Jospin : Oui, plus simple, plus direct, plus familier. Dommage que ce soit un homme de droite qui l'adopte ! Mais le contre point, grave, c'est le double langage. Monsieur Chirac continu à se référer à son discours de campagne, et le laisse démentir tous les jours par les actes de son gouvernement.
Je veux redonner à la politique française cohérence et vérité.