Texte intégral
Mesdames, Messieurs, chers amis,
C'est toujours avec plaisir, c'est souvent avec émotion, que je retrouve votre pays. Je le connais depuis bien longtemps, l'ai visité fréquemment et je reste sujet à la fascination qu'il exerce sur quiconque voyage avec des yeux ouverts.
Je suis d'autant plus frappé de cette espèce de fatalité qui, pratiquement depuis deux siècles, pèse sur les relations entre nos deux nations.
Songez-y : de tous les grands pays européens, France est le seul contre lequel vous n'ayez jamais été en guerre. C'est par les armes que vous avez conquis votre indépendance contre la couronne britannique, par les armes que vous avez combattu au XIXe siècle l'impérialisme espagnol de l'époque, par les armes encore que vous avez lutté contre l'Allemagne en 1917, contre l'Allemagne et l'Italie à partir de 1941.
La France, dans tous ces combats, depuis le tout premier, vous l'avez toujours trouvée à vos côtés ou vous vous êtes rangés aux siens. Et lorsque, récemment encore, il a fallu intervenir au Koweït, vos soldats et les nôtres ont œuvré ensemble avec efficacité et harmonie.
Voilà donc, puisqu'il s'agit de l'essentiel, des relations qui ont tout pour être sans nuages.
Et pourtant : et pourtant ! Il ne se passe généralement pas six mois sans que surgisse un contentieux, sans qu'apparaisse une tension, sans que s'aiguise un désaccord. Et aussitôt deux peuples amis, deux nations alliées, deux gouvernements solidaires sont plus ou moins dressés l'un contre l'autre, agacés l'un par l'autre, chacun ayant le sentiment que l'autre ne le comprend pas.
À quoi cela tient-il ? Avant tout, selon moi, à des malentendus. Ensuite à de vraies différences, enfin à des désaccords réels qui, ramenés à leurs vraies proportions sont sensiblement moins importants qu'on ne croit ou, en tous cas, aisément gérables.
Commençons par les malentendus. Au nom d'une longue lignée dans laquelle se sont inscrits nos rois puis Napoléon et plus tard Charles de Gaulle, la France a parfois parlé trop fort pour être vraiment entendue de ses partenaires.
Et, de fait, cette forme d'intervention – que certains de nos amis vont jusqu'à appeler l'arrogance française – peut indisposer quand elle se manifeste. Le problème est qu'elle fut si fréquente dans le passé que, désormais, toute prise de position française, toute originalité de sa part, même mesurée, même justifiée, est aussitôt interprétée comme une nouvelle manifestation de cette outrecuidance. En application du vieil aphorisme « ce que tu es parle si fort qu'on n'entend pas ce que tu dis », il suffit souvent que la France parle pour qu'elle indispose, lors même qu'elle tient le seul langage de la raison ce qui, croyez-moi, peut lui arriver...
En sens inverse, votre pays est à ce point puissant, présent et prestigieux qu'il provoque chez nous des réactions variées mais souvent passionnelles, qui presque toujours mêlent l'admiration devant votre puissance lorsqu'elle s'exerce autrement.
Alors convenons-en une fois pour toutes, nos deux nations ont de fortes personnalités, nos deux raisons ont des intérêts propres qui ne sont pas toujours les mêmes, mais nos deux nations ont des ciments d'amitié qui doivent les amener l'une et l'autre à cesser de traduire, toute différence en termes d'agression.
Vous défendez vos intérêts. Nous défendons les nôtres. C'est normal, et vous ne pouvez, par exemple, nous reprocher d'être aussi attentifs au sort de notre agriculture que vous l'êtes vous-mêmes à celui de vos agriculteurs. Et puisque ces intérêts contradictoires, discutons franchement,
Négocions loyalement, et ne feignons pas de croire que toute position de l'un n'est animée que par le souci de nuire à l'autre.
Cela posé, qui relève des malentendus, il existe effectivement entre nos deux pays des différences sensibles. Deux d'entre elles méritent selon moi d'être soulignées car elles peuvent vous aider à mieux nous comprendre, à mieux comprendre certaines de nos réactions.
La première tient à la manière dont se sont historiquement constituées nos deux nations.
Chez vous, quelques dizaines d'émigrés du May Flower ont été progressivement rejoints par des populations de toutes provenances, de toutes origines, de toutes les races et de toutes les croyances. Limitées au nord par le Canada, au sud par le Mexique, elles se sont répandues vers l'ouest, ont atteint le Pacifique et, couvrant ainsi un vaste territoire, elles ont continué à le peupler.
L'unification s'est faite autour d'un système constitutionnel, d'une langue commune et d'une monnaie de plus en plus forte, le tout couronné par un dynamisme extraordinaire. Et c'est sur le fondement de cette prospérité d'ensemble qu'a fonctionné le fameux melting pot qui fait l'admiration du monde, dans lequel l'adhésion volontaire et l'idéal longtemps partagé ont permis à chacun une identification commune.
Bien sûr cela ne s'est fait ni sans drame ni sans difficulté, mais c'est ainsi, grossièrement, que cela s'est fait.
La France s'est constituée tout autrement. Elle est fille de l'histoire plus que de la géographie. Elle est le résultat d'une volonté avant tout politique qui s'est étalée sur plusieurs siècles. Un petit chef – il s'appelait Hugues Capet – d'un petit territoire – il s'appelait l'Île-de-France – a pris le titre de roi de France et par une politique de conquête de plusieurs siècles ses descendants ont élargi leur emprise. La Révolution les a renversés mais pour mieux continuer leur œuvre à laquelle Napoléon a donné une dimension épique. La République, enfin, a parachevé le travail.
Mais ce qu'on ne mesure pas toujours à l'étranger et en France même, c'est que ce processus d'unification concernait des régions différentes, des populations parlant des langues différentes, ayant des origines et des cultures différentes. C'étaient des peuples qu'une volonté purement politique a fait fusionner en un seul, parfois violemment, presque toujours brutalement.
Depuis, nous aussi nous avons connu des vagues successives d'immigration, à plus petite échelle que les vôtres en valeur absolue, mais néanmoins comparables au regard de l'importance respective de nos territoires.
Mais la France a imposé, depuis deux siècles en fait, à ceux qui vivent sur son sol un principe fondateur qui est le principe de laïcité. En positif, il signifie que les origines et les croyances étant égales en droit, l'État est neutre à leur égard. En négatif, il signifie que nous n'avons jamais reconnu chez nous quelque statut que ce soit à aucune minorité. Nous avons chez nous des gens d'origine européenne, africaine, asiatique, des catholiques, des juifs, des protestants, des musulmans. Tous, dès lors qu'ils sont citoyens français, ont exactement les mêmes droits et les mêmes devoirs, mais les communautés qu'ils pourraient former entre eux ne sont titulaires d'aucun droit, d'aucune reconnaissance, et nous avons toujours, délibérément et juridiquement, radicalement refusé toute reconnaissance collective à des groupes fondés sur des critères ethniques ou religieux. Et, au moins en termes de principe, chacun n'est jamais jugé ou apprécié qu'en fonction de ce qu'il fait, jamais de ce qu'il est.
Alors, bien sûr, il serait faux de croire que la France ignore totalement le racisme, ou l'antisémitisme, ou simplement les préjugés. Mais au moins avons-nous pu éviter jusqu'à présent que l'existence de communautés structurées, recensées ne les amène à vivre en termes de communautés structurées, recensées ne les amène à vivre en termes de communautés distinctes les unes des autres et potentiellement concurrentes les unes des autres puis un jour hostiles les unes aux autres.
Voilà donc deux schémas très différents de construction de la nation. La vôtre est le fruit spontané du dynamisme au service d'un idéal. La nôtre est le résultat voulu d'une politique réfléchie et poursuivie pendant dix siècles.
La seconde grande différence, consécutive à la première, tient aux ressorts de notre présence sur la scène mondiale.
Ce sont votre grandeur, votre puissance, votre générosité, qui vous ont peu à peu conduits à occuper dans le monde la place éminente qui est la vôtre et que nul ne conteste. Même si vous ne l'aviez pas voulu – et il vous historiquement arrivé de ne pas le vouloir – vous étiez fatalement amenés à vous intéresser aux affaires du monde et vous l'avez fait.
La situation de mon pays est tout autre. Première puissance mondiale, notamment militaire, jusqu'au début du XXe siècle, elle s'est ensuite repliée aux dimensions plus modestes qui sont réellement les siennes. Alors on croit généralement que c'est la nostalgie de sa puissance ancienne qui a conduit certains de ses dirigeants – dont Charles de Gaulle est le plus symbolique – à parler haut et fort au plan international comme s'il n'avait pas compris que la France n'était plus ce qu'elle était aux siècles précédents. C'est, je crois, une erreur d'analyse, car il y a peut-être une petite part de nostalgie mais la cause essentielle est ailleurs selon moi.
La cause essentielle tient au fait que justement qu'elle est une création purement politique, la France a acquis une identité propre autour du politique, et cette identité tient à sa volonté constante de penser en termes universels.
Notre déclaration des droits de 1789 n'était pas aux yeux de ses rédacteurs le catalogue des droits jugés bons pour les Français de l'époque. Non, il était le recensement des droits minimum de tous les hommes, de tous les temps et de tous les pays. Et lorsqu'elle a fait sa révolution, la France n'a eu de cesse que de l'exporter, d'en faire partager les principes, y compris, et ce fut évidemment sa plus grande erreur, par la force de ses armes.
On peut juger cela présomptueux ou ridicule, mais c'est ainsi : la France n'est elle-même, ne se sent fidèle à son histoire et à ses traditions que quand elle pense l'universel. Et si elle est aujourd'hui engagée beaucoup plus résolument qu'on ne croit dans l'aventure européenne, ce n'est pas dans le souci exclusif de constituer un ensemble à l'abri duquel elle pourrait se développer. C'est avant tout parce qu'elle voit dans ce qui unit l'Europe les trois éléments qui lui paraissent souhaitables pour le monde entier et que je résumerai ainsi : le pain, la liberté et la solidarité sociale.
Voilà pourquoi Vous ne devez pas être surpris de notre attitude. Voilà pourquoi vous ne devez pas la prendre pour la nostalgie d'une puissance qui n'est plus la nôtre. Voilà pourquoi vous devez la comprendre comme un élément consubstantiel de notre identité, un élément qui peut être agaçant, qui peut être maladroit, qui peut être lassant, mais qui reste avant tout une manifestation particulière de générosité.
J'avais parlé de malentendus. J'avais parlé de différences. Il faut maintenant parler de désaccords. Oui il y a des désaccords entre nos deux pays, et comment donc en irait-il autrement ? Non seulement nous avons des conflits d'intérêts, qui existent quels que soient les détenteurs du pouvoir chez vous et chez nous, mais il y a aussi des désaccords politiques, et comment s'en étonner ? Votre administration se définit elle-même comme plutôt conservatrice, la nôtre comme social-démocrate. Vous croyez aux capacités d'autorégulation du capitalisme. Nous pensons que l'économie de marché est vitale mais qu'elle a besoin de règles fermes. Vous craignez que certaines politiques publiques ne développent des mentalités d'assistés. Nous croyons cette assistance indispensable et essayons seulement de faire qu'elle ne soit que provisoire. Vous vous défiez de la puissance publique. Nous nous méfions de son absence autant que de ses excès.
Au-delà, donc, de nos conflits d'intérêts, si je suis personnellement en désaccord avec tel ou tel aspect de votre politique, ce n'est pas parce que je suis français, c'est parce que je suis de gauche et, naturellement, chacun d'entre vous a le même droit d'être en désaccord avec ce que nous faisons et j'en déduirai non que vous êtes hostiles à la France mais opposés à notre modèle social-démocrate.
La même différenciation existe d'ailleurs, sur notre continent, dans la construction européenne. Il n'est pas toujours simple de faire travailler ensemble douze gouvernements dont certains sont conservateurs, démocrates-chrétiens et d'autres encore social-démocrate. Tout s'y mélange et parfois tout s'y confond.
Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, sommes-nous prêts à des transferts de souveraineté que Madame Thatcher refusait hier comme de Gaulle les refusait avant-hier. Nous sommes résolument hostiles, en revanche, à une forme de supranationalité qui équivaudrait à l'abandon du politique, et là nous renouons avec ce que de Gaulle avait voulu. C'est lui qui disait que « rien n'est si grand qu'un peuple gouverné ». Je le crois aussi. Et autant je suis prêt à ce que le peuple soit un jour démocratiquement gouverné au niveau de l'Europe, autant il serait grave de ramener les institutions européennes aux dimensions d'une sorte de technocratie, hors politique, qui prétendrait substituer l'administration des choses au gouvernement des hommes.
C'est à dire, à travers cet exemple sur lequel je pense que nous reviendrons, que ce n'est pas le franchissement de l'Atlantique qui fait surgir les désaccords. C'est plutôt une différence de conceptions politiques, parfaitement légitime, dans laquelle l'inimitié ne joue aucun rôle.
On peut donc être en désaccord sans se vouloir du mal et, pour dire le vrai, je crois que, entre les peuples comme entre les individus, les plus longues histoires d'amour ne sont pas toujours les plus calmes.
Alors, évidemment, nous avons bien des désaccords, et je pense d'ailleurs qu'on va les voir surgir dans questions. C'est bien normal puisque nous serons toujours solidaires mais jamais obéissants. Au moins ai-je essayé, à travers les explications que je vous ai données, d'expliquer les ressorts les plus profonds qui sont depuis toujours les nôtres et qui, je crois, les resteront longtemps encore.
Et c'est justement parce que j'ai le souci que nous puissions nous expliquer franchement nous que je ne vous imposerai pas plus longtemps ce monologue et que je vais maintenant m'arrêter pour permettre l'échange que nous savons tous nécessaire.