Interview de M. Charles Millon, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, dans "Le Progrès" du 10 février 1992, sur la préparation des élections régionales en région Rhône-Alpes et sur la politique de la région en matière d'éducation et d'aménagement du territoire.

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Média : Le Progrès

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Le Progrès : La liste d'union telle qu'elle a été décidée fin décembre ne vous donne-t-elle pas aujourd'hui quelques regrets ? Elle aboutit en effet à ne plus laisser qu'un seul tiers de candidats et des futurs élus à l'UDF

Charles Millon : L'union, ça ne se discute pas. Soit on souhaite la faire, soit on ne la fait pas. Quand on a décidé de la faire, il convient alors de tenir compte des personnalités et des implantations géographiques. L'union c'est un effort; cela demande des sacrifices. Mais l'union de la majorité régionale est actuellement le souhait le plus profond de nos concitoyens. Et je suis trop partisan d'une grande formation unique, pluraliste et décentralisée de l'opposition pour aujourd'hui rentrer à nouveau dans des querelles de clans.

Les responsables de l'UDF, du RPR et les amis de Michel Noir se sont rencontrés avant même qu'on me sollicite pour mener la lite dans le Rhône. Ils avaient pris la décision d'une répartition par tiers. Je n'ai pas à la discuter.

Le Progrès : On peut s'étonner que la composition de la liste unique ait été connue par tiers au fil des semaines. Cela signifie-t-il qu'il y a désunion au sein de l'union ?

Charles Millon : Cela donne tout simplement l'impression de la diversité. Chacun avec son tempérament et son rythme a choisi ses candidats. Les Rhodaniens auront compris que l'union c'est un espoir partagé mais aussi un sacrifice consenti. Et ce, pour le bien commun.

Le Progrès : On sait que ni votre actuel vice-président Roger Fenech, ni André Soulier ne seront sur la liste des candidats UDF. Cela signifie-t-il que vous mettez en cause leur compétence ?

Charles Millon : La vie politique et les citoyens réclament de plus en plus qu'il y ait une répartition des responsabilités dans le temps et dans l'espace. Je serais le dernier à nier la compétence de tel ou tel, mais je suis le premier à penser que ces compétences peuvent s'exprimer de manière tout à fait diversifiées. Enfin, convenons-en, la politique c'est aussi l'initiation de nouvelles personnes à des responsabilités.

À titre personnel, je souhaite que Roger Fenech continue dans le cadre des mandats et des fonctions qu'il exerce à faire valoir ses compétences. Je souhaite aussi qu'André Soulier compte tenu de son rayonnement international dans le domaine professionnel puisse, dans quelques mois, prolonger son action au Parlement européen.

Le Progrès : En 1986, la liste menée par Raymond Barre aux régionales comptait de nombreux socio-professionnels. Ceux-ci ont disparu. Doit-on en déduire que les socio-professionnels n'ont pas leur place dans une assemblée régionale ?

Charles Millon : Les hommes politiques ne sont-ils pas des socio-professionnels ? Si je suis bien informé, Michel Mercier enseigne à l'Université, Alain Mayoud a exercé ses talents dans la banque et moi-même j'ai créé un cabinet de conseil juridique et fiscal. Cette séparation entre monde politique et socio-professionnels me paraît artificielle. Ce que je souhaite, c'est que tous les socio-professionnels fassent de la politique au sens noble du terme et que tous les politiques aient des compétences professionnelles à faire valoir.

Le Progrès : Cela fait des semaines que l'on parle de la constitution des listes. N'aurait-il pas été préférable de commencer vraiment la campagne et d'informer les électeurs de vos propositions pour les six prochaines années ?

Charles Millon : Vous êtes bien placé pour savoir que j'ai refusé de répondre à toute interview, de faire toute déclaration en matière électorale jusqu'à fin janvier. En tant que président du conseil régional, je considérais qu'il y avait des dossiers trop importants à faire avancer. Sait-on qu'au dernier budget ont été votés les crédits permettant la mise en œuvre du « Permis de Réussir » ? Sait-on qu'aujourd'hui déjà 135 établissements ont établi un projet éducatif et ont perçu les crédits nécessaires à cet effet ? Sait-on que les perspectives de notre nouveau schéma d'aménagement du territoire ont été programmées avec la mise en place de contrats d'agglomération qui concernent essentiellement des villes comme Lyon, Grenoble et Saint-Étienne ? Sait-on que la politique en faveur de l'environnement a fait l'objet de dotations de crédits très importants ? Sait-on qu'on a engagé les formalités préalables à la déclaration d'utilité publique du tracé TGV Lyon-Chambéry ?

Voilà en partie ce qu'a fait le conseil régional ces dernières semaines. La campagne électorale a commencé au lendemain de la discussion budgétaire. À titre personnel, j'ai déjà tenu trois réunions en Haute-Savoie, en Isère et dans la Drôme. Je n'ai jamais parlé de politique politicienne, simplement de l'enjeu des élections du 22 mars. Rhône-Alpes est en train de réussir et de devenir l'une des grandes régions européennes. Il faut lui donner une majorité pour poursuivre son action. Notre région peut servir de référence ou d'inspiration à une alternance tant attendue sur le pian national. Ce seront les seuls thèmes généraux que je traiterai durant la campagne à venir.

Le Progrès : Une campagne électorale, c'est également le moment d'un bilan. Au cours des six années écoulées, quelles sont les actions dont vous êtes le plus fier et qu'elles sont celles où vous estimez que vous auriez pu mieux faire ou que vous vous êtes trompés ?

Charles Millon : Ne me demandez pas de faire mon autocritique ou de l'auto flagellation. Je pense que les électeurs s'en chargeront et qu'ensembles nous mettrons au point une nouvelle stratégie pour mieux régler les problèmes qui n'ont pas été assez pris en compte.

En ce qui concerne les points positifs, j'en retiendrai trois aspects. Le premier concerne notre projet éducatif dans les lycées et dans l'enseignement supérieur avec une concertation extraordinaire avec toute la communauté éducative, professeurs, enseignants et parents. Personne ne peut contester le bond en avant fait en ce domaine. Il y a encore beaucoup à faire. Mais un réel enthousiasme s'est déclaré pour engager une véritable rénovation éducative et universitaire.

Le deuxième aspect concerne l'aménagement du territoire qui a permis de resserrer le tissu géographique rhônalpin. Ce sont les programmes intégrés de production agricole avec assis à une même table pour valoriser nos productions à la fois les producteurs, les transformateurs et les commerçants. Ce sont aussi tous les contrats de développement touristique, de développement culturel et de développement social des quartiers qui ont transformé non seulement nos paysages mais surtout l'environnement social de nos contrées. Ce sont enfin les voies de communication – routes, autoroutes, voies de chemin de fer – avec comme fleuron Satolas qui est aujourd'hui le premier centre de transport international multimodal.

Le troisième aspect concerne l'affirmation de notre identité régionale. Il y a six ans, personne ne s'intéressait à ces élections. Personne ne croyait à la région. Aujourd'hui, tout le monde a compris qu'il s'agit d'une collectivité, ou mieux d'une communauté d'intérêts avec une aire géographique suffisante, avec des projets communs, avec des ambitions affirmées. Cette émergence de l'identité régionale, on la ressent quand on va à l'étranger et qu'on entend les Lombards, les Catalans ou les Allemands du Bade-Wurtenberg nous parler avec envie et parfois administration de Rhône-Alpes.

Le Progrès : Parlons maintenant de l'avenir. Quelles seront pour les six prochaines années les actions prioritaires que vous allez défendre ?

En dehors de la poursuite des programmes engagés tel que le « Permis de réussir », j'en retiendrai trois. En premier lieu, le plan universitaire. La région va engager 500 millions de Francs sur cinq ans. En collaboration avec le ministère et les universités, la Région va innover dans le domaine des formations professionalisantes. Le symbole en sera sans doute l'université technologique de l'Isle d'Abeau-Saint-Etienne.

Le Progrès : Dans un pays comme la France, l'action d'une région peut-elle avoir des conséquences sur le chômage ? En d'autres termes, Rhône-Alpes peut-elle faire mieux en ce domaine que L’État ?

Charles Millon : À terme, je suis sûr que notre action aura une influence positive sur l'emploi. L'une des causes du chômage est l'inadéquation entre les offres et les formations. Remédier à cette inadéquation constitue aujourd'hui l'axe prioritaire de tous nos efforts. La décentralisation permet de s'adapter aux problèmes concrets et quotidiens, d'où une plus grande efficacité par rapport à l'État central.

Le deuxième axe de notre programme pour les six ans à venir concerne le schéma d'aménagement régional. L'une de nos angoisses actuelles, c'est la désertification rurale et la tristesse pour ne pas dire la monstruosité de certaines banlieues. Nous souhaitons mener une politique volontariste qui permette à la fois de transformer les banlieues au travers notamment les contrats d'agglomération et de renforcer ce qu'on appelle les bourgs en y garantissant tous les services essentiels à la population. Si ces bourgs peuvent se maintenir et se développer, ils permettront de tenir l'arrière-pays.

Enfin, notre troisième axe, c'est la poursuite de notre politique de coopération avec les autres régions européennes. Nous savons que le XXIe siècle sera celui des relations internationales, que nos enfants pourront aller faire leurs études dans des universités italiennes, allemandes ou espagnoles, que toutes les entreprises ont déjà internationalisé leurs rapports. Nous avons déjà beaucoup fait sous la houlette d'Alain Mérieux avec le programme de bourses internationales pour les étudiants, avec des échanges scientifiques et des programmes de recherche, avec les contrats culturels et les échanges de spectacles ou d'expositions, avec surtout l'internationalisation de notre tourisme qui est l'une de nos premières richesses.

Il n'y aura probablement qu'une majorité relative au soir du 22 mars

Le Progrès : Pour mener à bien votre programme, vous avez besoin d'une majorité. Or, le système électoral actuel n'interdit-il pas justement de dégager des majorités dans les Régions ?

Charles Millon : Je suis tellement convaincu de l'attachement des Rhônalpins à leur région qu'il me paraît impensable que des hommes politiques quelle que soit la formation à laquelle ils appartiennent, viennent après le 22 mars à l'Assemblée régionale pour faire de la politique politicienne.

Il est exact que, compte tenu du mode de scrutin, il n'y aura probablement qu'une grande majorité relative avec la majorité régionale actuelle. L'expérience que j'ai vécue depuis quatre ans démontre que notre passion pour la région qui est très partagée permettra de trouver des majorités absolues sur des objectifs, des contrats à mettre en œuvre, des idées à promouvoir. Je pense que ceux qui voudraient utiliser la Région pour des motifs partisans ou politiciens prendraient un grand risque. Mais je suis confiant. Je souhaite bien évidemment que les Rhônalpins donner la majorité la plus large aux listes que j'anime. Mais je souhaite aussi que ceux qui voudraient voter pour d'autres listes demandent aux candidats de prendre l'engagement de ne jamais bloquer notre institution. Ce serait grave pour notre avenir.

Le Progrès : Puisque nous parlons d'avenir, un mot sur celui personnel de Charles Millon. Votre arrivée dans le Rhône pour mener la liste de la majorité peut-elle vous donner, comme certains vous en prêtent l'intention, des ambitions sur la mairie de Lyon ?

Charles Millon : Ma passion c'est la région. Si j'ai accepté d'être tête de liste dans le Rhône, ce n'est pas pour poursuivre des ambitions secrètes. C'est pour garantir l'union de la majorité régionale dans nos huit départements. Au lendemain du 22 mars, je serai conseiller régional de Rhône-Alpes, mais je serai aussi et toujours maire de Belley et député de l'Ain Aujourd'hui, il y a un contrat entre le RPR et l'UDF et la Nouvelle démocratie. Ils m'ont choisi comme notaire de ce contrat. Je le respecterai.