Texte intégral
Le Figaro : Lors de récentes réunions des ministres de l'Économie et de l'industrie occidentaux, vos collègues ont développé des idées fort proches des vôtres. Est-ce à dire que les socialistes français sont définitivement convertis au libéralisme ?
Dominique Strauss-Kahn : La question est provocante ! Contrairement à ce que l'on croit en France, et en particulier dans l'opposition, les partis libéraux et conservateurs au pouvoir dans les pays qui nous entourent sont plus interventionnistes – parce que plus pragmatiques – que ne l'a été le gouvernement de Jacques Chirac. Si les contributions publiées ensemble dans plusieurs journaux, dont le Financial Times, par le ministre libéral allemand Jürgen Möllemann, le ministre conservateur Japonais Kozo Watanabe et moi-même sont proches sur de nombreux points, c'est que nous partageons le même souci de mener des politiques structurelles et non de nous reposer sur un hypothétique laissez-faire, source de dérèglements et de conflits multiples.
Nous pensons en particulier que si les années 80 ont été celles de la Finance, avec un fort accent mis sur les taux de change ainsi que sur la maîtrise de l'inflation et des déséquilibres financiers, les années 90 seront celles de l'industrie et des politiques structurelles – en France, on dirait plutôt industrielles – en matière d'énergie, d'environnement et de coopération d'entreprises, notamment. Et les ministres signataires de ces articles sont convaincus que si l'on n'intervient pas sur les structures de l'économie, ce sont des pans entiers de l'industrie (de l'automobile à l'électronique ou au textile) qui seront menacés.
Le Figaro : Ne craignez-vous pas que ce commerce soit source d'immobilisme ? C'est déjà le reproche que certains socialistes font à Pierre Bérégovoy…
Dominique Strauss-Kahn : Cette idée d'immobilisme est plutôt défendue par l'opposition, qu'on a entendu dire, ici ou là : « Vous êtes devenus des conservateurs, nous sommes les vrais réformistes. » Voyons plutôt ce que la droite propose. Ses réformes visent toutes, peu ou prou, à restreindre le champ d'intervention de l'État. Mais force est de reconnaître que cette démarche est contraire à celle qui est suivie par la plupart des politiques économiques occidentales. Prenons l'Europe. S'il n'y a pas d'Europe de l'industrie, il n'y aura pas d'Europe tout court. Or l'Europe de l'industrie ne se bâtit pas toute seule. Nombre de ses succès ont été le fruit d'une volonté et d'une coopération entre les entreprises et les États, et ce sera encore plus vrai à l'avenir.
Et l'action de M. Möllemann, comme celle de M. Watanabe, montre que même les libéraux, quand ils exercent le pouvoir de manière moderne, sont venus sur ces positions. Pour les autres grandes questions qui préoccupent les Français – l'avenir des retraites, de l'éducation et du système de santé, notamment –, le repli de la puissance publique ne peut pas systématiquement tenir lieu de réponse.
Le Figaro : Vous pensez que sur la question : « Faut-il plus ou moins d'État », vous parviendrez à refonder la gauche ?
Dominique Strauss-Kahn : Je ne limite pas le débat à plus ou moins d'État, mais je pose la question de l'équilibre entre les objectifs individuels et la nécessité de trouver de nouvelles formes d'action collective. La refondation de la gauche, de toute la gauche et non du seul PS, passe par une réflexion sur les nouveaux réseaux qui garantiront la cohésion sociale. Les sociétés qui sont économiquement les plus efficaces sont celles qui sont socialement les plus cohérentes : l'exclusion n'est pas seulement un drame social, c'est aussi une source d'inefficacité. C'est pourquoi je crois qu'à l'avenir le débat politique portera moins sur la gestion de l'économie – même s'il reste des différences – que sur les questions de société : la lutte contre les inégalités et la cohésion sociale, la justice, l'éthique, etc.
Le Figaro : Vous restez au niveau du projet, mais ne faut-il pas également au PS un programme, deux ou trois propositions clairement identifiables ?
Dominique Strauss-Kahn : Il n'est pas illégitime de poser la question du programme, mais je crois que le PS n'a pas encore suffisamment fait évoluer son projet. Celui-ci reste encore trop largement inspiré de ce qui prévalait au cours des années 70 pour répondre au besoin de refondation.
Le Figaro : Qu'est-ce que le PS peut faire pour réinvestir le monde associatif qu'il a abandonné depuis plus de dix ans ?
Dominique Strauss-Kahn : Je ne dirai pas que le PS a abandonné le monde associatif, mais plutôt que c'est le monde associatif qui a abandonné le PS. C'est pourquoi je crois que ma génération a une mission : regagner la confiance, et, avant tout, la confiance dans la politique, tant il est vrai que l'action politique est garante de la démocratie et de la défense de l'intérêt général. On revient ici à la question fondamentale qui est celle de l'équilibre entre l'action individuelle et les ambitions. Cette problématique, qui est à l'origine du socialisme, reste toujours aussi actuelle. Contrairement à l'espérance de ses adversaires, le socialisme n'est pas mort, mais il doit revenir à ses fondements, se débarrasser de considérations conjoncturelles, pour retrouver son identité.
Le Figaro : Est-ce que cela ne suppose pas un dépassement du PS ? Cette structure partisane a-t-elle encore une raison d'être ?
Dominique Strauss-Kahn : Elle a évidemment toujours une raison d'être, mais elle doit évoluer. Je crois que le PS prend conscience de ce que cette évolution sera plus longue qu'il ne le pensait. Rénover le PS, et plus encore rénover l'ensemble de la gauche, est une œuvre de longue haleine à laquelle beaucoup prendront leur part.
Le Figaro : Estimez-vous que Laurent Fabius ait compris l'enjeu ?
Dominique Strauss-Kahn : Évidemment. Le nouveau premier secrétaire a l'optimisme de la volonté, mais je crois également qu'il s'est aperçu que le problème était beaucoup plus profond et structurel qu'il ne l'imaginait de prime abord. Tout le monde n'a pas totalement accepté l'ampleur de la rénovation à mener. Cela explique sans doute la modestie des propositions qui sont avancées dans le cadre du congrès de Bordeaux. Il faut faire beaucoup plus. Soyons plus ambitieux.
Le Figaro : Comment vous situez-vous par rapport à ce congrès ?
Dominique Strauss-Kahn : Depuis plusieurs mois, un certain nombre de parlementaires, de ministres et, plus largement, de militants pensent qu'il est urgent de mener une réflexion de fond. Ces hommes et ces femmes ne se préoccupent ni de calendrier, ni de sondages, ni de savoir si tel ou tel est un présidentiable potentiel… Chaque fois que des idées nous paraissent bonnes, nous le disons, et nous les soutenons.
Le Figaro : Pouvez-vous réfléchir au devenir du PS tout en faisant l'impasse sur la question des alliances ?
Dominique Strauss-Kahn : On est bien armé pour faire des alliances lorsqu'on est assez fort soi-même. Commençons d'abord par nous rassembler. Nous pourrons ensuite passer des alliances avec ceux qui nous sont les plus proches.