Texte intégral
P. Poivre d'Arvor : Faut-il que le Président de la République lie son sort au résultat du référendum ?
E. Balladur : Il a dit très clairement qu'il ne le ferait pas. S'agissant de ce Traité sur l'Union européenne je voulais vous dire qu'à mes yeux sa ratification est conforme à l'intérêt de la France, essentiellement à sa prospérité et à sa sécurité. Il est bien vrai qu'un certain nombre d'électeurs disent : nous voulons dire non à M. Mitterrand. Je peux les comprendre, je les comprends. Mais dès lors que le Président de la République dit que quel que soit le résultat du référendum il ne s'en ira pas, c'est lui donner en quelque sorte une arme que de parvenir à faire en sorte que l'opposition soit divisée sur un pareil sujet. Quelle est la véritable échéance ? C'est mars 1993, pour les élections législatives. C'est à ce moment que les Français auront la possibilité de dire ce qu'ils veulent et quel gouvernement ils veulent pour la France. Et s'ils le font avant, en croyant favoriser le départ des socialistes, je crains qu'ils ne se trompent. En ce qui me concerne, je crois qu'il ne faut pas mélanger les exercices. Il faut juger l'affaire du Traité de Maastricht en elle-même : est-ce ou n'est-ce pas conforme à l'intérêt de la France ? Ma réponse – et c'est aussi celle de J. Chirac – c'est que ça l'est. Certes, il y a des imperfections, les lacunes et si c'était nous qui avions à l'appliquer, ce qui serait peut-être souhaitable, il serait appliqué d'une façon différente. Mais tel qu'il est, il offre un cadre pour le développement de l'action de la France en Europe. C'est là-dessus qu'il faut juger, sur l'intérêt national à long terme de notre pays plus que sur un intérêt électoral à court terme, car il ne faut pas se tromper d'échéances.
P. Poivre d'Arvor : Votre réponse est clairement le oui. Du côté de C. Pasqua, de P. Seguin et d'autres, ce sera non. Vous sera-t-il possible de croiser sur les mêmes routes des gens qui ont la même étiquette que vous et de vous retrouver tout à fait naturellement au soir du 20 septembre ?
E. Balladur : Je le crois. D'ailleurs je crois que l'incertitude qui, durant un certain nombre de semaines ou de mois, a régné au sein du RPR, reflète au fond les incertitudes que les Français eux-mêmes nourrissent sur cette affaire. Je n'ai rencontré encore personne qui m'ait dit que Maastricht était un Traité parfait. Et je n'ai rencontré personne non plus qui m'ait dit que c'était un Traité parfaitement abominable et qui mettait fin à la France. Gardons-nous de ces deux excès, il y a deux façons de considérer les choses, mais il n'y a pas que Maastricht, il y a tout le reste et les Français devront juger, le moment venu, lors de la campagne législative, l'action du gouvernement et ses résultats qui sont des résultats mauvais dans un certain nombre de domaines et c'est ça qui est déterminant et c'est ça qui nous rassemblera.
P. Poivre d'Arvor : Les primaires américaines vous donnent-elles des idées pour essayer de changer quelque chose dans la fameuse guerre des chefs Giscard Chirac et les autres ?
E. Balladur : Je ne crois pas que ce soit transposable en France, mais ce que je souhaite, c'est que l'on sorte des formules pour entrer dans les faits et les réalités. Je crois que les Français commencent à être très las d'entendre sans arrêt parler de l'union de l'opposition et de voir qu'elle ne se fait pas. Et notre responsabilité est de ne pas les décevoir. Je souhaite que nous nous montrions capables d'organiser ces primaires selon des formules à déterminer. Tout est possible à condition de le vouloir. Et je souhaite que nous y parvenions avant le mois d'octobre.
P. Poivre d'Arvor : Êtes-vous un premier ministrable virtuel ou naturel ?
E. Balladur : Ni l'un ni l'autre. Je crois que si nous gagnons les élections prochaines, il y aura bien des solutions possibles, il n'y a jamais de solution unique à un problème. Et je crois que le problème que nous avons aujourd'hui, c'est de répondre à l'insatisfaction profonde des Français. J'ai été très frappé hier en entendant M. Mitterrand, de voir la satisfaction avec laquelle il parle de l'action du gouvernement en disant que la France est un pays très bien géré. Je crains que ce ne soit une opinion que les Français ne partagent pas avec M. Mitterrand. Il suffit de voir que le chômage a doublé en dix ans, que l'échec scolaire se répand, que les jeunes sont de plus en plus au chômage. Il suffit de voir que la sécurité est de plus en plus mal assurée, que le nombre des délits et l'insécurité augmentent, notamment dans les banlieues. Il suffit de voir que les déficits augmentent et les Français doivent comprendre que lorsque leur pays s'endette, il faut payer les intérêts de la dette. C'est comme quand on emprunte de l'argent pour acheter une voiture ou un appartement. Payer les intérêts de la dette, ça suppose qu'on augmente les impôts. Il suffit de voir aussi que l'avenir des retraites n'est pas assuré et qu'aucune décision n'a été prise.
P. Poivre d'Arvor : Les Français ont vu aussi la droite au pouvoir, êtes-vous sûrs de faire mieux que la gauche, actuellement ?
E. Balladur : Ils ont vu la droite au pouvoir il y a onze ans. Nous avons été au pouvoir deux ans et je crois que les choses ne se sont pas mal passées pour la France durant notre passage au pouvoir, tout le monde le reconnaît aujourd'hui. Je crois que ce qu'il nous faudra faire, c'est éviter avec soin de faire des promesses de résultats. Nous n'allons pas, par un coup de baguette magique, faire disparaître le chômage ou financer les retraites ou assurer la sécurité ou assurer un emploi à tous les jeunes ; mais ce que nous pouvons promettre aux Français, c'est les moyens que nous emploierons pour essayer de parvenir à ce résultat, mais ce sera long, ce sera difficile, car la situation que nous trouverons si les Français nous font confiance en mars 1993, sera une situation beaucoup plus difficile que celle que nous avons trouvée en mars 1986 et il est temps de s'y préparer, de le savoir et de réfléchir aux mesures qui permettraient d'y porter remède.