Interviews de Mme Martine Aubry, ministre du travail de l'emploi et de la formation professionnelle, à RTL le 30 juillet et à "La Tribune de l'expansion" le 31 juillet 1992, sur le nombre trop élevé des licenciements opérés par les entreprises, sans raison économique.

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Média : RTL - La Tribune de l'Expansion

Texte intégral

RTL – 30 juillet 1992

H. Marque : N'est-ce pas symbolique de voir cette société faire faillite ?

M. Aubry : Ce n'est jamais une bonne nouvelle de voir une entreprise déposer son bilan. Il faut se rappeler ce qui se passe dans le travail temporaire depuis des années. Depuis 1982, il y a eu un nettoyage tout à fait nécessaire, une professionnalisation du travail temporaire. On peut dire que les brebis galeuses ont disparu. Il y a maintenant des grands groupes dont RMO faisait partie. Face à une réduction de contrats de travail temporaires, il y a eu une concurrence acharnée que se sont livrés l'ensemble des groupes. Comme c'est parfois le cas, il y a des gens qui restent sur la route. Je n'ai pas d'appréciation à donner sur la gestion de RMO. Sans doute était-elle plus fragile que les autres.

H. Marque : On arrive peu à peu aux 3 millions de chômeurs malgré vos efforts.

M. Aubry : On a vraiment un problème dans notre pays. On licencie beaucoup, sans doute beaucoup trop. Je suis loin de penser que les entreprises qui licencient n'en ont pas besoin. Mais il est difficilement compréhensible que cette année avec les résultats économiques que nous avons, nous ayons 18 % de plus de licenciements par rapport à l'année dernière à pareille époque, qui était déjà une période très difficile. C'était en pleine Guerre du Golfe. Nous avons ce mois-ci 43 000 licenciements. Il faut que les entreprises réfléchissent. Il n'y pas qu'un seul moyen de faire de la compétitivité : rogner de la masse salariale. Il n'y a pas qu'un seul moyen d'être moderne : remplacer des équipements par des salariés. Il y a aussi des façons d'investir dans la masse salariale, d'investir dans les salariés, de les former, de les préparer aux emplois de demain. Il faut que nous ayons une réflexion collective. Je suis contente de voir que des chefs d'entreprises ont signé un manifeste qui va dans ce sens.

H. Marque : On se demande si la vraie question n'est pas un problème de croissance. La croissance ne passe-t-elle pas par de nouveaux licenciements ?

M. Aubry : Gagner la compétitivité, c'est évidemment gagner sur les coûts de production, mais aussi faire de la qualité, être créatif par rapport aux besoins des clients, être souple. On ne le fait pas sans des hommes. La machine ne remplace pas toujours l'homme. En France, nous sommes passés d'une période où nous avons été en retard en matière d'organisation à une période où on considère que l'investissement est toujours meilleur que les salariés en place. Je ne crois pas que cela soit toujours vrai. Nous avons par rapport aux Japonais et à nos voisins allemands des réflexes qui pèsent sur la masse salariale, comme si c'était le seul facteur de flexibilité, comme s'il n'y avait pas de progrès à faire dans les investissements, les marges commerciales, la politique de marketing. Il faut absolument que les entreprises comprennent que la compétitivité, c'est une compétitivité globale des facteurs, que le salaire n'est pas toujours un coût alors que l'investissement rapporte. Il y a des combinaisons entre l'équipement et les hommes qui permettraient d'être plus compétitifs et plus productifs.

H. Marque : Tout semble se passer comme si les particuliers avaient aussi peu de liquidités que les économies nationales et hésitaient à les dépenser.

M. Aubry : Il est vrai que, quand on regarde les indicateurs économiques, on comprend assez peu la situation actuelle. Tout n'est pas totalement noir, il faut rappeler que l'augmentation du chômage ce mois-ci est l'une des moins importantes depuis un an. Il faut rappeler que depuis plusieurs mois, ce qui est très nouveau, le chômage des jeunes baisse. Il faut rappeler, c'est la première fois depuis 1989, le chômage de longue durée baisse, alors que chaque mois 75 000 personnes rentrent dans ce chômage. Ne baissons pas les bras. C'est une période difficile. Ce n'est pas la peine d'en douter, même si nous avons moins de chômage que les Anglais ou les Italiens, ce qui ne nous console pas. C'est une période difficile. Mais je vois de plus en plus de gens qui offrent leur concours. Il y a de nouveaux emplois à créer dans les services qui répondent aux besoins des Français de sécurité, de lutte pour un meilleur environnement. Il faut que nous réfléchissions à tout cela. Il faut faire des choix pour que le chômage baisse. Nous devons y arriver.


La Tribune de l'Expansion : 31 juillet 1992

La Tribune : Le chômage a augmenté en juin, en dépit des mesures prises par le gouvernement pour les jeunes demandeurs d'emploi et les chômeurs de longue durée…

Martine Aubry : Le nombre de demandeurs d'emploi a augmenté ce mois-ci de 12 000 : c'est une des hausses les plus faible depuis un an. La situation reste cependant préoccupante. Sur les deux points dont vous faites état, permettez-moi de vous dire qui y a des résultats positifs. Le chômage des jeunes baisse, c'est nouveau, et c'est le résultat d'une politique rigoureuse de qualité, de l'accueil, de l'orientation et de la formation. Quant au nombre des chômeurs de longue durée, il baisse – modestement il est vrai – en juin pour la première fois depuis septembre 1990 ! Et cela, alors que chaque mois, plus de 75 000 personnes franchissent le seuil des douze mois d'inscription à l'Agence.

La Tribune : Vous attendiez-vous à une augmentation aussi massive des licenciements économiques ces derniers mois ?

Martine Aubry : Sincèrement non, car la situation économique ne justifie pas un tel niveau. Nous avons un volume de licenciements économiques très élevé, en augmentation de près de 18 % par rapport à l'an dernier. Et les informations que mes services me transmettent sur les plans de réduction d'effectifs d'un certain nombre d'entreprises montrent que ce mouvement ne se ralentit pas encore.

Tribune : Devant l'absence de reprise, les chefs d'entreprise bloquent l'embauche ou licencient. Comment jugez-vous leur comportement ?

Martine Aubry : Toutes les entreprises n'ont pas le même comportement. Gardons-nous des généralisations hâtives ! Certaines entreprises licencient parce qu'elles ont de réelles difficultés et ont besoin de restructurer en profondeur. Celles-ci font ce qu'elles ont à faire, encore faut-il qu'elles le fassent de façon convenable vis-à-vis de leurs salariés, avec des plans sociaux de qualité. Mais il y a beaucoup trop d'entreprises qui licencient parce qu'elles anticipent une baisse de leur plan de charge ou simplement parce qu'elles la craignent, et parfois sans que cela soit justifié au plan économique. Enfin, certains considèrent que réduire les effectifs, c'est par nature de la bonne gestion. Certains chefs d'entreprises, peu nombreux, pensent que remplacer un salarié par une machine est toujours préférable. Faire jouer la flexibilité uniquement sur la masse salariale, c'est faire preuve d'un manque d'imagination et de rigueur qui, à terme, peut coûter cher à l'entreprise. Pendant ce temps, elles ne réfléchissent pas à la qualité de leurs produits, des services à leurs clients et de leur réactivité face aux aléas. La compétitivité, aujourd'hui, se gagne sur tous les facteurs.

La Tribune : Pensez-vous que le gouvernement parviendra à éviter que le cap des 3 millions du demandeurs d'emploi ne soit franchi d'ici à la fin de l'année ?

Martine Aubry : J'ai dit maintes fois que je n'agissais pas en fonction d'une hantise des statistiques. Mon obsession, c'est aider chaque chômeur pour éviter l'exclusion. Mon ambition n'est pas de le faire baisser artificiellement les chiffres au mépris de la qualité, mais de chercher pour chacun des réponses adaptées, qui s'agisse d'un emploi, d'une formation ou d'une insertion. Ce n'est pas facile, d'autant que les embauches sont encore insuffisantes.

Heureusement, de plus en plus de branches et d'entreprises nous aident à mettre en place des formations de qualité et des actions d'insertion pour les demandeurs d'emploi.