Interviews de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, dans "Le Parisien" du 4 juillet 1997, "Le Figaro" du 23 et "Paris Match" du 24, sur l'alourdissement de la fiscalité sur les entreprises et les choix économiques du gouvernement.

Texte intégral

Le Parisien - 4 juillet 1997

Le Parisien : Quelle note donnez-vous au style du Premier ministre ?

Alain Madelin : Lionel Jospin m’est apparu comme un socialiste de bonne volonté. Tout le monde se souvient qu’il avait répété, pendant la campagne : « Je fais ce que je dis, je dis ce que je fais. » Son premier mois comme Premier ministre aura été une épreuve de vérité dont il n’est pas sorti gagnant, comme l’a montré le dossier de Vilvorde.

Le Parisien : Lionel Jospin a cherché à éclairer ses choix économiques…

Alain Madelin : Après les premiers pas hésitants et même un peu chaotiques de son gouvernement, des clarifications s’imposaient. Sur toutes les questions importantes que sont l’emploi, l’euro, les impôts et même les intentions socialistes en matière du temps de travail, nous avons eu le plus grand flou. Cet attentisme n’est pas bon pour l’économie ni pour l’emploi.

Le Parisien : Le chef du gouvernement veut d’abord, dit-il, connaître l’héritage de l’ancienne majorité…

Alain Madelin : M. Jospin devait être plus prudent. En 1993, tout le monde reconnaissait que la majorité héritait d’une situation effroyable, d’une économie entrant en récession. Aujourd’hui, tout le monde reconnaît que l’économie française est prête à repartir et à créer des emplois. C’est d’ailleurs ce que Dominique Strauss-Kahn a reconnu devant la commission des finances de l’assemblée. Ce dont je suis sûr, c’est que, si les mesures du projet socialiste étaient mises en œuvre, elles nous feraient rater cette reprise et gâcher nos chances de création d’emplois.

Le Parisien : Pourquoi avez-vous parlé de « comédie d’Amsterdam », ce que vous a reproché Lionel Jospin ?

Alain Madelin : M. Jospin a confirmé que, dans la préparation du sommet d’Amsterdam, il savait que le pacte de stabilité serait signé par le Président de la République. Il a donc artificiellement monté en épingle une vague déclaration sur l’emploi. Le ministre des affaires étrangères du gouvernement travailliste britannique, à qui l’on demandait quel serait l’effet sur l’emploi de la déclaration obtenue par les Français, a répondu : « La création de huit emplois… » Autrement dit, ceux des experts chargés de préparer le prochain sommet. J’ai effectivement appelé cela une « comédie ». Y a-t-il un autre mot ?


Le Figaro - 23 juillet 1997

Le Figaro : Que pensez-vous de la décision du gouvernement de ponctionner prioritairement les entreprises ?

Alain Madelin : Vous remarquez que partout dans le monde, les économistes qui portent un regard sur la France et sur la maladie du chômage font tous le même diagnostic. Pour retrouver le chemin de la croissance et de l’emploi, la France doit à son tour, comme l’ont fait ses partenaires, mettre en œuvre une politique libérale : réduire les dépenses publiques, baisser les impôts, réduire les rigidités de son marché du travail et privatiser franchement. La France doit aussi, ajoutent-ils, réduire son secteur public et surtout développer son secteur marchand/mobiliser en particulier ses moyennes entreprises, qui représentent aujourd’hui le seul véritable moteur de la création de richesses et d’emplois nouveaux. Or, c’est précisément les entreprises qui représentent la cible des mesures fiscales décidées par le Gouvernement pour enrayer nos déficits publics. La sagesse, et même la simple précaution dans la perspective du budget 1998, auraient voulu qu’on cherche avant tout à réduire les dépenses publiques. L’habileté a voulu qu’après avoir laissé entendre que les ménages pouvaient être frappés, on concentre la charge sur les seules entreprises et, plus précisément, sur celles dont le chiffre d’affaires est supérieur à 50 millions de francs. Sur ce que le Gouvernement a appelé les « grandes entreprises », celles qui peuvent payer, celles qui ont profité de la hausse du dollar, celles qui ont vu leur valorisation boursière augmenter et leurs bénéfices s’envoler.

Le Figaro : Vous contestez cette analyse ?

Alain Madelin : Bien entendu. Car la réalité est différente. L’augmentation de la fiscalité s’applique à toutes les entreprises de plus 50 millions de francs de chiffres d’affaires, c’est-à-dire, à plus de 27 000 entreprises du secteur productif marchand. Plus exactement 24 500, si l’on soustrait les entreprises de plus de 500 millions de chiffre d’affaires. Cela représente au total 6,6 millions de salariés, soit plus d’un salarié du secteur privé sur deux. Ce sont ces entreprises qui font la vitalité économique de nos provinces, ce sont elles qui investissent et qui créent des emplois. Dans les technologies de pointe, ce sont des entreprises de 30 salariés, ou de 150 salariés dans une industrie de main-d’œuvre.

Le Figaro : Quelles peuvent être, selon vous, les conséquences de cette ponction supplémentaire sur les entreprises, qui va par ailleurs à l’encontre des exemples étrangers ?

Alain Madelin : Frapper ces entreprises, se traduira inéluctablement par moins d’investissements, moins d’emplois et même moins de salaires. C’est, encore une fois, frapper le cœur des moyennes entreprises créatrices d’emplois, celles dont le développement est vital pour notre pays. Les autres pays ne s’y trompent pas. Ils réduisent l’impôt sur les sociétés. Même Tony Blair, le Premier ministre travailliste britannique, a, à l’inverse de Lionel Jospin, choisi de baisser l’impôt sur les sociétés de 33 à 31 %, et jusqu’à 21 % pour les PME !

Au surplus, un tel programme doit être replacé dans le contexte du programme économique que les socialistes se proposent d’appliquer : le durcissement du droit du travail, la perspective des 35 heures payées 39, qui équivaut à cinq semaines de congés payés supplémentaires ou encore à une augmentation de 11 % du coût du travail, l’arrêt du programme de diminution d’impôts engagé par le Gouvernement Juppé, l’alourdissement de la CSG, la suppression des allocations familiales pour les enfants de classes moyennes… Une telle politique s’inscrit résolument à contre-courant de celle de nos partenaires et elle prépare bien mal l’avenir de la France et de nos enfants.


Paris Match - 24 juillet 1997

Paris Match : Démocratie libérale, votre nouveau mouvement issu du Parti républicain, est maintenant en ordre de marche. Quel va être son plan de bataille ?

Alain Madelin : Aujourd’hui dans l’opposition, nous avons le devoir de souligner le brouillard et les contradictions du discours socialiste de Lionel Jospin. Mais nous voulons surtout nous présenter comme une force de proposition. C'est pourquoi des forums Démocratie libérale vont être organisés dans toute la France. Le premier aura lieu à Royan, le 4 septembre. Un autre est prévu à Marseille, en octobre. L’objectif est d’écouter et de rassembler pour que les Français fassent notre connaissance et nous rejoignent.

Paris Match : Comment se positionnera Démocratie libérale par rapport au RPR de Philippe Séguin ?

Alain Madelin : Moi-même et les autres dirigeants de Démocratie libérale nous entendons très bien avec Philippe Séguin. Comme le RPR, nous privilégions, avant tout, l’intérêt du pays. Mais nous avons l’ambition légitime de faire de Démocratie libérale un mouvement porteur de la prochaine alternance.

Paris Match : Continuerez-vous à soutenir Jacques Chirac durant cette nouvelle cohabitation ?

Alain Madelin : Oui. Le Président de la République a une légitimité pour sept ans, tirée du suffrage universel. Dans cette cohabitation qui s’annonce rude avec Lionel Jospin, nous serons à ses côtés.