Déclaration de M. Valéry Giscard d'Estaing, président de l'UDF, sur le projet gouvernemental de l'UDF et la stratégie d'union de l'opposition, Paris le 19 novembre 1992.

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Circonstance : Réunion du Conseil national de l'UDF à Paris le 19 novembre 1992

Texte intégral

Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames et Messieurs les élus régionaux, départementaux et communaux,
Mesdames et Messieurs les responsables de l'UDF,

D'abord des nouvelles de l'UDF.

L'UDF est en progrès, 1992 est une bonne année pour l'UDF.

Aux élections régionales et départementales de mars dernier, l'UDF est apparue comme la formation politique la plus représentative de la réalité locale française.

En septembre, son rôle a été déterminant pour obtenir le OUI des Français à l'Europe, sans lequel, aujourd'hui, la Communauté serait en ruines, et la France en porterait la responsabilité.

Au début d'octobre, la cohésion des sénateurs de l'UDF, appuyant la personnalité forte, compétente et respectée de René Monory, a assuré son élection à la Présidence du Sénat.

Il faut continuer !

L'UDF est diverse. C'est une force !

Je me réjouis de cette diversité ! Elle permet à l'UDF de représenter un éventail de valeurs libérales, chrétiennes, et républicaines, toutes représentatives de la culture du centre-droit français.

L'organisation de l'UDF est souple. C'est aussi une force.

Je me réjouis de cette souplesse ! Elle permet à notre mouvement de mieux saisir les changements en cours dans notre société, et de s'y adapter.

Mais nous avons à progresser sur deux points :

– notre unité,
– la clarté de notre message politique pour les Français.

Les progrès vers l'unité de l'UDF ne sont pas à l'ordre du jour de ce Conseil National. Mais gardons constamment à l'esprit que ces progrès sont nécessaires pour faire de l'UDF la première formation politique française, à parité avec les mouvements correspondants de nos partenaires européens.

C'est une ambition réaliste, qui rendrait service à la stabilité politique de notre pays.

Les élections de mars prochain – dans quatre mois et deux jours ! – vont nous permettre de tester la clarté de notre message politique pour les Français.

À l'heure actuelle, les Français pensent que l'opposition va gagner.

Mais une majorité d'entre eux ne sont pas du tout convaincus que l'opposition ait un vrai projet pour gouverner.

Nous avons quatre mois pour faire connaître notre projet.

C'est le sujet de notre Conseil National.

Je vais essayer de résumer vos discussions, en répondant à deux questions :

– l'alternance, pour quoi faire ?
– comment le faire ?

Pour quoi faire ?

L'alternance n'a pas pour objet de remplacer une équipe d'hommes par d'autres, qui feront plus ou moins la même politique.

Elle doit servir à résoudre les problèmes des Français. C'est la seule manière d'obtenir que leur vote soit dynamique.

Aujourd'hui le socialisme est au bout de l'impasse !

De quelque côté que nous regardions nous voyons une situation dégradée, une population angoissée, une opinion démoralisée. Les Français sont sévères pour leurs dirigeants.

Quant au pouvoir, il a visiblement perdu le contact avec l'opinion. Il croit encore qu'on peut se contenter de gouverner avec les mots, en ignorant les réalités du chômage, de l'insécurité, les ravages du sang contaminé, le désespoir de nos agriculteurs, et l'isolement grandissant de la France.

La France a perdu confiance. Je crains même qu'elle ait perdu l'espoir.

Soyons francs ! Elle n'attend sans doute pas un programme, qu'elle ne lira pas davantage qu'elle n'a lu le Traité de Maastricht !

Elle n'attend pas de promesses, auxquelles elle n'est plus en état de croire.

Elle attend un message !

Quel est le nôtre, le message de l'UDF aux Français ?

Nous allons enfin traiter vos problèmes !

Nous allons le faire avec vous !

Nous laisserons tomber les mots en « ismes », pour rechercher des solutions simples, pratiques, vérifiables.

Nous, à l'UDF, nous ne nous laisserons pas enfermer dans les contradictions de l'impuissance :

Nous montrerons qu'on peut faire redémarrer l'économie, tout en protégeant l'environnement.

Nous montrerons que nos entreprises peuvent être compétitives en pratiquant la solidarité sociale.

Nous prouverons qu'on peut rétablir la sécurité au quotidien, en protégeant les droits de l'homme.

Nous à l'UDF, nous prouverons que la France peut demeurer une terre d'asile pour les persécutés, tout en imposant le respect strict de ses lois sur l'immigration.

Nous montrerons qu'on peut rester Français et unir davantage l'Europe.

Quelles sont nos priorités ?

Notre première priorité, c'est de faire redémarrer l'économie.

Notre deuxième priorité, c'est de faire redémarrer l'économie.

Notre troisième priorité, c'est de faire redémarrer l'économie.

Sans redémarrage de l'économie, nous poursuivrons la dérive tragique de l'emploi !

300 000 nouveaux chômeurs en 1991
200 000 en 1992
150 000 attendus en 1993.

Des chômeurs de longue durée dont le nombre s'accroît de 20 % par an.

Un chômage qui gagne toutes les catégories professionnelles, et de plus en plus les cadres.

Des jeunes qui ne trouvent plus d'emploi au sortir de certaines formations performantes.

Voilà le mal numéro 1 de la France.

Celui qu'il nous faut guérir.

Beaucoup de Français ne croient même plus à la possibilité d'un traitement efficace du chômage.

Et pourtant, on peut redresser les choses.

Ce que nous devons faire, c'est de conquérir de nouvelles tranches de compétitivité pour nos entreprises et pour nos travailleurs. À cette fin, les entreprises doivent rechercher, en concertation avec les organisations syndicales, une stratégie des rémunérations qui privilégie l'emploi.

L'UDF proposera un contrat de législature de lutte contre le chômage.

À ceux qui croient à la fatalité du chômage, et qui n'expriment que leur résignation à ne pas le combattre, fixons un objectif à notre portée : ramener le chômage en France à celui que connaissent aujourd'hui les grands pays industriels comparables, qui se situe au voisinage de 7,5 %.

Pour cela notre objectif doit être, dans une première étape, de réduire d'un quart environ le nombre des demandeurs d'emploi en France.

Cela exige un redémarrage de l'économie !

Ne l'attendons pas de l'extérieur ! Ce n'est pas l'extérieur qui viendra régler nos problèmes.

C'est à nous d'agir pour devenir plus compétitifs et gagner des parts de marché.

Il faut pour cela :

1. Inverser la politique budgétaire, en remplaçant les dépenses de prestige, et le train de vie excessif et inutile des grandes institutions de l'État, par un programme de dépenses d'équipement portant sur les infrastructures de transport, sur le logement, et sur la recherche technologique.

2. Inverser la priorité donnée depuis dix ans à l'économie financière – qui a conduit au règne insolent de l'argent – en faveur de l'économie industrielle et productive.

3. Reprendre une politique hardie d'aménagement du territoire, pour mettre fin à une situation où la tête est congestionnée et les membres sont anémiés.

4. Poursuivre la privatisation des entreprises du secteur concurrentiel pour accroître leur dynamisme et développer le capitalisme populaire.

5. Défendre vigoureusement la stabilité du franc, en écartant catégoriquement les suggestions de dévaluation et de manipulation monétaire, rejetées en leur temps par le Général de Gaulle et par Antoine Pinay. Seul un franc solide protégera notre épargne, et permettra à nos entreprises d'accroître leurs fonds propres, à l'image des entreprises allemandes, et de mieux résister ainsi aux changements de la conjoncture.

Faire redémarrer l'économie pour créer des emplois.

Mais aussi adapter notre système éducatif pour préparer nos jeunes à occuper ces emplois.

Économie, Éducation. Emploi.

Nos amis qui administrent la majorité des Régions savent que deux mesures peuvent être efficaces :

1. La régionalisation immédiate de la formation professionnelle. La formation professionnelle sera assurée plus près des besoins, à un meilleur niveau de formation, et à un moindre coût.

2. La régionalisation progressive du système éducatif, et l'autonomie des Établissements.

L'UDF devra s'engager à fond en faveur de la décentralisation et de l'aménagement du territoire.

Enfin, il faudra agir avec tous les moyens nécessaires pour arracher notre agriculture à un désespoir qui devient explosif, et lui rendre confiance dans son avenir. La première mesure à prendre consiste à porter toutes les aides en sa faveur au niveau maximum autorisé par les règles communautaires.

La crise de la société française est aussi une crise morale.

Les lois ne sont pas respectées, et le pouvoir donne le sentiment d'être au-dessus des lois.

Nous devrons rendre aux Français la sécurité et la dignité.

Chaque Français doit pouvoir vivre dans son quartier, utiliser les moyens de transports, étudier dans son école ou dans son lycée avec le sentiment d'une sécurité complète. Aucun quartier de nos villes et de nos banlieues ne doit échapper à la sérénité de la loi.

La sécurité fait partie de notre liberté de vivre.

À l'UDF nous voulons restaurer un pouvoir judiciaire indépendant et impartial, accessible à tous sur un pied d'égalité.

Nous proposerons aussi de rendre le Conseil Supérieur de la Magistrature indépendant du pouvoir politique.

Nous proposerons aussi un contrat de législature pour la modernisation de la Justice, de son statut, de ses moyens, et de ses procédures.

L'État doit faire reculer la corruption, qui a envahi de larges secteurs de notre vie publique.

Gardons-nous des jugements sommaires.

Il n'y a pas la classe politique, et les autres.

Il n'y a pas le pouvoir en place, et les autres.

Il y a les corrupteurs, et ceux qui se laissent corrompre.

La France connaissait jusqu'ici une vie publique honnête, à la défaillance humaine près. Elle doit la retrouver, en adaptant ses mécanismes de décisions et de contrôle à la nouvelle situation créée par la décentralisation.

Nous proposerons la création d'un Service Central de lutte contre les infractions financières, composé de magistrats indépendants du pouvoir politique.

La cohésion nationale est aujourd'hui ébranlée par les problèmes mal réglés de l'immigration.

Le retour à la cohésion sociale, et à la paix civile exige à la fois un contrôle plus ferme de l'immigration, et une intégration plus rapide et plus généreuse des Français d'origine étrangère.

Le non-respect des lois de l'immigration, la présence sur notre sol d'immigrés clandestins en situation irrégulière, démoralise nos compatriotes, en butte eux-mêmes aux rigueurs de la loi, et crée une confusion dommageable et blessante entre la situation des immigrés clandestins, et les problèmes souvent douloureux que rencontrent nos compatriotes d'origine étrangère.

Il faut rétablir la légalité et la clarté.

Les immigrés clandestins ou irréguliers doivent quitter le territoire national.

La réforme du code de la nationalité, élaborée par la Commission de réforme, doit enfin être votée par le Parlement.

Mais – et c'est tout aussi nécessaire la politique d'intégration dans la Communauté nationale des Français d'origine étrangère – notamment les jeunes – doit faire l'objet d'une accélération vigoureuse.

Vous avez répondu à la question : l'alternance, pour quoi faire ? Il nous reste à réfléchir aux modalités de l'action. Comment le faire ?

Je me contenterai de vous présenter trois observations :

1. Nous devons nous tenir prêts pour redresser le pays.

Le pouvoir actuel est à bout de souffle, sans initiative et sans projet. La France est isolée, ses intérêts mal défendus. L'image de notre pays retrouve les mauvais clichés d'autrefois.

Notre devoir est de nous préparer méthodiquement à conduire le redressement de notre pays, et de nous tenir prêts à le faire.

En particulier l'UDF doit faire connaître largement notre projet de gouvernement dans les quatre mois qui viennent, pour que chaque Français puisse l'avoir en tête.

2. L'opposition doit évaluer les chances de réussir le redressement de la France.

Les Français ne gardent pas un bon souvenir de la cohabitation de 1986, et surtout de son dénouement.

Ils mesurent les risques de blocage, et la difficulté, à un moment où notre situation extérieure est fragile, de voir la France représentée par un Président et par un Gouvernement qui ne tirent pas dans la même direction.

Et ils se souviennent que la cohabitation a débouché sur un nouveau mandat pour le pouvoir socialiste.

Aussi l'opposition unie devra-t-elle évaluer soigneusement les conditions du succès.

3. Le nouveau Gouvernement disposera-t-il de la durée nécessaire ? Je rappelle que l'apport essentiel de la République a été de rendre la durée à l'action gouvernementale.

Sera-t-il assuré, pour le moins, de la neutralité du Président de la République.

La situation dont le gouvernement héritera – et dont il faudra faire l'inventaire – donnera-t-elle des chances sérieuses de redresser l'économie et l'emploi ?

Il n'est pas possible de se prononcer à l'avance sur tous ces points.

Aussi nous devons rester attentifs et vigilants sur l'évolution de chacun de ces éléments d'ici le mois de mars.

Nous ne pourrons réussir qu'en resserrant encore davantage l'union de l'opposition.

Comprenons-nous bien !

Nous ne voulons pas donner l'image d'une opposition refermée sur elle-même.

Le rôle de l'UDF, en particulier, est de garder la porte ouverte à tous ceux qui ont été déçus des illusions du socialisme, et qui sont prêts à rechercher de nouvelles solutions pour la France.

De même l'opposition doit être prête à aborder les problèmes de notre époque, tels que ceux de l'environnement, en concertation, voire même en coopération, avec les formations qui les placent au centre de leurs préoccupations politiques.

Mais si l'opposition reste ouverte, elle ne doit jamais se diviser.

Ni pour les élections législatives !

C'est pourquoi l'UDF propose au RPR des candidatures communes dans l'ensemble des circonscriptions. S'il devait y avoir de rares exceptions, elles devraient être décidées d'un commun accord. Nous les souhaitons aussi rares que possible ! Moins de dix pour cent des cas.

Ni pour la prochaine élection présidentielle.

Regardons la vérité en face. Et ne nous cachons pas derrière les mots.

Il y a beaucoup de gens, hantés par de mauvais souvenirs, qui craignent que la rivalité entre Jacques Chirac et moi empêche l'élection du candidat de l'opposition à la Présidence de la République, et profite finalement au candidat socialiste.

Je voudrais les rassurer.

Ce n'est pas ainsi que les choses vont se passer.

S'il est naturel que chacun souhaite assurer le triomphe des idées qui ont été celles de toute sa vie politique, aucun de nous je parle pour moi, mais je pense que je parle aussi de Jacques Chirac aucun de nous n'a la moindre intention de prendre le risque de faciliter l'élection d'un Président socialiste.

Nous avons vécu trop intensément depuis douze ans les dommages causés à notre pays par une Présidence socialiste, pour imaginer de prendre la responsabilité du retour d'une pareille aventure !

Aussi je vous annonce qu'il n'y aura qu'un seul candidat de l'opposition au premier tour de la prochaine élection Présidentielle.

Il faut mettre au point les modalités pratiques qui permettront de le choisir. Elles doivent être démocratiques, représentatives, et comporter, bien entendu, la possibilité de faire campagne.

Tout sera définitivement bouclé avant la fin de cette année, et couvrira les différents cas de figure.

Enfin nous devons définir dans l'union notre attitude de l'après-mars, et la gérer en commun, pour éviter de tomber dans les pièges, et de faire ainsi le jeu du grand Diviseur !

Mes chers Amis,

Je voudrais, pour conclure, vous proposer notre éthique de comportement.

Les hommes et les femmes qui, à l'UDF, vont demander la confiance des Français pour réussir l'alternance, s'engagent :

a) À porter attention à ceux qui souffrent, à ceux qui se sentent exclus de notre société, et qui pensent que leur existence n'intéresse personne, à ceux qui ne savent pas se faire entendre, ou que personne ne veut entendre.

b) À défendre l'honnêteté dans la vie publique.

c) À assumer pleinement leurs responsabilités.

d) À toujours rechercher ce qui est juste pour guider leur action

e) À ne jamais sacrifier leurs convictions et leurs valeurs aux tentations de l'opportunisme.

Et, peut-être, de tous nos messages est-ce celui que les Français ont le plus envie, ont le plus grand besoin d'entendre et de croire !