Interviews de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, dans "Les Echos" du 14 octobre 1997 et à Europe 1 le 19 octobre, sur les mesures du Gouvernement sur la réduction du temps de travail et ses idées libérales sur l'emploi ("le partage du travail est un non-sens économique").

Intervenant(s) :

Circonstance : Conférence nationale sur l'emploi, les salaires et la réduction du temps de travail, avec les partenaires sociaux, à Matignon le 10 octobre 1997.

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Texte intégral

Date : 14 octobre 1997
Source : Les Échos

Les Échos : Jean Gandois a annoncé hier soir qu’il démissionnait de la présidence du CNPF. Comment interprétez-vous cette décision ?

Alain Madelin : M. Jospin s’était engagé à ne pas faire les 35 heures contre les entreprises mais à « avancer avec elles ». En démissionnant de la présidence du CNPF, M. Gandois prend acte du fait que le gouvernement n’a pas tenu son engagement. Quelle triste conclusion que celle de cette Conférence pour l’emploi qui s’achève par un coup de force contre les entreprises.

Les Échos : Plus généralement, que pensez-vous de la décision du gouvernement d’adopter une loi, assortie d’une date-butoir, pour aller aux 35 heures ?

Alain Madelin : C’est une décision grave qui engage l’avenir du pays. Elle mérite un large débat avec l’opinion car elle porte en elle-même un vrai risque de déclin. L’idée même d’enfermer le travail dans une norme hebdomadaire et à plus forte raison la norme réduite des 35 heures constitue une aberration, au moment où nous vivons une formidable révolution en matière d’emploi. L’emploi salarié manufacturé traditionnel, modèle « conventions collectives années 50 », enfermé dans une durée hebdomadaire, ne correspond plus à la nouvelle croissance qui se développe dans le monde. De nouveaux métiers émergent qui exigent de nouvelles formes de travail et d’emploi. Je suis frappé par la justesse des propos de Tony Blair lorsqu’il dit que les Anglais ne doivent plus penser l’emploi sous forme de la journée de travail de 9 heures à 17 heures et lorsqu’il met en avant le fait que les exportations de rock ont dépassé les exportations d’acier. Autant la production d’acier était fondée sur une organisation hebdomadaire de la durée du travail, autant la production de rock ne peut pas, par nature, être enfermée dans un carcan horaire. Au lieu de progresser vers plus de souplesse, le gouvernement choisit d’ajouter une rigidité de plus, qui aboutira à encore plus de chômage.
L’avenir est au temps libéré, et non au temps encadré. Il sera d’ailleurs intéressant de voir quelle va être l’attitude du gouvernement face aux revendications déjà exprimées d’étendre les 35 heures à la fonction publique. De deux choses l’une : ou bien le gouvernement estime que ce n’est pas possible en raison du coût trop élevé, auquel cas pourquoi ce qui coûterait trop cher pour la fonction publique ne coûterait rien aux entreprises. Ou bien le gouvernement étend les 35 heures aux fonctionnaires, auquel cas c’est une pure folie qui viendra alourdir encore plus la facture de nos dépenses publiques.

Les Échos : La réduction du temps de travail est-elle à ce point condamnable, alors que bon nombre d’entreprises n’ont pas attendu les consignes du gouvernement ?

Alain Madelin : Il ne faut pas confondre les bienfaits de l’aménagement du temps de travail avec les méfaits d’un partage autoritaire du travail. Dans une entreprise, il est sûr qu’en travaillant autrement, en utilisant davantage les machines, en réorganisant profondément le travail, on peut dégager un surplus. C’est là, la vertu de la liberté et de la souplesse. Ce surplus peut être ensuite affecté à l’investissement, à la hausse des salaires, à la réduction du temps de travail et même à des embauches complémentaires si cette réorganisation favorise la croissance de l’entreprise. De tels réaménagements ont fait l’objet d’un accord-cadre des partenaires sociaux le 31 octobre 1995, que j’approuve entièrement.

Les Échos : Là-dessus est venue la loi Robien : n’est-ce pas elle qui a préparé les esprits à une généralisation des 35 heures ?

Alain Madelin : Si un certain nombre d’entreprises ont appliqué la loi de Robien c’est qu’elle leur offrait l’opportunité de réaménager le temps de travail et de se réorganiser. J’ai cependant regretté que l’on ait massivement subventionné les entreprises pour cela et que l’on ait affecté les bénéfices de cet aménagement du temps de travail exclusivement à la réduction du temps de travail, en oubliant la voie des hausses de salaires. Dans le brouillard des idées de tout ce qui entoure l’emploi, on confond trop souvent l’aménagement du temps de travail qui est bénéfique avec le partage du travail qui est une fausse bonne idée, économiquement stérile. Le vrai chantier contractuel, c’est celui de l’aménagement du temps de travail qui doit être abordé dans un cadre annuel voire dans celui de la vie de travail, à partir de la vie réelle des entreprises. Ce n’est pas par des plans d’architectes venus d’en haut qu’on dessinera la nouvelle société. C’est par le mouvement de la vie, au travers d’essais, d’erreurs, d’expérimentations, et notamment d’une politique contractuelle riche et vive.

Les Échos : Concrètement, ce que les Français attendent, c’est une baisse du chômage. Ne pensez-vous pas que tel qu’il est prévu (incitations fortes aux entreprises et modération salariale), le processus des 35 heures peut créer de l’emploi ?

Alain Madelin : Pour créer de vrais emplois, il ne faut pas partager ceux qui existent mais en créer de nouveaux. Le résultat de cette conférence fait peser une immense incertitude sur l’économie française. Et ce climat d’incertitude est le moins propice au nécessaire redémarrage de nos investissements : j’ajoute que, vu de l’étranger, la décision du gouvernement est interprétée comme « décidément les Français ne comprennent rien à ce qu’est le monde et l’économie aujourd’hui ! ».

Les Échos : Mais économiquement tout est fait pour que les 35 heures ne coûtent pas trop aux entreprises.

Alain Madelin : Ne soyons pas victimes d’une illusion d’optique. Toute subvention donnée à une entreprise, quel qu’en soit le motif, pèse forcément ailleurs sur l’économie. C’est un investissement en moins, ou une consommation en moins. Et à l’effet visible de création d’emploi qui peut être lié à une subvention, il y a l’effet invisible des destructions d’emplois ou des emplois qui ne pourront se créer par ailleurs en raison de ce prélèvement. On voit la main qui donne, mais on ne voit pas celle qui prends. J’ajoute que si les 35 heures devaient déboucher sur une certaine forme de blocage des salaires, le gouvernement contribuerait à bloquer un rouage naturel de l’économie qui consiste à motiver les gens, à les payer en fonction du travail qu’ils fournissent.

Les Échos : Après dix ans d’échec des politiques de l’emploi, de gauche comme de droite, le gouvernement n’a-t-il pas au moins un mérite : opter pour un remède de choc ?

Alain Madelin : Non, parce que l’idée même de partage du travail est un non-sens économique. C’est le retour à la vieille idée malthusienne selon laquelle il n’y a pas assez de travail pour tous. Les emplois ne sont pas à partager mais à inventer et à multiplier. Et pour cela il faut davantage d’entrepreneurs et de liberté. Je n’ai pour ma part aucun doute sur la capacité de la France à recréer des emplois pour tous si, à notre tour, nous faisons confiance aux entrepreneurs, à l’esprit d’entreprise et à la liberté d’entreprendre. Le rôle du gouvernement devrait aujourd’hui consister à faire sauter toute une série de verrous qui bloquent aujourd’hui la création d’activités : il faut introduire davantage de souplesse dans notre droit du travail, supprimer toute une série de seuils pernicieux, favoriser la création d’entreprises et le financement du développement de nos moyennes entreprises de croissance. Il faut aussi développer de nouvelles formes de travail comme le travail indépendant, le contrat de pluriactivité, le temps partiel : entre l’extrême rigidité des CDI et l’extrême précarité des CDD, il y a un espace de liberté contractuelle pour le contrat choisi.

Les Échos : Toutes ces idées libérales se sont jusqu’ici heurtées à un obstacle majeur : elles font peur.

Alain Madelin : Ce qui est sûr, c’est que tous les pays qui adoptent franchement cette orientation politique font reculer le chômage. D’ailleurs, au fond d’eux-mêmes, les Français sentent bien que pour redonner du travail à tous il faut sortir de notre vision traditionnelle, 60 % des jeunes déclarent qu’ils préféreraient avoir dans la vie un emploi indépendant plutôt qu’un emploi salarié. Cela signifie que dans leur idéal de vie ils ont envie de réussir et de vivre autrement, car ils se rendent compte que l’un des derniers véhicules de réussite sociale est l’initiative créatrice. Ces 60 %-là ne demandent pas à être enfermés dans les 35 heures ou dans les emplois publics. Le gouvernement s’est trompé d’objectif : ce n’est pas 350 000 emplois-jeunes qu’il faut créer mais 350 000 entreprises nouvelles par an.

Les Échos : Le fait est que la politique menée par Lionel Jospin est jusqu’à présent populaire.

Alain Madelin : Travailler moins en gagnant autant et en créant des emplois pour les autres, voilà en effet une réclame alléchante. Malheureusement c’est là une politique sans chance et l’opinion ne s’y est guère trompée puisqu’elle ne croit pas réellement à ses effets sur l’emploi. Le débat n’est pas clos. Il commence. L’opinion doit être éclairée de toutes les conséquences du choix du gouvernement et nous avons, comme les entreprises, un véritable devoir de légitime défense de l’intérêt général. Penser que l’emploi résulte du mariage d’un règlement d’un fonctionnaire et d’une subvention est une absurdité. L’emploi est le résultat du mariage d’un entrepreneur, d’une liberté et d’un investissement.


Date : dimanche 19 octobre 1997
Source : Europe 1

(Extrait de son intervention au Club de la presse sur Europe 1)

A. Madelin : Les 35 heures généralisées de façon autoritaire, c’est la meilleure recette du chômage. En revanche, aménagement-réduction du temps de travail, on peut discuter des modalités. L’aménagement-réduction du temps de travail fabrique des emplois.

Europe 1 : Vous êtes affirmatif là-dessus ?

A. Madelin : Bien évidemment. Si une entreprise peut aménager son temps de travail… parce que vous savez, la durée légale hebdomadaire du travail, c’est une mauvaise référence. Une entreprise qui a des commandes saisonnières, une entreprise qui a besoin de faire travailler 24 heures sur 24 ses machines, en aménageant autrement leur temps de travail, peuvent dégager un surplus. Ce surplus, on peut l’affecter à la préparation de l’avenir, par des investissements ; on peut l’affecter aux salaires, ou on peut l’affecter à la réduction du temps de travail. Ce que je combats, c’est l’idée – désespérante, d’ailleurs – selon laquelle il n’y aurait pas assez d’emplois en France ; que le nombre d’emplois, ce serait une donnée fixe, un peu comme le nombre de kilomètres carrés, et que dorénavant, face à cette pénurie d’emplois, il faudrait partager les emplois existants, et que c’est la réponse moderne au chômage. C’est absurde. Les emplois ne sont pas à partager, ils sont à inventer, et le monde est plein de nouveaux emplois à découvrir. La souplesse, la flexibilité, l’inventivité de nouvelles formes de contrats de travail, de nouvelles formes d’emplois, voilà la meilleure recette pour préparer l’avenir.

Europe 1 : Ce qui vous choque, c’est la loi sur les 35 heures, ce ne sont pas les 35 heures ?

A. Madelin : D’abord, ce qui me choque, dans la façon dont le Gouvernement a procédé – ce vendredi noir du dialogue social –, c’est l’idée même d’ailleurs que l’État réunisse les partenaires sociaux. Je sais bien qu’en France, cela n’est pas nouveau, ce n’est pas le premier gouvernement qui fait cela. Mais regardez autour de nous. Y a-t-il un autre pays dans le monde où, pour un objectif de souplesse de réduction du temps de travail, l’État réunit les partenaires sociaux ? Moi, je suis un partisan convaincu de la politique contractuelle. La politique contractuelle, cela consiste à libérer les partenaires sociaux, et cela consiste à l’État d’intervenir in fine, éventuellement à la demande des partenaires sociaux, mais à laisser faire la vie contractuelle.