Article de MM. Nicolas Sarkozy, secrétaire général du RPR et président par intérim, et Alain Madelin, président de Démocratie libérale, dans "Le Monde" le 12 juin 1999, intitulé "L'Europe que nous voulons", sur les thèmes de campagne de la liste L'Union pour l'Europe pour les élections européennes de juin 1999.

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Média : Emission la politique de la France dans le monde - Le Monde

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Plus aucune voix ne s'élève aujourd'hui contre l'Europe. L'enjeu de ces élections n’est pas pour ou contre l'Europe. La question est : quelle Europe, avec qui, comment et pour servir quelle ambition ?

Mettons de côté les thèses extrêmes. Elles peuvent, certes contribuer au débat des idées. Mais elles n'ont en aucune façon vocation à rassembler une majorité de nos concitoyens, en France comme d'ailleurs chez nos voisins. Elles demeurent au rang d'accessoires sur les étagères de l'histoire et ne peuvent prétendre servir la grande aventure de la construction européenne.

C'est vrai pour l'utopie souverainiste, qui, en définitive, conduit très exactement à l'opposé de l'objectif qu'elle est censée détendre : servir la grandeur de la France. En refusant tout partage de souveraineté au niveau communautaire, ses partisans oublient qu'une compétence régalienne est illusoire et inefficiente faute des moyens de l'exercer.

Un seul exemple vaut toutes les démonstrations. Que valent nos 35 milliards de dollars de réserves de change mobilisables par la Banque de France dans un monde où, chaque jour, le montant des transactions sur les marchés des changes atteint 1 000 à 1 300 milliards de dollars ? L'euro est aujourd'hui, devant le dollar, la première monnaie au monde pour les émissions d'emprunt. Le franc aurait-il pu aspirer à la même place ?

Le débat n'est donc pas celui que présentent les souverainistes de façon simpliste et réductrice – abandon ou préservation de la souveraineté –, mais : comment redonner à la France une place de premier rang dans le monde ? Aujourd'hui comme hier, l'Europe n'est pas le dissolvant des nations européennes. Bien au contraire, c'est l'instrument de la renaissance de leur influence.

C'est également vrai pour les thèses extrêmes qui visent à transposer a l'Europe le modèle des Etats-Unis. En faisant l'impasse sur l'existence des États-nations – on n'écrit pas l'histoire sur une page blanche – elles sont vouées à l'échec et rejetées, à ce titre, par tous nos partenaires.

Elles sont incohérentes avec la construction européenne telle qu'elle s'est faite depuis quarante ans : essentiellement pragmatique, associant des institutions très intégrées telles que la Banque centrale européenne ou encore la Commission de Bruxelles, et des procédures très intergouvernementales.

Elles sont surtout dangereuses pour la France. Accepterions-nous l'idée qu'un président de l'Europe, anglais ou allemand, puisse seul engager des soldats français dans un conflit armé ?

Ces modèles tout faits et ces solutions extrêmes sont les prêts-à-porter d’une pensé réduite à-sa plus simple expression et conduisent à une impasse. L'un ne ferait que casser la dynamique européenne et renforcer l'hégémonie américaine, l'autre, en lançant un improbable projet de fédération européenne, diluerait le rôle singulier de la France en Europe. Oui, le seul choix est. en définitive, entre la vision des socialistes qu'incarne-la liste menée par François Hollande et la conception de l'Europe défendue par la liste que nous avons l'honneur de conduire. C'est un choix clair, fondamental, qui engage notre pays bien au-delà de ces élections européennes. Nous ne voulons pas de l'Europe des socialistes, mais nous voulons, comme le dit le Président de la République, d’une Europe unie des États. Institutions européennes, politiques économiques et sociales, vision commune à partager avec nos partenaires : tout nous oppose aux socialistes.

Nous voulons une Europe qui respecte les nations, qui ne se construit pas contre les États mais au service de ceux-ci. Les organes suprêmes de la construction européenne doivent donc demeurer des organes politiques où s'exprime la volonté des gouvernements responsables devant leurs Parlements nationaux respectifs. Pour nous, pas question d'accepter, comme le proposent les socialistes, qu'à l'avenir le Parlement européen participe à la révision des traités. Dire ce qui est de la compétence européenne ce qui doit ou ne doit pas figurer dans un traité européen, est et doit rester de l'unique ressort des États membres.

Loin d'affaiblir les organes politiques des institutions européennes, loin de cette vision de l'Europe qui écrase les États-nations, comme le suggèrent les propositions des socialistes. nous disons qu'il faut au contraire les renforcer :
– En modifiant les voix des États membres au conseil au profit des grands Etats, pour que la volonté politique exprimée par le conseil soit plus proche des rapports de force réels existant au sein de l'Union.

– En renforçant l'Euro 11, qui regroupe les seuls ministres des finances de la zone euro, afin d'en faire un véritable contrepoids la Banque centrale européenne indépendante.

– En exigeant de la Commission davantage d'efficacité, de transparence et de responsabilité. Pourquoi ne serait-elle pas responsable devant le Conseil européen, organe de l'expression politique des ÉEtats membres, alors qu'elle l’est devant le Parlement européen ?

– En revalorisant le rôle des Parlements nationaux dans la construction européenne, en particulier par la reconnaissance au niveau communautaire du principe de « l'exception de réserve parlementaire ».

Mais l'Europe, pour quoi faire ? Plus que la question institutionnelle, c'est le véritable débat. L'Europe, ses institutions doivent être au service d'une certaine vision de l'avenir et d’une vision de la France.

C'est bien le cœur du sujet. Et c'est bien sur ce point que notre vision de l'Europe est aux antipodes de celle des socialistes. Ils veulent transposer au niveau européen toutes les recettes qui ont échoué au niveau national. Nous voulons, au contraire, profiter de l'Europe pour assurer la croissance, l'emploi et renforcer le rayonnement extérieur de la France.

Il est consternant et révélateur que dans le programme socialiste rien ne figure sur le développement des services, des secteurs de pointe, des nouvelles technologies, du commerce électronique alors qu'aux États-Unis, un emploi cité sur deux est dans ces domaines, rien sur la libéralisation des secteurs qui aujourd'hui encore sont en situation injustifiée de monopole, alors même que l'exemple du téléphone a montré de façon indiscutable que l'ouverture à la concurrence se traduit par une amélioration du service rendu aux usagers, la baisse des prix et le progrès technologique.

Nous ne voulons pas pour nos enfants d’une Europe uniquement capable d'offrir des emplois d'il y a vingt ans avec des salaires d'il y a cinq ans. Mais nous voulons une Europe dynamique et des emplois de demain avec une qualification et une paie de pays développés.

« Ringard » sur le plan économique, le projet des socialistes français l'est tout autant sur le plan social. Que proposent-ils ? Un SMIC européen : cela n'a aucun sens. C'est un vœu pieux. Les écarts de salaires sont tels entre la Grèce et l'Allemagne que ce n'est pas une promesse crédible pour les cinq ans à venir.

S'agit-il de créer un RMI européen, au profit des pays qui ne font pas souhaité, et qui serait payé par les pays riches de l’Europe, c'est-à-dire notamment par les contribuables français ? Toutes ces propositions sont faussement sociales, relèvent d'une vision administrée de l'Europe, d'une Europe qui crée des procédures, qui taxe, qui nivelle tout au nom de l'égalitarisme„ Bref, l'ambition des socialistes se résume à vouloir exporter en Europe les échecs de leur politique en France. On comprend pourquoi les Allemands et les Anglais, pourtant diriges par des socialistes, s'y refusent obstinément.

Nous voulons une Europe qui replace l'homme au centre de tous les projets, qui en fait l'acteur principal et qui le reconnaît comme tel. Une Europe où les mots responsabilité et initiative ont un sens, où le travail comme valeur libératrice de l'homme et non le contraire, la récompense et la rémunération comme contrepartie juste et équitable du mérite, soient reconnus, nous voulons une Europe forte pour fixer les règles du jeu et, en même temps, débarrassée de tout carcan administratif inutile, de tout contrôle aussi tatillon qu'illusoire afin de permettre aux énergies et aux initiatives de s'exprimer en toute liberté.

Voilà notre ambition pour l'Europe : une Europe pour la France, une Europe librement organisée et contrôlée par les gouvernements politiques de chacun de ses membres, une Europe de la liberté au service de la croissance et de l'emploi, une Europe qui, en définitive, garantirait chaque Européen sans exception une ère de prospérité et de paix.