Article de M. Valéry Giscard d'Estaing, membre du bureau politique de l'UDF, dans "L'Express" du 11 septembre 1997, sur son opposition à la réduction du temps de travail à 35 ou 32 heures avec un salaire maintenu à 39 heures, intitulé "A contresens".

Texte intégral

Lorsque ceux qui se pencheront sur l’année 1997, découvriront que le débat qui animait alors les Français portait sur la réduction de la durée du travail, à rémunération maintenue constante, considérée comme un moyen de lutter contre le chômage, j’ai peur que ce débat ne leur apparaisse comme aussi irréaliste, et à vrai dire absurde, que les propositions de nationalisation de nos entreprises faites en 1981.

Interrogez les Français pour savoir s’ils souhaitent travailler moins en gagnant autant : il est évident qu’ils répondent par l’affirmative. Mais cette réponse est sans portée concrète, puisqu’elle n’envisage pas la faisabilité de ce résultat. De même, demandez-leur si la diminution de la durée du travail permettrait de réduire le chômage : ils sont tentés de dire oui, car ils se souviennent vaguement de l’époque où on leur proposait de partager le travail, c’est-à-dire de réduire parallèlement les horaires et les salaires. Bref, ces enquêtes d’opinion n’éclairent guère le débat. Il est révélateur de noter qu’on ne leur demande jamais s’ils souhaitent travailler plus et gagner plus ! Leur réaction serait intéressante à connaître. Aux Etats-Unis, la réponse est affirmative.

Je me contenterai de faire quelques remarques : Ce débat fait du tort à l’image internationale de la France, et à celle des Français, car il est perçu comme irréaliste et démontrant l’incapacité de nos compatriotes à regarder en face les réalités économiques de notre temps. Aucun des partenaires sociaux ni des gouvernements des grands pays industrialisés ne fait de la réduction de la durée du temps de travail une pièce maîtresse de son programme politique, bien que cette durée soit partout – aux Etats-Unis, au Japon, en Grande-Bretagne et en Italie – supérieure à la nôtre. La seule exception est celle de l’Allemagne, mais on constate que, lorsque la situation d’une entreprise s’améliore chez nos voisins d’outre-Rhin, la première réaction de leurs dirigeants, en accord avec les syndicats, consiste à relever la durée hebdomadaire du travail.

Si, en France, la décision générale est prise de ramener cette durée de 39 à 35 heures, les travailleurs seront finalement rémunérés sur la base de 35 heures, et non de 39. Comprenons-nous bien ! Dans un premier temps, on leur annoncera le contraire, et des négociations permettront de leur offrir des garanties compliquées sur le maintien de leurs salaires. Mais, peu à peu, les lois économiques reprendront le dessus, comme elles l’ont fait, par exemple, dans la politique de blocage des loyers. Par le jeu du niveau des recrutements et de l’évolution annuelle des taux de salaires, le montant de la rémunération horaire tendra inévitablement à rejoindre le niveau que fixe la compétitivité de nos entreprises. Si bien que celles-ci finiront par payer 35 heures de travail au taux correspondant au coût réel de 35 heures de production ! Les 35 heures seront alors payées 35 ! On peut même tracer la courbe annuelle conduisant à ce résultat. En termes de richesses produite, la collectivité nationale se sera appauvrie.

Si ce débat prend de l’ampleur, c’est parce que nos dirigeants n’ont pas encore accepté de prendre en compte la réalité contemporaine : la France vu dans une économie concurrentielle, aux frontières ouvertes, ou la localisation des sites de production est pratiquement libre. C’est intentionnellement que j’ai parlé non pas de délocalisation, mais de localisation. La délocalisation évoque l’idée du déménagement d’une entreprise, auquel on peut toujours espérer s’opposer. Mais la localisation de la production signifie que les entreprises choisissent librement, chaque année, le lieu où elles développeront leur production et créeront leurs emplois. Comment imaginer qu’elles le feront là où les charges seront les plus lourdes, les contraintes administratives le plus sévères et la durée du travail la plus courte ?

La réduction de la durée hebdomadaire du travail de 39 heures à 35 ou 32 heures – à salaire maintenu – représente une augmentation du taux horaire des salaires de 11,5 % dans le premier cas et de 22 % dans le second. Si quelqu’un proposait une telle augmentation du taux horaire des salaires, en prétendant qu’elle améliorerait l’emploi, personne ne le prendrait au sérieux ! L’habileté consiste à passer par le détour de la réduction de la durée hebdomadaire du travail, en expliquant que les entreprises, privées de la main-d’œuvre dont elles ont besoin, seront contraintes de réagir en recrutant de nouveaux travailleurs. Il semble que l’opinion publique partage cette manière de voir, à une courte majorité. La réalité risque d’être différente, voire de sens contraire. Les grandes entreprises, engagées dans la compétition internationale, réagiront à l’augmentation de leurs coûts salariaux horaires en maintenant – au mieux – ou en réduisant – au pis – leurs effectifs, grâce à des gains de productivité encore possibles. Quant aux entreprises petites et moyennes, dont nos dirigeants actuels paraissent ignorer l’existence, bien qu’elles soient le seul réservoir d’emplois, l’état de leurs marges financières les conduira certainement à réagir à l’alourdissement de leurs coûts salariaux non par de nouvelles embauches, mais vraisemblablement par une compression de leurs effectifs.

Le ministre des Finances, Dominique Strauss-Kahn, a raison lorsqu’il affirme que la croissance ne suffit pas à réduire le chômage. Encore que la croissance soit le préalable à toute rédaction du chômage ! Les facteurs monétaires, obstinément ignorés par nos dirigeants, de droite ou de gauche, jouent aujourd’hui en faveur de la croissance de notre économie. Le dollar au voisinage de 6,10 francs et nos taux d’intérêt réduits permettent d’escompter une croissance de 3 % en tendance, à la fin de cette année. Ce ne serait pas l’encourager que de la contrarier par une réduction de la durée du travail !

Les trois côtés du triangle de l’emploi sont, pour la France : la croissance ; la réduction massive des charges sociales pesant sur les bas salaires ; l’élévation de la qualification de la main-d’œuvre par un effort intense de formation professionnelle. La solution est là. Qu’on trouve enfin la volonté politique de l’appliquer !

La diminution de la durée du travail n’est qu’une fausse manœuvre, ou un alibi, pour faire croire aux Français que la réduction de l’effort national, dans un monde tendu vers la compétition, peut leur fournir une arme secrète pour gagner !

Ce n’est pas un débat politique entre la droite et la gauche, c’est la question de savoir si nous sommes capables de prendre à bras-le-corps la réalité contemporaine. La créativité montante des Français mérite mieux que les remèdes débilitants qu’on leur propose !