Texte intégral
Revue Politique et Parlementaire : Juillet-août 1992
Le même reproche aurait pu être adressé à K. Adenauer et à R. Schuman. Au lendemain du deuxième conflit mondial ils se sont jurés, en chrétiens, en hommes du Rhin, de réconcilier la France et l'Allemagne, ces deux Nations qui furent au cœur des deux grands conflits du siècle. Leur réalisme leur fit choisir en 1951 une Communauté du Charbon et de l'Acier permettant de poser les premiers jalons de cette réconciliation… Le même réalisme a prévalu en 1957 avec la création d'une Communauté Économique Européenne autour d'un marché commun et d'une Communauté de l'Europe Atomique, encore en 1985 avec un espace intérieur sans frontière, enfin en 1991 avec l'Union Européenne… Chaque fois, dans notre vie nationale, se sont exprimées des réserves sur ces nouvelles avancées, chaque fois l'emportera le réalisme du Général de Gaulle revenu au pouvoir et appliquant le Traité de Rome, ou celui de Jacques Chirac, Premier ministre faisant ratifier l'Acte Unique. Aujourd'hui se poursuit la même démarche, celle-là même que De Gaulle appelait de ses vœux en signant le Traité d'Alliance entre la France et l'Allemagne.
Personne ne conteste la nécessité d'affirmer la force de l'Europe face aux États-Unis et au Japon. Mais j'entends des compatriotes me dire que l'on se trompe d'Europe, que Maastricht n'est qu'un chemin vers une Europe de l'argent, préparée par des technocrates incontrôlés et sans âme.
Le Traité de Maastricht s'inspire bien de cet esprit de réconciliation, il le consolide, le pérennise. En effet, l'Union Économique et Monétaire qui implique une monnaie unique est un symbole très fort. La monnaie nationale, même si elle est insérée d'ores et déjà dans le Système Monétaire Européen, reste la source d'un sentiment d'indépendance. Les Allemands estiment ainsi que leur monnaie est le fruit de leur discipline, la marque de leur rayonnement international après les années d'humiliation de l'entre-deux guerre qui amenèrent Hitler au pouvoir. L'acceptation d'une monnaie européenne par nos voisins allemands est le meilleur gage de leur choix : ils renoncent à une destinée uniquement germanique, alternative possible compte tenu de l'importance du peuplement allemand au cœur de l'Europe. Ils optent clairement pour un avenir commun avec la France à travers la Communauté. La monnaie unique devient une expression significative de cette Communauté de destin devant le monde entier.
À partir de ce choix, la marche en avant pourra se poursuivre. Que les promoteurs du Non prennent garde… l'histoire ne repasse pas les plats. Nos deux peuples, français et allemand, ont par leur Chef d'État respectif, fait preuve de détermination. Si les voix des Français venaient à manquer à l'appel, si l'Union Monétaire prévue à Maastricht était refusée, le ressort de la réconciliation franco-allemande s'en trouverait brisé. Bien vite, au-delà du Rhin, des voix s'élèveraient en faveur d'une autre politique allemande, celle qui autorise le rayonnement d'une Allemagne réunifiée au centre de l'Europe. Placé face à ce risque majeur, le peuple français peut-il se dérober ?
Ceux qui refusent cette avancée évoquent les dangers d'une logique d'abandon. Selon Jacques Calvet, l'Europe, et particulièrement l'Europe monétaire, serait le moyen d'échapper à nos propres contradictions, de nous en remettre aux autres pour résoudre nos problèmes. En fait, l'Union Économique et Monétaire est le meilleur moyen de nous contraindre aux adaptations nécessaires. L'accord de Maastricht constitue un nouveau choc salutaire obligeant le Gouvernement français à réformer l'État, à adapter notre système éducatif, à maîtriser nos déficits sociaux. Notre OUI atteste de notre courage et de notre volonté d'accepter ces effets.
Les partisans du Non dénoncent l'envahissement bureaucratique d'une « eurocratie » loin des besoins et des aspirations de nos peuples. Ils oublient que l'Union Économique, à la différence de l'effacement des frontières intérieures, exige une véritable confrontation de politiques économiques, et de ce fait ne peut être que l'œuvre des Politiques. Si l'eurocratie progresse, ce ne sera pas à cause de Maastricht mais, malgré Maastricht, du fait de la démission des Gouvernements dont les chefs doivent constituer en quelque sorte « le Gouvernement Économique Européen » chargé de surveiller déficits budgétaires et endettement public, de piloter la Monnaie Européenne face au dollar et au yen.
Que les promoteurs du Non prennent garde, l'histoire ne repasse pas les plats
Les avocats du Non en appellent à une Europe moins contraignante, plus laxiste, faite de coopération politique à la demande, au gré des affinités et des humeurs, laissant au monde des affaires le soin d'effectuer des rapprochements aléatoires. Ils se trompent de siècle. L'interdépendance des économies est telle que soit l'on se contente de la subir, soit l'on se donne les moyens de l'organiser. Leur Europe, face aux nouvelles puissances économiques du Japon à la Chine en passant par les nouveaux dragons du sud-est asiatique, se ruinerait dans une concurrence entre Nations favorisant toutes les surenchères. Les Chinois ont déjà su habilement déjouer les menaces de boycott en jouant les Européens les uns contre les autres. La victoire du NON provoquerait aussi la déception de tous ceux qui, dans le Monde, attendent l'émergence d'un nouvel ensemble européen, capable de résister aux tentations hégémoniques du Japon, de soutenir leurs luttes en faveur des Droits de l'Homme face au fondamentalisme islamique, de trouver les moyens du développement au cœur de l'Afrique, ou enfin, d'apporter un modèle de réconciliation aux peuples en crise.
Le nouvel ordre mondial exigera la constitution d'ensembles régionaux pour conjurer l'exaspération des nationalismes et la persécution des minorités… La France, en inspirant la nouvelle Union Européenne, peut donner le départ à une nouvelle organisation du monde qui s'imposera au siècle prochain.
Que pèse face à de tels enjeux, l'envie d'exprimer enfin sa grogne, sa lassitude, devant une époque Mitterrand qui n'en finit pas de finir ? À chaque élection son rôle en mars 1993, le choix des futurs députés permettra de congédier directement le socialisme et d'ouvrir le chemin d'une alternative vraie.
Mais cette alternance aura besoin d'un grand projet, d'une inspiration, d'un souffle qui ne peut être que celui d'une France européenne décidée à jouer le premier rôle dans une Union qui multipliera à terme nos chances de prospérité mais surtout nous permettra de prévenir d'autres Yougoslavie.
À cette Europe, il reviendra bien sûr le soin de permettre le renouveau des valeurs morales et spirituelles qui sont nées en son sein. Encore faut-il, dès aujourd'hui, donner un Oui français sans équivoque à cette Communauté de destin européenne.
Le Monde : 26 août 1992
Le martyre de Sarajevo provoque l'émotion des Français tout en leur donnant l'impression d'un grand vide. Qu'est-ce que cette Europe qui ne sait que faire et que dire devant un conflit si proche et si terrible ? Ce désarroi ouvre la porte à un contresens dans lequel s'engouffrent nouveaux déçus de Maastricht et partisans résolus du « non » : puisque la voix de la Communauté paraît singulièrement faible et brouillée face au drame yougoslave, mieux vaut la faire taire définitivement, mieux vaut tuer dans l'œuf l'embryon d'une Europe politique !
En fait, cette tragédie appelle non pas moins, mais plus d'Europe. Sans une démarche diplomatique commune, sans une politique de défense communautaire, il sera de plus en plus difficile de prévenir l'apparition de nouveaux conflits capables d'ébranler le continent européen. Certes, Maastricht ne nous apporte que les prémices d'une politique étrangère et de sécurité commune. Est-il raisonnable pour autant de les dédaigner en pratiquant l'imprécation du tout ou rien ? Les Européens ne devraient-ils pas, au contraire, anticiper les effets du traité en formulant clairement leur politique vis-à-vis des Balkans ?
Un préalable nécessaire
Et pourquoi la France ne prendrait-elle pas l'initiative de proposer à ses partenaires une déclaration commune autour de quelques principes et engagements formels : volonté de pratiquer le droit d'ingérence humanitaire pour secourir les victimes et contrôler les camps de détention contre le gré des agresseurs, y compris avec des moyens militaires ; refus de la reconnaissance, aujourd'hui comme demain, de tout État fondé sur le principe de la purification ethnique et de l'annexion de territoires par la force, au mépris du droit des peuples à l'autodétermination ; mise en accusation devant une cour de justice internationale des responsables de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre ?
Voilà des engagements qui doivent être pris ensemble, solennellement, par les Européens, pour ne laisser aucun espoir à ceux qui défient la morale élémentaire et veulent s'affranchir des principes du monde civilisé. Les citoyens des États membres attendent de leurs gouvernements moins d'ambiguïté et plus d'action, pour susciter une véritable mobilisation générale des opinions et redonner courage à tous ceux qui s'opposent, y compris à Belgrade, aux exactions du pouvoir serbe. Il doit être possible de faire appliquer avec vigueur les mesures d'embargo décidées et de sanctionner les complices de leurs violations. Mais, bien entendu, cela exige, plus que jamais, une action commune des gouvernements européens.
Sarajevo ne doit pas nourrir les contresens. C'est bien lorsque de Paris, de Bonn, de Londres s'élèvera une voix unie, une voix forte, capable de baliser clairement l'avenir, que la paix sera assurée. La preuve par Sarajevo, c'est bien la nécessité de l'union politique de l'Europe. Maastricht n'y suffira pas à lui seul, mais c'est à coup sûr un préalable nécessaire, à moins que l'on ne se résigne à perdre encore du temps… beaucoup de temps !