Interview de Mme Maïté Demons, secrétaire générale de l'UGICT CGT, dans "Témoignage chrétien" le 27 juin 1992, sur le syndicalisme des cadres à l'intérieur de la CGT.

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Circonstance : Congrès de l'UGICT CGT à Nanterre du 17 au 21 juin 1992

Média : Témoignage chrétien

Texte intégral

Témoignage Chrétien : Vous avez admis une certaine faiblesse d'implantation de la CGT dans les catégories ingénieurs, cadres et techniciens (ICT). L'UGICT ne souffre-t-elle pas d'une image et d'un discours encore très « ouvriériste » de la CGT ?

Maïté Demons : L'UGICT est l'outil de conquête de la CGT dans les milieux ingénieurs, cadres et techniciens. Mais c'est aussi l'outil syndical de ces catégories, à leur service. L'affirmation de son rôle et de sa légitimité a été de longue haleine mais son existence est acquise et c'est un grand progrès. Pour le reste, la diversité à conquérir pour la CGT est plus vaste ; elle doit aller aussi vers les jeunes, les précaires, les plus anciens… C'est un défi difficile à relever et qui comporte d'autres exigences. La lutte contre l'ouvriérisme est une bataille ancienne dans la CGT, bien plus ancienne que l'UGICT elle-même car elle conditionne la diversité, la vocation de la CGT à être le syndicat de tous les salariés. C'est une nécessité pour gagner dans toutes les catégories, mais nous avons tous beaucoup avancé sur cette question, comme sur d'autres.

Témoignage Chrétien : Vous avez avancé lors du Congrès l'idée d'une CGT force de propositions, avançant des réponses pour infléchir le choix. Cette orientation a une histoire dans la CGT. À plusieurs reprises elle a été évincée après quelque temps d'expérience. Qu'est-ce qui légitime aujourd'hui le retour de ce thème ?

Maïté Demons : Cette question s'est toujours posée, quelles que soient les conjonctures politiques. Aujourd'hui ce qui domine, au-delà des changements majeurs dans le monde, c'est la profondeur de la crise du système capitaliste. Celle-ci demeure et si nous nous privions de la possibilité de peser sur les choix, nous passerions à côté d'une dimension essentielle. Or, il y a une articulation dialectique entre propositions et revendications. Les propositions, ce n'est pas le travail de quelques spécialistes. Elles doivent être élaborées à partir des problèmes concrets, des besoins et des revendications des salariés de l'entreprise, et ceux-ci doivent être propriétaires et des revendications, et des propositions. Ce n'est pas une réelle nouveauté pour nous, il y a d'ailleurs déjà des acquis positifs. Le 44e Congrès confédéral lui-même en a fait un axe important de l'action à venir de la CGT.

Témoignage Chrétien : Les militants de l'UGICT sont bien souvent présentés comme les « voltigeurs » de l'évolution de la CGT. Jugez-vous que la Confédération a été assez loin depuis le Congrès de janvier 1992 dans la voie de la mise à jour que vous proposez ?

Maïté Demons : Le terme de « voltigeur » ne me parait pas du tout adapté à la réalité : ce qui est sûr, c'est que, par les catégories qu'elle a vocation à syndiquer, l'UGICT est confrontée plus vite que d'autres à des mutations qui obligent tout le monde à réfléchir. Mais l'ensemble de la CGT sait qu'il faut changer. Nous l'avons tous décidé ensemble. La mise en œuvre a des rythmes différenciés mais Louis Viannet l'a rappelé à la tribune de notre Congrès : c'est bien toute la CGT, dans sa diversité qui avance. C'est une période difficile mais les débats et les tensions sont normales. La condition, c'est d'éviter des procès d'intention. Si tout est mis sur la table, si les questions sont abordées franchement, alors la CGT s'en sortira, en sera renforcée et c'est le syndicalisme français qui progressera.

Témoignage Chrétien : Vous avez aussi évoqué l'idée de convergences européennes. C'est là une approche nouvelle pour la CGT. Pensez-vous pouvoir être admis bientôt dans la Confédération européenne des syndicats (CES) et qu'en attendez-vous ?

Maïté Demons : La CGT n'a jamais admis les discriminations qui s'opposent à son adhésion à la CES. Mais celles-ci n'ont aujourd'hui plus aucun sens. La construction européenne oblige le mouvement syndical à être uni. Il y a à cette échelle des différences, des divergences même. Mais ce pluralisme doit être admis, c'est une nécessité pour le mouvement syndical en Europe. En retour, la réalité syndicale dans les pays européens pose une question nouvelle au syndicalisme français, non plus à la seule CGT mais à toutes les organisations. Car le syndicalisme français est le plus divisé qui soit en Europe. Il faut que les organisations syndicales françaises renouent entre elles le dialogue, le renouent fortement. C'est tout le sens de la démarche actuelle de la CGT. Ceux qui chercheraient à maintenir les exclusives se discréditeraient en Europe comme en France : l'heure est suffisamment grave pour appeler aux convergences indispensables, dans le respect de l'identité de chaque organisation.