Interview de Mme Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, à France 2 le 30 avril 1999, sur les propositions du rapport Charpin sur les retraites, notamment sur les durées de cotisation et les fonds de pension.

Texte intégral

Q - Le rapport du commissaire au plan, M. Charpin, a été remis, hier, au Premier ministre, L. Jospin. Ce rapport préconise l'allongement des cotisations à 42,5 ans, et le Premier ministre, L. Jospin, a dit qu'il prendrait son temps pour négocier, avec les partenaires sociaux, la mise en place de cette réforme. Alors, prendre son temps, N. Notat, c'est bien, et en même temps, vous vous dites : « Attention, il ne faut pas non plus perdre son temps. »

 - « Disons qu'il faut prendre le temps nécessaire, maintenant, à la deuxième phase de consultation, qui doit déboucher sur l'élaboration d'une vraie réforme, avec des bases solides, pérennes. Donc pas de précipitation, pas d'improvisation dans cette phase tout à fait fondamentale. Mais, il ne faut pas perdre du temps effectivement. »

Q - Vous êtes favorable à l'allongement de la durée de cotisation ?

 - « Nous sommes favorables à la réforme du système par répartition. Parce que, nier la nécessité de la réforme c'est, à tous les coups, se garantir des lendemains qui déchantent, et c'est finalement la plus grande menace qui pourrait exister sur les retraites de demain. Alors, dans ces éléments de réforme, la durée de cotisation est en discussion. Mais il serait particulièrement, je crois inopportun, voire déplacé, d'agiter des épouvantails par rapport à la durée de cotisation. D'abord, dans le secteur privé, il y a déjà eu des augmentations des durées ; il y a donc à réfléchir à ne pas creuser les écarts. Et puis surtout, c'est complètement impossible de toucher à la durée de cotisation pendant qu'on a des gens qui sortent des entreprises, en fin de carrière – alors qu'ils sont tout à fait encore en capacité de travailler – , et quand on voit les retards qui sont pris par des jeunes pour entrer dans la vie active – à cause du chômage, à cause de toutes les raisons que l'on connaît. Donc, je ne crois pas qu'il y ait d'évolution possible sur la question de la durée, si on ne traite pas en même temps, si on n'apporte pas des contreparties, des correctifs sérieux à ces deux phénomènes qui ne sont pas conciliables avec une augmentation de la durée de cotisation. »

Q - Le paradoxe de ce pays, c'est qu'il y a à peu près la moitié des actifs à l'âge de la retraite qui sont déjà, si je puis dire, inactifs.

 - « Avant 60 ans aujourd'hui. On est un pays où on concentre la durée de vie active, aujourd'hui, disons entre 25-27 ans et 50-55 ans. C'est incroyable, c'est un contresens, ce n'est pas souhaitable pour l'organisation des entreprises, et ce n'est pas non plus acceptable par rapport à une durée de vie qui augmente aujourd'hui. »

Q - Les catégories d'âge qui vont être touchées par cette réforme, ce sont celles qui, aujourd'hui, sont dans la vie active. Ceux-là prendront leur retraite à quel moment ?

 - « C'est en 2005 que le choc démographique est brutal – car c'est ça la cause principale du problème qui est à traiter – , il devient violent, y compris après, à partir de 2005 ; et il est durable pendant 20-25 années. C'est la raison pour laquelle il est urgent d'anticiper ce choc, car plus on attend, plus on prend de retard pour que les mesures qui vont être prises produisent des effets, eh bien plus le choc va être fort, violent. Au contraire, si on prend des décisions assez rapidement, on comprend bien que cela va amortir le choc. »

Q - En France, faut-il rester sur un système de retraite uniquement par répartition, comme on a actuellement ? Ou bien faut-il un système mixte, disons, un peu de répartition, et aussi un peu de capitalisation ?

 - « Il n'y a pas d'alternative au système par répartition. Tout le monde en convient et c'est heureux. Mais il faut, avant toute autre réflexion, d'abord consolider et donc réformer le système de répartition. Parce que c'est celui-là qui assure, aujourd'hui, le contrat entre les générations ; qui assure des solidarités concrètes entre ceux qui travaillent, ceux qui sont en retraite, entre les jeunes et les moins jeunes. On voit bien que c'est un système qui a fait ses preuves ; et l'abandonner ou le mettre en péril, c'est tout simplement renvoyer chacun à des solutions individuelles, au système-D... »

Q - Fond de pensions...

 - « ...et on voit bien qu'en la matière, ceux qui ont les moyens d'épargner, de se mettre quelque argent de côté pour leur retraite auront la possibilité de le faire. Les autres on sait ce que ça donne. Donc, ne pas mettre en péril le système par répartition, le consolider. C'est la raison pour laquelle la réforme est nécessaire. Dans un second temps, il y a d'autres mécanismes à trouver. Aujourd'hui, les français épargnent déjà de manière individuelle pour leur retraite, donc il y a déjà des solutions et des comportements individuels qui se dessinent. La question des fonds de pension me semble être autant une question liée au capital des entreprises qu'une réponse au système de retraite. Peut-être même d'abord une question économique et de financement des entreprises, que sur la retraite. »

Q - N'a-t-on pas, quand même, un peu manqué de pédagogie – car en France, ce débat sur les retraites est toujours très sensible – , en disant : « C'est un avantage tout simplement lié à l'avantage de la durée de la vie » ? Effectivement, aujourd'hui on reste à peu près 20-25 ans à la retraite, alors qu'avant on ne vivait que 2 ou 3 ans, si je puis dire...

 - « Bien sûr. Il n'y a pas que des mauvaises nouvelles dans le problème que l'on a à résoudre, car il y a plus de retraités que d'actifs. C'est donc un problème, un nouvel équilibre à trouver. Mais surtout, les retraités vivent plus longtemps, ils vivent en meilleure santé. Ce sont, là, plutôt des évolutions positives dans notre société. Donc, il ne faut pas voir, aujourd'hui, la réforme à construire, comme étant un risque de régression. C'est, au contraire, une nouvelle évolution de nos modes de vie, dans le manière dont on est retraité aujourd'hui. Quand on est retraité aujourd'hui, on n'a pas fini sa réelle vie active ! Et ça, je pense que c'est plutôt heureux. »

Q - Pour la 1er Mai on va vous voir défiler aux côtés de la CGT. Vous êtes d'accord sur un certain nombre de points – pas forcément sur la retraite – , ça ne vous empêche pas de défiler ensemble ?  

 - « Non, je crois que c'est l'élément tout à fait nouveau qui se passe aujourd'hui dans le paysage syndical français. C'est que, sans être évidemment d'accord sur tout, sans avoir des points de convergence sur tous les sujets, je pense que nous sommes engagés maintenant dans une phase où nous convenons de discuter, ensemble, d'échanger nos points de vue, de comprendre le point de vue de l'autre – ce qui ne veut pas dire se rallier au point de vue de l'autre. Et ça, je crois que c'est une bonne nouvelle pour le syndicalisme français. »